Liste des auteurs

Un article de Paule Masson paru dans L’Humanité du 24 avril 2006

La CGT revigorée par le succès sur le CPE

lundi 24 avril 2006 par Paule Masson
Syndicalisme . Le 48e Congrès de la première confédération française s’ouvre aujourd’hui à Lille. La victoire obtenue sur le CPE devrait largement alimenter le débat d’orientation.

La victoire obtenue sur le CPE est plus que bienvenue pour le 48e Congrès de la CGT qui s’ouvre à Lille aujourd’hui. Et non seulement pour Bernard Thibault, qui brigue un troisième mandat, même si ce succès légitime, à ses yeux, l’orientation qu’il a défendue. Elle l’est aussi pour le climat dans lequel les délégués mandatés par les syndicats vont discuter jusqu’à vendredi prochain. « Ce qui vient de se passer bouscule tout le monde. Après ce mouvement social, la CGT bénéficie d’un contexte favorable pour débattre et avoir un congrès qui cherche à construire », explique René Mouriaux, politologue et spécialiste des mouvements sociaux. Mais, précise-t-il, « si les conditions sont créées, elles ne sont pas forcément assurées ».

LA combativité SYMDICALE

Car les revers syndicaux intervenus depuis le dernier congrès en mars 2003 pèsent lourd.

L’échec à empêcher la réforme du gouvernement Raffarin sur les retraites, l’impuissance à mobiliser largement sur celle de l’assurance maladie, la privatisation d’EDF intervenue malgré un important mouvement des électriciens, ou encore les journées de mobilisation conséquentes mais snobées par Dominique de Villepin à l’automne dernier sur les salaires et l’emploi ont suscité nombre de questions parmi les syndiqués sur les objectifs poursuivis par la première des confédérations françaises. Au point de relancer la polémique sur le degré de combativité de la CGT, sur sa capacité à prendre des initiatives même dans la désunion syndicale. « Ces réformes ont constitué de véritables tests de nos propres capacités et de celle du syndicalisme », reconnaît le rapport d’activité, qui sera discuté mardi matin. « Plutôt qu’à être recherchées dans les modalités d’action, ces limites ne se trouvent-elles pas dans le faible poids et l’émiettement du syndicalisme ? » interroge-t-il encore. De même, il relève que « l’absence de réels projets politiques alternatifs aux réformes régressives hypothèque le résultat de l’action ». Un an avant l’élection présidentielle, et après la cacophonie sur le référendum européen qui reste dans toutes les mémoires, les congressistes devraient à nouveau débattre de la nature de l’indépendance de la CGT vis-à-vis des partis politiques

Il n’en reste pas moins que la victoire sur le CPE fait oeuvre de démonstration. La confédération a fait vivre ce « syndicalisme rassemblé » que la CGT appelle de ses voeux depuis plusieurs congrès en s’impliquant totalement dans la réussite de l’intersyndicale qui a rassemblé 12 organisations de jeunes et de salariés. « Il faut reconnaître un parcours sans faute dans la façon de mener cette lutte », confie René Mouriaux.

La CGT, pivot de l’intersyndicale

« Il ne faut pas se le cacher, la CGT a été le pivot de l’unité syndicale. Elle a rondement mené son affaire », s’amuse Jean Grosset, participant, pour l’UNSA, à cette intersyndicale. Le document d’orientation, rédigé avant le mouvement anti-CPE, appelle, « malgré les difficultés et les obstacles, à la recherche volontariste de l’unité d’action » et affirme que « le rassemblement du syndicalisme demeure un objectif essentiel pour l’unité des salariés et l’efficacité revendicative ».

« Tout donne raison à la démarche du syndicalisme rassemblé de la CGT. La question maintenant est d’y parvenir aussi dans la proposition, pas seulement dans l’action. La victoire sur le CPE aide, mais les questions restent posées », explique le politologue Jean-Marie Pernot , auteur de Syndicalisme, lendemain de crises ? (Folio, 2005). Notamment, toutes celles liées aux faiblesses d’organisation du syndicalisme qui laisse des pans entiers du salariat à découvert. Bernard Thibault ne cesse de répéter que « la CGT n’est pas outillée pour répondre à tous les défis qui lui sont posés ». Et les documents de congrès de remettre sur le chantier les efforts à déployer pour syndicaliser mieux les salariés du secteur privé, notamment dans les petites entreprises, les jeunes, les précaires, les femmes. De même que devraient être portées à la connaissance des délégués les premières expériences de syndicats de sites, qui organisent en un même lieu des salariés de différentes professions. Le document d’orientation avance aussi prudemment sur une réforme des structures, notamment une évolution des champs professionnels des fédérations au nombre de 33. Enfin, le cap du million d’adhérents va être réaffirmé. C’était déjà l’objectif prioritaire du dernier congrès. La CGT déclare, fin 2005, 711 000 adhérents, obtenus au prix d’un plan volontariste de syndicalisation.


Quel congrès après la victoire contre le CPE ?

Tous les jours, l’Humanité donne la parole à des congressistes.

Muriel Martin, vingt-neuf ans, fonctionnaire territoriale, Bouches-du-Rhône

« Contre la réforme des retraites, on a vu que l’unité avait des limites. Contre le CPE, on a vu qu’elle pouvait nous permettre de gagner. Comme dans les luttes précédentes, la CGT a essayé de construire cette unité. Mais si elle a été possible, si elle a tenu, c’est grâce aux jeunes. Cet élargissement aux étudiants et aux lycéens est fondamental. Les jeunes, les futurs salariés, ont une conscience politique que je n’avais pas à leur âge. Pourtant, j’ai adhéré à la CGT à vingt-deux ans, mon père était militant. Mais, en 1995 par exemple, j’ai manifesté sans trop savoir pourquoi. Contre le CPE, les jeunes produisaient une analyse profonde de la situation française. Dans quelques années, il y aura beaucoup plus de gens qui défendront leurs droits que dans ma génération ! Mais quand les jeunes viendront dans les syndicats, il faudra leur laisser la place. Dans certains endroits, les « dinosaures » ne font pas confiance, il faut quinze ans d’expérience pour prendre des responsabilités ! »

Patrick Chesne, ouvrier chez Michelin, cinquante-quatre ans, Puy-de-Dôme

« Moi, je ne crierai pas victoire. Contre le CPE, on a gagné une bataille, mais pas la guerre. On a peut-être raté le coche sur le reste : le CNE, la précarité, le pouvoir d’achat. On a un peu oublié de mettre en avant ces revendications. En tout cas, dans le privé, les salariés, assez âgés, ont été touchés par la "génération Tanguy", ces jeunes obligés de rester chez leurs parents sans sûreté de l’emploi. Alors, pendant le congrès, il faut sauter sur l’occasion pour remobiliser tout le monde : il faut essayer d’être plus revendicatif, d’être plus près de la lutte des classes. Je suis porteur de 12 000 salariés de Michelin à Clermont qui ont des métiers durs. Alors, je suis Bernard Thibault, mais pour moi, c’est la base qui décide. D’accord pour le syndicalisme rassemblé, mais décidé par la base quand les salariés le demandent. Avant, la CGT n’allait pas vers les autres, on organisait des actions, les autres nous rejoignaient ou non. Aujourd’hui, c’est un peu l’inverse. »

Ludovic Fasquelle, vingt-sept ans, caissier chez Auchan, Nord

« C’est involontaire mais après cette victoire, le congrès tombe bien ! La mobilisation contre le CPE montre que, plus on fait bloc, plus on a de chances de gagner. Elle illustre aussi la forte implication des jeunes. C’est à eux finalement que revient la victoire.

La CGT devra leur laisser la place en renouvelant ses équipes. La richesse d’un syndicat tient du débat d’idées, il faut des plus vieux et des plus jeunes. Une amie qui travaille aux PTT s’est souvent opposée à certains militants, détachés depuis dix ans, qui perdaient le contact avec le monde réel et s’accrochaient à leur mandat.

Les congressistes de Lille peuvent impulser ce renouvellement. Des propositions intéressantes seront discutées cette semaine, comme les syndicats de sites ou la réforme des cotisations. En tout cas, il ne faut pas s’arrêter à la victoire du CPE et se regarder le nombril. Un exemple, à Auchan, nous sommes en pleine négociation sur les salaires. Il faut se servir de l’exemple du CPE et rebondir pour obtenir des victoires partout ! Beaucoup de choses restent à faire... »

Propos recueillis par Lénaïg Bredoux


Conquérir la sécurisation de l’emploi

Débat mardi avec les organisations de jeunes sur la précarité du travail .

Les deux mois de mouvement contre le contrat première embauche ont remis la question de la précarité du travail au centre du débat social. Les syndicats sont maintenant attendus sur contenu même de l’emploi. Alors que durant ces trois dernières années, le gouvernement n*’a eu de cesse de tenter de convaincre des bienfaits de la flexibilité, la sécurisation du travail est devenue une aspiration majeure. Revendication phare de la CGT, elle devrait, avec ce congrès, être plus encore affirmée comme la colonne vertébrale du « syndicalisme de conquête » que veut impulser ce syndicat.

Le document d’orientation affirme que « la CGT ambitionne de transformer le travail, son contenu, ses conditions, ses finalités, contribution majeure à la transformation de la société ». Le statut du travail salarié permet de garantir le droit à un emploi stable, qui combine un droit à la formation tout au long de la vie et une progression équitable dans les carrières. La sécurité sociale professionnelle garantit aux salariés le maintien du contrat de travail et de la rémunération entre deux emplois. Cette double proposition est conçue comme une réponse syndicale à l’évolution du travail. Appliquée, même partiellement, elle contribuerait aussi à changer le contenu du travail.

Dans le mouvement anti-CPE, les syndicats sont parvenus à se rassembler contre l’institutionnalisation de la précarité contenue dans ce contrat de travail. Ils ont créé des attentes sur leurs capacités à apporter des réponses, notamment chez les jeunes, qui leur font tant défaut parmi les adhérents mais dont un sondage Ifop vient de montrer qu’ils sont 69 % à leur faire confiance. « Le soufflet va-t-il retomber ? » interroge le politologue Jean-Marie Pernot, précisant qu’il n’y a en général « aucun automatisme entre un mouvement social fort et un renforcement des syndicats ». Invités mardi matin à venir débattre au congrès, les présidents de l’UNEF, de l’UNL et de la FIDL ne devraient pas manquer d’interpeller les délégués sur ces questions. Ce jour-là, le gouvernement se paye le luxe d’installer une commission nationale université-emploi avec les syndicats... Sauf le premier d’entre eux ! « Malgré nos différents rappels, la tenue de notre 48e Congrès confédéral, du 24 au 28 avril prochain, n’a malheureusement pas été prise en compte », regrette le secrétaire général de la CGT, Bernard Thibault, dans une lettre de réponse au ministre de l’Éducation, Gilles de Robien.


Le temps d’un syndicalisme mondial

La CGT contribue à la création d’une confédération syndicale internationale.

L’expérience acquise au sein de la Confédération européenne des syndicats amène la CGT à considérer, dans son document d’orientation, y avoir « acquis sa place » et vouloir y « promouvoir une démarche revendicative plus offensive ». La participation de John Monks, secrétaire général de la CES, à la dernière grande manifestation contre le CPE et les euromanifestations, organisées notamment contre la directive Bolkestein , apportent de l’eau au moulin de ceux qui considèrent que la CES n’est pas vouée à rester une organisation de lobbying auprès du patronat. Le soutien apporté l’an dernier par la CES au projet de constitution européenne reste néanmoins un épisode traumatisant pour beaucoup de militants, pas de nature pour autant, à revenir en arrière.

D’autant plus que ce 48e congrès devrait décider d’« approuver » la constitution d’une nouvelle organisation syndicale mondiale et de s’y affilier, en novembre prochain, lors du congrès fondateur qui se déroulera à Vienne. Hier après-midi, les membres du Comité national confédéral ont participé à une rencontre internationale dont nous rendrons compte dans notre édition de demain. Les secrétaires généraux des deux organisations mondiales qui vont être amenées à se dissoudre pour créer une nouvelle confédération, Guy Ryder (CISL) et Willy Thys (CMT), y ont participé aux côtés de John Monks et de beaucoup d’invités d’Europe et du monde. Traiter la question sociale dans une économie globale rend, pour Bernard Thibault qui a introduit la rencontre, la nécessité « du renforcement et du développement du syndicalisme mondial plus indispensable que jamais ».


Cotisations, toujours des désaccords

Le serpent de mer de la réforme des cotisations dure depuis sept ans. Il devrait être finalement tranché à ce congrès, nul ne sait dans quel sens. Le projet adopté par le Comité national confédéral de septembre 2005 prévoit de réformer la répartition des cotisations fixées à 1 % du salaire net. Les syndicats en conserveraient 33 %. Le reste serait reversé à une organisation centrale, baptisée Cogetis, qui ensuite irriguerait l’ensemble des structures. L’objectif affiché est de solidariser les moyens entre les fédérations les plus riches et les plus pauvres. Vécu par certain comme une centralisation des moyens financiers qui contredit les principes d’autonomie de chaque structure, le projet reste vivement contesté. Les fédérations des cheminots, de la chimie ou de l’agroalimentaire ont déjà annoncé qu’elles se prononceront contre.

Version imprimable de cet article Version imprimable

Forum de l'article

Aucune réaction pour le moment!
Répondre à cet article
 
Propulsé�par SPIP 1.9.2b | Suivre la vie du site  RSS 2.0 | Navigateur conseille Get Firefox! espace prive | Téléchargez le Squelette du site

CSS Valide !