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Chronique parue dans l’Humanité entre le 3 et le 7 janvier 2005

L’invitéE de la semaineMounia Chouder

vendredi 7 janvier 2005
En fin d’année, on a une évaluation avec notre chef d’équipe. Il s’agit d’examiner la revalorisation de nos salaires.

Article du 3 janvier 2005

Il y a un an et demi, j’ai dû quitter mon domicile avec mes trois enfants, une fille de douze ans et deux garçons (sept et dix ans). J’étais victime de violences conjugales depuis plusieurs années. Je ne voyais plus la porte de sortie car, à la moindre demande de divorce, mon mari menaçait de kidnapper les enfants. Un jour, moi, j’ai trouvé une lueur d’espoir, la dernière énergie de la survie. Je suis partie. Je me sentais épaulée par ma famille et par mon cercle d’amis qui connaissent mes qualités humaines et qui ne veulent plus me voir vivre dans cette souffrance. Même si je ne voulais pas en parler, cette souffrance finissait par se sentir. J’étais loin d’être à la rue car je viens d’une famille soudée. D’autres femmes victimes de violences conjugales se retrouvent seules, hébergées dans un foyer, comme c’est souvent le cas malheureusement. Mais moi, j’ai cette chance dans mon malheur de ne pas être seule.

Il faut du temps pour reconstruire une vie harmonieuse et aujourd’hui, je m’en sors très bien. J’ai signé un contrat H & M au Bourget depuis un an. Je me lève à 5 heures du matin pour commencer à 6 heures. Je finis à 13 h 30. Après, je m’occupe de la maison, je vais chercher mes deux garçons en classe de primaire, et ma fille rentre toute seule du collège. Mon travail consiste à la préparation des commandes dans les magasins. En fin d’année, on a une évaluation avec notre chef d’équipe. Il s’agit d’examiner la revalorisation de nos salaires. Hélas, pas d’augmentation ! Quelques jours avant le 13 décembre dernier, on a décidé de commencer une grève générale, on s’est organisés pour faire des équipes avec une rotation de nuits et de jours. Chaque matin nous commencions la journée par relever les équipes de nuit, en leur apportant des croissants chauds et du café, et la journée se poursuivait avec l’arrivée d’autres collègues, animés par l’ambiance musicale, des blagues. La première semaine s’est déroulée sans incidents, puis dès la deuxième, nous étions tous assignés au tribunal de Bobigny, et voilà que mardi dernier, pour notre troisième semaine de lutte, le préfet a envoyé les forces de l’ordre pour nous expulser de l’entrepôt.

Mais où va-t-on ? Me voilà replongée dans ce cycle d’oppression et de répression ? Si telles doivent être les choses dans le monde actuel, alors le mieux pour nous serait de ranger aux oubliettes les livres de droit et de bannir à jamais un mot : le mot « JUSTICE ». Comment accepter qu’un homme violent, sans amour pour sa propre femme, ait raison dans sa violence ? Et qu’une grande compagnie avec les profits phénoménaux paie si mal ses salariés et que l’État accepte de les traiter, de les chasser comme des chiens sur leur piquet de grève ? Cela m’étonne, cela m’écoeure, mais je garde la tête haute à la maison et au travail. L’amour est mieux qu’une flamme, et j’adore mes trois enfants. C’est cet amour pour eux que vous devez voir en moi. C’est le sel même de mon existence.

5 janvier 2005

Après quelques jours de relâche, nous avions tous rendez-vous hier matin à neuf heures devant la gare RER du Bourget. Objectif de cette assemblée générale officieuse ? Discuter et juger collectivement les propositions avancées par la direction de l’entrepôt. Car, oui, après plus de vingt-deux jours de grève, Alexandre Melon (directeur logistique de l’entrepôt du Bourget - NDLR) a enfin daigné s’asseoir à une table pour écouter nos revendications, comme le lui quémandait le médiateur depuis plusieurs jours. Lundi après-midi, les délégués syndicaux se sont donc rendus à la direction départementale du travail, non sans une note d’espoir de voir enfin le conflit se résoudre pacifiquement. Mais nouvelle déception : les membres patronaux ont entendu nos revendications, mais ils ne les ont pas écoutées. Après plusieurs heures de pourparlers acharnés, les représentants des grévistes sont ressortis à 19 heures avec des miettes. Un « non » catégorique pour le quatorzième mois et la prime d’intéressement. Hop, aux oubliettes ! La seule petite avancée concédée par la direction concerne la renégociation des salaires. H & M propose un rehaussement de 6,2 % brut uniquement pour les salariés travaillant depuis janvier 2002 qui n’ont pas connu d’augmentation, ou bien qui a été inférieure à 6,2 % sur trois ans. Un véritable trompe-l’oeil, de la poudre aux yeux pour essayer de nous diviser ! Gestionnaire de stocks est un travail difficile à H & M, un travail qui demande une bonne santé physique. Forcément, il existe un très fort turn-over, et une personne qui est là depuis 2000 fait déjà partie des anciens. Alors vous comprendrez facilement qu’à peine la moitié du personnel peut prétendre à recevoir le généreux cadeau d’Alexandre Melon ! Pour le paiement des jours de grève, seule la moitié des vingt-deux jours sera assurée par la direction : en fait cela fait onze jours de travail gratuit pour la direction qui se réserve le droit de les répartir en 2005 comme bon lui semble. Enfin, le projet d’accord proposé par la direction contient un mensonge de taille. Il n’est prévu aucune sanction disciplinaire contre les grévistes. Or, en fin de semaine dernière, Jules Pemar (délégué syndical CGT) a reçu une mise à pied qui devrait aboutir sur un licenciement. La raison en serait une altercation en comité d’entreprise, mais que personne ne peut confirmer... Ça ne s’appelle pas de la discrimination syndicale, ça ? Ils se foutent de nous, ils veulent nous diviser, nous faire sortir de nos gonds. Mais nous ne lâcherons pas et il est hors de question que nous signons les propositions de la direction en l’état !

6 janvier 2005

C’est bizarre, la nature humaine, parfois. C’est bizarre aussi comme les belles intentions peuvent s’envoler en fumée en quel- ques secondes, et revenir au triple galop le laps de temps suivant. Pour la plupart d’entre nous, depuis le 13 décembre nous menons la première grève de no- tre vie, notre premier conflit contre des intérêts patronaux qui détruisent la dignité des salariés. Alors au début il y a l’appréhension, une sor- te de trac qui vous forme une boule à l’intérieur du ventre. Puis, dès les premières heures de blocage passées, vient l’adrénaline et soudain le sentiment d’être indestructible. On se prend alors à rêver qu’avec tant de bonne volonté, de détermination et de solidarité, David ne peut qu’écraser Goliath. Autour des braseros se répand une atmosphère chaleureuse, conviviale..., presque familiale. De toutes les soirées passées sous la tente du piquet de grève, celle du 24 décembre restera gravée dans ma mémoire avec une saveur particulière. Un petit sapin de Noël pour décoration, de nombreuses visites de soutien, des rires, des chants, du champagne même, et surtout des discussions aux antipodes des préoccupations de boulot... Une soirée d’évasion.

Et puis la fin du mois

de décembre s’approche à grands pas, avec ses habituelles galères financières, d’autant que les quinze jours de grève ne seront forcément pas payés. Les cameras et les médias prennent un peu de distance, notre mouvement occupe un peu moins le devant de l’actualité sociale. Les sourires et les chants de lutte se font plus rares, du moins plus forcés. Et soudain, paf ! le contre-coup se pointe sans prévenir. Certains se démotivent devant l’inflexibilité et l’hypocrisie de la direction, quel- ques-uns même reprennent le travail. C’est dans ces moments que le mouvement de grève est le plus vulnérable et que la direction en profite pour essayer d’enfoncer ses dents acérées et nous étouffer. D’ail- leurs, pas plus tard qu’hier, ça a presque marché, on a failli rendre les armes et rentrer dans le rang. Tout le monde entrait dans la salle de réunion tête basse, persuadé de devoir voter la fin de la grève. Mais nouvelle magie... Quelques discours con- vain- cants de nos délégués syn- dicaux, des abcès crevés,

une magnifique déclaration d’amour collective, de l’écou- te, du respect, un appel à la fierté des travailleurs pau- vres... Et la machine à broyer les injustices est relancée ! Comment définir cette grève ? Un accordéon en mouvance qui transforme l’hétérogénéité en multiplicité, la division en unité. C’est bizarre, la nature humaine, parfois...

7 janvier 2005

Hier j’ai retrouvé devant le tribunal de Bobigny tous ceux de H & M qui sont en lutte. La direction nous traîne en justice pour avoir bloqué l’entrepôt du Bourget, et elle réclame 1 500 euros à chacun. Le tribunal rendra son jugement lundi. Cela ne lui a pas suffi de nous avoir envoyé la police, la direction veut encore se venger. Et sur nos revendications, elle tergiverse et fait semblant de négocier. J’ai été à la fois déprimée et en colère en prenant connaissance des propositions qui nous étaient faites. Mais nous avons décidé de ne pas baisser les bras.

En trois semaines j’ai beaucoup changé, je ne suis plus la même. Je fermais les yeux. Maintenant je crois que je me rends mieux compte de ce qui se passe autour de moi, des objectifs de la direction, de son hypocrisie. J’ai appris à ne plus être timide et à dire ce que je ressens, ce que j’ai sur le coeur. J’ai aussi appris à écouter les autres, à les soutenir, à être vraiment solidaire. On travaillait dans le même entrepôt, côte à côte, et on ne se connaissait même pas. C’est quelque chose que je ne pourrai plus supporter. Avec toutes ces journées de lutte, ces nuits blanches, ces choses très dures vécues ensemble, comme l’arrivée de la police, on a beaucoup discuté, on a aussi beaucoup rigolé et chanté ensemble. On se connaît maintenant.

La reprise, je ne veux pas y penser ! Je ne suis pas prête à accepter les conditions de travail déplorables qui nous étaient imposées, à travailler dans une atmosphère de tension permanente, à ne pas pouvoir circuler sans être suivie. Et je sais que les autres salariés ont les mêmes réactions que moi.

J’ai l’espoir que l’on va réussir, que la direction de H & M va finir par nous écouter. Elle y a intérêt, parce que les soldes arrivent et elle a beaucoup d’argent à y perdre si le conflit dure toujours. Si c’était à recommencer, je recommencerais. Même si je vais être dans le collimateur, que la direction va essayer de me casser, je ne regrette rien de tout ce que nous avons fait. Aujourd’hui je réfléchis à m’inscrire dans un syndicat, parce que j’ai envie qu’on me défende. Il y en a trois dans l’entreprise. Ils nous défendent bien mais je préférerais qu’il n’y ait pas cette division.

Ce qu’on espère tous, c’est reprendre le travail mais que ce ne soit pas comme avant. On voudrait que ça change, ne plus avoir peur de la pression des chefs. On en a assez d’être pris pour des chiens. Ce qu’on veut surtout c’est le respect. Et mon espoir à moi, en plus, c’est un logement. Je vis chez mes parents avec mes trois enfants. On est 9 personnes dans un F4. Travailler dans de meilleures conditions et trouver un logement, voilà mon rêve.

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