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Article de PAULO A. PARANAGUA paru dans Le Monde du 28 janvier 2006

La Bolivie syndicale revient au pouvoir, par Paulo A. Paranagua

samedi 28 janvier 2006 par Paulo A. Paranagua

Le 18 décembre 2005, les Boliviens ont élu à la présidence de la République Evo Morales, le leader des cocaleros, les cultivateurs de la feuille de coca du Chapare, région tropicale du département de Cochabamba. A force de souligner son origine indigène - aymara -, les médias ont involontairement occulté l’autre singularité du président élu, celle de dirigeant syndical. Or cet aspect de sa trajectoire, voire de son identité, mérite d’être replacé dans le contexte d’une crise des partis politiques qui pousse sur le devant de la scène d’autres formes d’organisation. D’autant qu’il pourrait nous éclairer sur l’évolution du gouvernement Morales.

Le syndicalisme bolivien vise le pouvoir depuis longtemps. Au moins depuis que la Fédération des mineurs, qui se voulait jadis le fer de lance de la lutte des classes, adopta les "thèses de Pulacayo" (1946), exemple sans doute unique au monde d’adaptation du "programme de transition" trotskiste à une instance syndicale. Fils d’un commerçant libanais et d’une typique cholita con polleras (Indienne avec des multiples jupes superposées), Juan Lechin (1914-2001) était déjà, à l’époque, le leader incontesté des mineurs, et il le restera pendant un demi-siècle, marquant de son empreinte l’histoire contemporaine de la Bolivie.

La révolution de 1952 bouleversa les structures sociales et économiques du pays grâce à la nationalisation des mines, à la réforme agraire et au suffrage universel. Cette révolution alla jusqu’au démantèlement de l’armée, qui fut remplacée par des milices ouvrières et paysannes. Le sociologue René Zavaleta Mercado y décela une situation de "double pouvoir".

Juan Lechin joua toutefois l’apaisement et entra, avec d’autres syndicalistes, au gouvernement du Mouvement nationaliste révolutionnaire (MNR), principal bénéficiaire politique de l’insurrection de 1952. Ministre des mines, Juan Lechin consacra une bonne partie de ses forces à l’organisation de la Centrale ouvrière bolivienne (COB), fondée six jours après le triomphe insurrectionnel. La COB refusa toute affiliation internationale, évitant de choisir entre les deux centrales rivales de la guerre froide, la Confédération internationale des syndicats libres (CISL), influencée par les syndicats américains, et la Fédération syndicale mondiale (FSM), dominée par l’Union soviétique.

La dualité de pouvoir initiale se mua en "cogouvernement" entre le MNR et les directions syndicales, sans que la tension disparaisse pour autant. Avant que l’épreuve ne débouche sur un coup d’Etat militaire, Juan Lechin fut élu vice-président de la République (1960-1964). Sa rupture avec le MNR se solda, en 1963, par la formation du Parti révolutionnaire de la gauche nationale (PRIN).

L’échec du MNR amena une longue période d’effervescence durant laquelle les Boliviens connurent toutes sortes d’illusions, de la guérilla d’Ernesto Che Guevara (1967) à la création d’une Assemblée populaire sous le gouvernement du général Juan José Torres (1971), assassiné à Buenos Aires dans le cadre de la mise en oeuvre du "plan Condor" (1976). Juan Lechin tenta vainement de soutenir les guérilleros. Il fut porté à la présidence de l’Assemblée populaire, qui semblait ressusciter la dualité de pouvoirs à un niveau supérieur.

Ancien dirigeant de la Fédération des mineurs, Filemon Escobar évoque cette période de massacres et de coups d’Etat, de défaites sanglantes et de victoires éphémères, avec une force tragique. Il en garde la hantise de la surenchère, à laquelle succombent souvent les Boliviens, au risque d’encourager des forces favorables à un retour en arrière.

MÉTAMORPHOSE DU SYNDICALISME

En 1982, le rétablissement de la démocratie suscite d’autres bouleversements. La privatisation ou la fermeture des mines ainsi que de nombreuses entreprises modifie substantiellement la base sociale de la COB. Les anciens mineurs s’installent à El Alto, la ville-dortoir perchée au-dessus de La Paz, qui devient l’épicentre des mobilisations sociales et le berceau d’une forme d’organisation horizontale, territoriale, regroupant les associations de voisins.

D’autres choisissent le tropique de Cochabamba, comme Filemon Escobar. C’est là qu’il fait la connaissance d’Evo Morales, avant qu’il ne devienne le leader des six fédérations de cocaleros inventeurs d’un nouveau mode d’action, le blocage des routes. Elu sénateur en 2002, Filemon Escobar joue un rôle essentiel dans la stratégie électorale et parlementaire d’Evo Morales.

Du "cogouvernement" COB-MNR au gouvernement du Mouvement pour le socialisme (MAS, gauche), investi le 22 janvier, le syndicalisme s’est métamorphosé. La COB est aujourd’hui l’ombre d’elle-même. En effet, la crise des partis traditionnels se double d’une crise des syndicats. Seuls la Fédération des enseignants et le Syndicat des travailleurs de la santé gardent une réelle capacité de mobilisation. La Confédération paysanne s’est dégagée de la tutelle de la COB. La confluence ponctuelle des nouveaux mouvements sociaux autour de quelques mots d’ordre - comme la nationalisation des hydrocarbures ou la convocation d’une Assemblée constituante - n’évite guère leur atomisation et n’écarte pas le danger du corporatisme. Le MAS d’Evo Morales essaie de les fédérer, mais sa stratégie électorale l’en a empêché.

Aussi bien les syndicalistes de la COB que les cocaleros ont privilégié la confrontation plutôt que le dialogue. Cette tradition ne facilite pas la solution des dossiers prioritaires - hydrocarbures, autonomie régionale, Constituante -, qui supposent tous d’engager des négociations qui s’annoncent complexes.

Quelles que soient les différences, Juan Lechin avait des qualités de leadership. Sa capacité à défendre l’intérêt général au-dessus des intérêts particuliers comme son habileté à rassembler et à maintenir l’unité menacée par les virulentes disputes entre tendances, prétendant toutes détenir la vérité ou la "ligne juste", lui donnaient une stature d’homme d’Etat. Juan Lechin avait manifesté son attachement à la démocratie et fait preuve d’une tolérance envers ses adversaires qui permit d’en soustraire plus d’un à la "justice" sommaire ou aux camps de concentration du MNR. Il reste à Evo Morales, désormais président, et à la nouvelle génération de syndicalistes, entrée au gouvernement, à montrer les mêmes qualités et le même attachement aux principes démocratiques.

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