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Article de Florent LATRIVE, Tonino SERAFINI paru dans Libération le 14 décembre 2006

L’indice Insee sur les prix en accusation

jeudi 14 décembre 2006 par Florent Latrive, Tonino SERAFINI

L’Insee ment, et il faut faire la peau à l’indice des prix, cet odieux thermomètre qui persiste à donner une température sage pour l’inflation alors que tout un chacun constate des flambées partout. « Les Français [...] ont le sentiment, et parce que c’est la réalité, qu’on leur ment sur l’indice des prix », a dénoncé Ségolène Royal lors du premier débat télévisé entre présidentiables socialistes. Nicolas Sarkozy a embrayé sur le même ton. « Je suis persuadé que les indices habituels de calcul de l’inflation ne reflètent pas la réalité de la hausse des prix au quotidien et que le passage à l’euro a organisé une hausse assez massive des prix dans notre pays », a-t-il affirmé sur France 2. Le président de l’UMP rasera-t-il la tour de l’Insee à Malakoff, en banlieue parisienne, au lendemain de son éventuelle élection à l’Elysée ? Questions-réponses sur un débat tronqué, où la focalisation sur l’indice des prix masque de réels problèmes sur les coûts du logement, certains prix partis en vrille ou des disparités croissantes de pouvoir d’achat.

Les prix ont-ils flambé depuis le passage à l’euro ?

Seulement certains, et il suffit d’éplucher l’indice des prix de l’Insee en détail pour le constater. « Le pain, les viandes ou le café ont fortement augmenté au moment du passage à l’euro, et d’autres produits ont connu des hausses régulières depuis, indique Jean-Michel Arnoux, directeur adjoint de la division prix de l’Insee. Mais on ne peut absolument pas dire qu’il y a une flambée générale, car des baisses ont compensé. » Pour nombre d’économistes, c’est d’ailleurs une des raisons du décalage persistant entre l’inflation ressentie par les gens et l’inflation mesurée par l’Insee : les hausses frappent plutôt les achats quotidiens (essence, tabac, produits frais), tandis que les baisses se concentrent sur les achats plus rares (ordinateurs), même s’ils comptent pour plus lourd dans le budget des ménages.

L’inflation des prix de l’immobilier est-elle sous-estimée ?

Entre 1998 et fin 2005, les prix des logements à la vente ont augmenté en moyenne de 107 %, selon la Fédération nationale de l’immobilier (Fnaim). Pour suivre ce rythme, les accédants à la propriété s’endettent souvent au maximum de leurs capacités. Le poste logement exerce une contrainte de plus en plus forte sur leurs budgets. Pourtant, la hausse des prix de l’immobilier n’entre pas dans le calcul de l’indice des prix. Seule l’évolution des loyers est prise en compte dans l’inflation. D’où le décalage entre le pouvoir d’achat décrit par les statistiques et le ressenti des familles au quotidien. Le Centre d’analyse stratégique montre que les jeunes, les familles monoparentales et, plus généralement, les ménages à bas revenus sont les plus fragilisés. Les 10 % de foyers les plus pauvres consacrent 19 % de leurs ressources au logement, nettement plus qu’en 1988 (13 %), malgré les allocations qui couvrent 53 % des loyers. A l’inverse, la charge logement ne représente que 8 % des revenus pour les 10 % de ménages les plus aisés.

L’indice des prix prend-il en compte les nouveaux besoins ?

Oui, et sa fiabilité est auditée régulièrement. Mais il ne mesure pas le « niveau de vie », comme le rappelle Nicolas Ruiz, économiste au Centre d’analyse stratégique. Et de nouveaux postes de dépenses mettent la pression sur le budget des ménages. « Aujourd’hui, beaucoup de dépenses paraissent inéluctables ou normales alors que ce n’était pas le cas il y a moins de dix ans : on a un boom sur les GPS ou les portables, l’électronique en général », juge Jean-Michel Arnoux. Autre facteur qui exerce une forte pression sur le portefeuille : la montée en puissance des « dépenses contraintes », c’est-à-dire les sommes dépensées de façon automatique chaque mois : abonnements, assurances, loyer... Dans son dernier rapporte, le Centre d’étude des revenus et des coûts (Cerc) les évaluait entre 31 % et 37 % des dépenses des ménages, hors remboursements d’emprunts. Ces dépenses touchent proportionnellement de façon plus importante les ménages les plus pauvres.

L’inflation est-elle la même pour tout le monde ?

Non. L’indice des prix est une moyenne et, en tant que tel, ne décrit que la situation d’un ménage moyen inexistant. « Or, ce raisonnement par ménage moyen est moins adapté à ce qui se passe dans l’économie », estime Nicolas Ruiz. Selon leur niveau de revenus, leur lieu d’habitation ou la composition de leur foyer, les Français n’achètent pas la même chose. Et ne subissent pas l’inflation de la même façon. Quand les loyers s’envolent, mieux vaut être propriétaire. Nicolas Ruiz a ainsi mis en avant les groupes les plus exposés à l’inflation : les familles monoparentales, les ménages les plus pauvres ou les jeunes. Sur vingt ans, par exemple, les foyers monoparentaux ont subi une inflation de 4 points plus élevée que le « ménage moyen ». Ce constat est d’ailleurs à la source de la proposition faite par le Centre d’analyse stratégique de compléter ­ sans le remplacer ­ l’indice des prix par des indices catégoriels (jeunes, ruraux, urbains...). Pour le Cerc, « la réponse est plus dans la lutte contre les inégalités sociales et les disparités de revenus que dans la sophistication des indices ». Ou le cassage du thermomètre.


A savoir

L’indice des prix à la consommation est le principal indicateur de mesure de l’inflation.

Il est calculé par l’Insee, qui relève chaque mois plus de 160 000 prix dans 27 000 points de vente sur tout le territoire. La méthodologie est harmonisée avec celle de la plupart des pays développés, pour permettre les comparaisons internationales. 95,2 % des biens et services vendus en France sont pris en compte.

Seuls sont exclus l’hospitalisation privée, l’assurance vie ou les jeux de hasard.

+ 1,4 %

Le niveau de l’inflation depuis un an en France, selon l’indice des prix à la consommation publié hier par l’Insee. Les prix de l’alimentation ont augmenté sur la même période de 2,3 %, tandis que les produits manufacturés ont baissé de 0,4 %.

Pouvoir d’achat

Le pouvoir d’achat, c’est la quantité de biens et de services que l’on peut acheter avec un revenu donné.

Si le revenu des ménages stagne, l’inflation grignote évidemment le pouvoir d’achat. Selon l’Insee, le pouvoir d’achat global des Français aura augmenté de 2,4 % fin 2006, contre + 1,3 % en 2005. Ces chiffres moyens masquent évidemment de fortes disparités selon le niveau de revenu, ou même le type de revenus (travail ou capital). « Je ne peux pas imaginer que le gouvernement fasse une conférence sur l’emploi et les revenus pour que ça ne débouche sur rien. » Bernard Thibault, secrétaire général de la CGT, lundi

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