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Article de Brice Pedroletti paru dans Le Monde du 10.10.06

La Chine investit de plus en plus à l’étranger

mardi 10 octobre 2006 par Brice Pedroletti
Révélé par la CGT vendredi 6 octobre, le projet de cession des activités silicone de Rhodia au groupe chimique China National Blue Star illustre l’appétit grandissant des groupes chinois pour les acquisitions à l’étranger. Il s’agirait du plus gros investissement chinois jamais réalisé en France. Sixième acteur mondial du secteur silicones, Rhodia espérait s’associer à Blue Star, qui a des positions fortes sur son marché national. Mais la lettre d’intention signée en 2004 pour créer une société mixte a tourné court.

Sommés par l’Etat de s’internationaliser et avantagés par leur accès à des financements abondants et bon marché, les grands groupes industriels chinois sont incités à faire cavalier seul. Faute de partenaire, Rhodia a choisi de se désengager plutôt que d’être un acteur de second rang. De son côté, Blue Star, qui fait partie du conglomérat de la chimie ChemChina (China National Chemical Corporation), va partir à l’assaut d’un marché où les recompositions sont en cours.

En 2005, les investissements directs chinois à l’étranger ont atteint 12,3 milliards de dollars (9,8 milliards d’euros), soit un bond de 123 % par rapport à 2004, selon des chiffres récents du Bureau national des statistiques chinois.

Moteur de cette accélération, les fusions-acquisitions, qui répondent aux besoins des groupes chinois d’obtenir rapidement des actifs, une marque, des technologies ou du savoir-faire. "Les fusions-acquisitions sont un moyen pour ces sociétés d’avoir une présence globale, à un moment où le marché chinois est de plus en plus compétitif et où les groupes chinois sont soumis à une plus grande pression de la part des groupes étrangers", dit Alexis Zirah, du cabinet d’audit KPMG à Shanghaï.

En France, les investissements chinois sont jusqu’ici majoritairement "des opérations de création d’entreprises", révèle dans une note récente l’Agence française pour les investissements internationaux (AFII). C’est ainsi que ZTE (téléphone mobile) a ouvert un centre de recherche au Futuroscope, près de Poitiers, tandis que Hisense et Prima, deux fabricants chinois d’écrans plats, sont présents respectivement en Lorraine et à Orléans.

"Au-delà des implantations récentes de filiales, certaines entreprises chinoises veulent aussi se développer par acquisitions", constate Régis Beaudouin, le directeur général de l’Agence régionale de développement de l’Ile-de-France, à Shanghaï, fin septembre, pour y inaugurer une antenne. Ce fut le cas du rachat de Thomson par TCL et, au début de l’année, du français Adisseo, leader mondial des additifs nutritionnels pour animaux, par... Blue Star, pour près de 400 millions d’euros. Adisseo possède des centaines de brevets.

Les groupes Blue Star et ChemChina font partie des 100 "champions nationaux" que le gouvernement chinois souhaite transformer en géants mondiaux. A ce titre, ils font feu de tout bois pour remplir leur mission : en 2004, Blue Star a même tenté - en vain - de racheter le constructeur automobile coréen Ssangyong.

"NOUS CHANGER NOUS-MÊMES"

En avril, ChemChina annonçait l’acquisition du premier producteur d’éthylène australien, Qenos. Dans une lettre datée de mai, Ren Jianxin, le directeur général de ChemChina, livre sa vision à ses employés : "Notre stratégie est d’accélérer notre expansion internationale. J’ai beaucoup réfléchi à cela, et j’en ai conclu que le raccourci, s’il existe, passe par l’apprentissage, le rattrapage et le dépassement [des grands groupes mondiaux, ndlr]. Afin d’apprendre d’eux, nous devons sortir de nos frontières et internationaliser nos opérations."

Comme pour Lenovo (PC) ou Haier (électroménager), la montée en puissance de Blue Star est un cas d’école pour qui s’intéresse à la genèse du capitalisme chinois. En 1984, Ren Jianxin, alors secrétaire de la Ligue des jeunesses communistes au sein d’un institut de recherche des industries chimiques, crée à Lanzhou, dans la province du Ganzu, une société de nettoyage industriel qui, en dix ans, devient leader en Chine et y évince ses concurrents étrangers. Au milieu des années 1990, sous la direction des autorités, Blue Star absorbe des dizaines de sociétés d’Etat et de laboratoires de recherche dans le secteur chimique. Quatre de ses filiales seront cotées en Bourse.

En 2004, Blue Star est "marié" à une autre nébuleuse de sociétés d’Etat, la China Haohua Chemical Industrial, présente notamment dans les pesticides et la défense, avant de former ChemChina - puisque, "en Chine, ce sont les filiales qui génèrent la maison mère", rappelle l’économiste Lang Hsien-ping. Produit de cet assemblage express, le conglomérat ChemChina annonce quelque 150 000 employés et 8 milliards d’euros de chiffres d’affaires. Pas étonnant que dans sa lettre Ren Jianxin prévienne déjà que l’internationalisation exige aussi "de nous changer nous-mêmes" et annonce des "réajustements" à venir pour les postes, les techniques et les activités redondantes en Chine.

Brice Pedroletti


CHIFFRES

CHIFFRE D’AFFAIRES. Rhodia Silicones a réalisé en 2005 un chiffre d’affaires de 447 millions d’euros pour un bénéfice de 51 millions d’euros. Cette filiale de Rhodia produit des élastomères pour le paramédical, l’automobile, l’emballage (adhésifs, airbags, tissus techniques...).

EFFECTIFS Selon la CGT, les sites cédés à China National Blue Star seraient ceux de Saint-Fons (Rhône) et de Roussillon (Isère), ainsi que l’usine de "soufre et régénération" des Roches-de-Condrieu (Isère), soit près de 780 salariés. En Europe, 169 salariés seraient aussi concernés par ce projet de cession.

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