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Articles paru dans l’Humanité entre 20 et le 24 juin 2005

L’invité de la semaine : Patrick Candela

mardi 21 juin 2005 par Patrick Candela

chronique du 20 juin 2005

Depuis le mois de mai 2004, les salariés de l’usine Nestlé de Saint-Menet à Marseille ont engagé la lutte contre la fermeture de ce site spécialisé dans la fabrication de produits Nescafé, Ricoré et de tablettes de chocolat. Cette unité de production a démarré en 1954 et, durant plusieurs décennies, a fourni le marché français et européen de produits phares de Nestlé. Usine pilote du groupe Nestlé, elle aura été innovante dans la mise au point notamment de procès et de recettes permettant à la multinationale d’être leader sur les marchés du café soluble.

Dès 1954 est mis au point le Nescafé Spécial Filtre avec le procédé de lyophilisation (déshydratation par le froid). 1960 à Saint-Menet sort la première boîte de Ricoré, poudre de café et de chicorée. Côté chocolat, c’est l’invention et la production de « Nestlé Dessert », du chocolat au riz Crunch et d’une nouvelle tablette de chocolat sans cacao, le fameux chocolat blanc, Le Galack.

L’installation de l’usine dans le 11e arrondissement de Marseille résulte d’un choix économique et stratégique, permettant à Nestlé de profiter de tous les atouts de la zone industrielle. Proximité du port de Marseille permettant d’importer le café et le cacao, réseau ferré et autoroutier permettant une excellente et performante diffusion des produits finis.

Enfin un vivier de salariés qualifiés dans les Bouches-du-Rhône. Plusieurs générations de salariés de Saint-Menet auront permis à Nestlé de construire son empire, et son emprise sur le marché de l’agroalimentaire ! Jusque dans les années quatre-vingt, près de 1 500 salariés auront travaillé avec des horaires en 3 x 8 et continu en sept jours sur sept, 365 jours par an.

La modernisation et l’automatisation des lignes de production et de conditionnement auront permis de réduire les effectifs salariés en multipliant par trois les volumes de production. C’est notamment vrai ces dix dernières années, où nous avons pu constater que les effectifs ont été divisés par deux et les tonnages de produit fini multipliés d’autant. Le taux de productivité ces dix dernières années aura progressé de 22 % et jusqu’à l’annonce par Nestlé de son projet de fermeture du site pour juin 2005, elle avait un taux de profit de 9 % et produisait 22 000 tonnes de tablettes de chocolat, 15 000 tonnes de Ricoré, 18 000 tonnes de café décaféiné et 15 000 de café soluble !

Aussi, quand le 12 mai 2005 la direction locale de Nestlé annonçait le projet de fermeture du site, après un grand coup de massue sur la tête et une assemblée générale du personnel, a démarré une lutte de longue haleine qui, depuis un an, surprend par la mobilisation des salariés, l’élaboration d’une stratégie d’action et une médiatisation de ce bras de fer entre Nestlé, les salariés et la population de Marseille et des Bouches-du-Rhône, qui ne s’arrêtera pas le 30 juin, comme en a rêvé la première multinationale de l’agroalimentaire.


chronique du 21 juin 2005

Le 12 mai 2004, les 427 salariés du site de Saint-Menet sont en grève ! Rassemblés devant le bâtiment administratif de l’usine, ils attendent que le directeur retranché dans son bureau vienne vers eux annoncer la fermeture et les licenciements. Les délégués CGT et CFE CGC contiennent une foule de femmes et d’hommes dont la colère a pris le pas sur l’abattement et l’incompréhension.

Il faut dire que trois jours auparavant les dix cadres de direction du site avaient disparu, laissant le personnel sans information. Réunis au secret, avec un dirigeant du groupe Nestlé France, ils préparaient l’organisation de la cessation d’activité de l’usine et la stratégie à mettre en oeuvre face à la riposte des salariés. Un accord de méthode devait être proposé avec comme objectif, je cite : « Accompagner individuellement chaque salarié dans sa reconversion » ! « Nestlé ne laissera personne au bord du chemin », déclarera le directeur de l’usine.

Permettez-moi d’évoquer cette notion d’accompagnement. Très souvent, elle est ressentie dans le contexte d’une perte d’emploi, comme à l’issue d’une longue et grave maladie ! Ou alors sur le chemin du condamné à mort ! Accompagner le salarié vers le chômage, c’est la manière compatissante de lui apprendre à perdre ce qu’il a construit depuis vingt ou trente ans, sa maison, ses projets, l’équilibre de sa famille et surtout sa dignité ! L’accompagnement de Nestlé a un goût de paternalisme, voire de sectarisme ! Ce terme dans la bouche des dirigeants patronaux est d’autant plus cynique et révoltant que c’est la seule réponse à des licenciements dans un des groupes les plus prospères de la planète.

Avec 500 usines dans le monde, numéro 1 dans l’alimentation humaine, mais aussi animale et détenteur du monopole des eaux minérales, Nestlé est loin devant l’américain Kraft Jacob Suchard et l’anglo-hollandais Unilever ! Un chiffre d’affaires en 2004 de 56,4 milliards d’euros et un bénéfice net de 4,3 milliards d’euros en progression de 7,7 % !

À titre d’indication, il faut savoir que Mme de Bettencourt, patronne de L’Oréal, femme la plus riche de France, est la plus petite, la plus pauvre si j’ose dire, des actionnaires du groupe Nestlé ! Voilà qui rend encore plus scandaleux et inacceptable la fermeture de l’usine Nestlé de Marseille, après que la multinationale a délocalisé ses productions !

Le PDG de l’empire Nestlé, Pecters Brabeck, n’en a cure, pour lui, le site de Marseille, comme 150 des 500 usines de Nestlé dans le monde, ne rentre plus dans les critères d’attribution des marchés et des productions. Les coûts sont trop élevés et la profitabilité n’est pas assez optimale. Pire, à Marseille et en France, les salariés et les syndicats sont trop exigeants, trop rigides ! Le PDG de la multinationale le déplore, je cite : « En France, il est de plus en plus difficile de faire du business, du fait de la législation, quand je vois la capacité et le talent des hommes et des femmes de ce pays, les difficultés que nous rencontrons ici me peinent ! » Oui, Nestlé a des difficultés en France et, en ce qui nous concerne, à Marseille !

Et ce n’est pas fini, depuis le 12 mai 2004, il s’est construit avec les salariés de l’usine un large rassemblement populaire, pluraliste et citoyen à Marseille et dans les Bouches-du-Rhône, qui accule la direction de Nestlé France le dos au mur. Ce mardi 21 juin 2005, les salariés de Saint-Menet seront en grève et défileront sur la Canebière avec l’ensemble de ceux qui luttent dans les Bouches-du-Rhône, à l’appel de la CGT.

Toujours là, toujours debout !


article du 22 juin 2005

Nestlé aura lié l’histoire de l’usine de Marseille à la population de la cité phocéenne et sa région. Certes avec ses salariés, mais aussi en organisant, durant cinquante ans, des visites quotidiennes des lignes de production, agrémentées de dégustation de chocolat notamment !

Plus de quarante associations, comités d’intérêts de quartiers, syndicats, élus et personnalités ont organisé un groupement pour la défense de l’emploi industriel, dans la vallée de l’Huveaune. Ce groupement permet de poursuivre dans la lutte ce lien entre salariés et populations. À noter, le rôle moteur des élus communistes du secteur, qui ont su avec les militants de la LCR, d’ATTAC, travailler à une démarche citoyenne. Avec l’intersyndicale CGT-CFE-CGC, ce groupement a participé à faire grandir un rassemblement populaire, porteur à la fois du refus des délocalisations, mais aussi de perspectives. C’est grâce à cette démarche citoyenne qu’en quelques semaines plus de vingt mille signatures ont été recueillies sur la pétition refusant la fermeture de l’usine.

Simultanément, c’est au tour des élus politiques de prendre position contre la fermeture. Ce front de refus est d’autant plus déterminé, que Nestlé oppose une attitude outrancièrement fermée et méprisante.

Dès le mois de mai 2004, par la voix de son PDG, monsieur Alain Frydman, la société Legal propose de reprendre le site et la sauvegarde de tout ou partie de ses 427 salariés. Legal propose un partenariat à Nestlé, avec des garanties sur le secret des procédés et des recettes. Nestlé refuse et crée les conditions pour que Legal jette l’éponge en septembre 2004. Début 2005, la commission économique du comité central d’entreprise, dépose un projet de poursuite d’activité susceptible de sauver 300 emplois, en proposant de réaliser des produits répondant au marché du hard discount qui ne rentre pas en concurrence directe avec Nestlé. Là encore, refus

intransigeant de Nestlé. Cette politique de la terre brûlée est révélatrice de la dictature de l’empire Nestlé.

S’il fallait résumer sur le fond, on peut donc découvrir que Nestlé, après avoir délocalisé les productions de Marseille vers l’Espagne, la Suisse, l’Italie, le Brésil et le Mexique, considère que l’usine est devenue surcapacitaire et qu’il faut la fermer. Dans le même temps, elle refuse à d’autres d’utiliser un potentiel industriel performant sauvegardant 427 emplois directs et autant d’emplois induits.

Le crime industriel et social de Nestlé n’a d’égal que son mépris de la législation. Puisque la multinationale sera condamnée par cinq fois, pour non-respect de procédure, de dissimulation d’informations aux élus du personnel et non justification des raisons économiques

de la fermeture, et ce aux TGI de Marseille, Meaux

et Aix-en-Provence. À ce jour, plusieurs procédures à l’encontre de la société sont en cours.

Parallèlement à leur lutte contre la délocalisation et la fermeture du site, les salariés sont entrés dans le débat sur la constitution européenne. Après avoir lu et discuté sur le texte proposé, ils ont constitué un comité pour le « non » qui durant les mois d’avril et mai aura mobilisé pour faire échec à ce véritable cahier de revendications du MEDEF et des multinationales. J’y reviendrai, mais sans doute aurez-vous vu la cohérence de ce double combat !


chronique du 23 juin 2005

Helmint Maucher, déclarait dans les années quatre-vingt : « L’eau est de plus en plus rare. C’est pour cela que nous aimerions mettre la main sur les sources. »

« Le développement durable est facile à définir : si votre arrière-grand-père, votre grand-père et vos enfants continuent à être des consommateurs fidèles de Nestlé, nous avons travaillé d’une façon durable. Et cela est le cas pour plus de 5 milliards d’êtres humains dans le monde ! » Citation de Peter Brabeck, PDG de Nestlé, lors de l’Open Forum Davos en 2003. Avec l’accélération de la concentration des firmes et leurs expansions au niveau international, Nestlé se trouve, au début des années quatre-vingt, dans le club restreint des géants de l’agroalimentaire. Mais, à partir de Marrakech et de la naissance de l’OMC, le 1er janvier 1995, date à laquelle les produits agricoles ont rejoint les produits industriels dans les accords internationaux sur la libération des échanges, Nestlé prend un véritable envol. Vente, chiffre d’affaires, bénéfices nets sont en constante augmentation. La libéralisation à l’échelle planétaire a été plus que bénéfique à la multinationale helvétique, entre 1992 et 2001, ses profits ont été multipliés par 2,5. Plus significatif encore, entre 1981 et 1996, le bénéfice net de Nestlé a tout simplement quadruplé.

Autre citation, qui fait froid dans le dos, celle du prédécesseur de Peter Brabeck, Helmint Maucher, qui déclarait dans les années quatre-vingt : « L’eau est de plus en plus rare. C’est pour cela que nous aimerions mettre la main sur les sources. » Nestlé est numéro un mondial dans le marché de l’eau en bouteille. Sa filiale Nestlé Waters achète des sources privatisées et des concessions pour pomper des millions de litres d’eau. La boulimie de ce groupe, assoiffé sans limite de profit, a des conséquences néfastes sur l’équilibre écologique et les nappes phréatiques. Dans certains pays, comme au Brésil, notamment à Sao Lourenço, des sources seraient déjà taries. II y aurait beaucoup à dire sur les méfaits de la multinationale sur notre planète.

On se souvient, concernant l’eau en France, du conflit entre la CGT et les salariés de la source Perrier de Verzèse et Nestlé Waters. C’est toujours la même stratégie qui pille les continents, les peuples, les ressources agricoles et naturelles et qui met en concurrence les salariés des 500 usines de par le monde, que Nestlé, derrière son image de société au-dessus de tout soupçon, impose aux États, aux institutions internationales et européennes, exerçant un lobbying à tous crins.

Aussi, quand les salariés de Nestlé de Saint-Menet luttent contre la délocalisation et la fermeture de leur usine, ils n’agissent pas seulement et de manière égoïste pour leur seule survie sociale et professionnelle contre cette logique de la mondialisation capitaliste. C’est ce qui a été au coeur de la campagne pour le « non » à la constitution européenne et aujourd’hui pour changer l’Europe en exigeant que « la politique » et que l’intervention quotidienne en France, en Europe et dans le monde des citoyens gardent la main. Nouvelle dimension de la lutte des classes à l’échelle planétaire, faire échec à la guerre économique que se livrent les grands groupes et les empêcher de se doter de « l’arme alimentaire » est un enjeu de civilisation.te courant

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