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Un article de Muriel GREMILLET paru dans Libération le 17 février 2006

La France laborieuse des 15-30 ans

vendredi 17 février 2006 par Muriel Gremillet
Le sondage réalisé par la Jeunesse ouvrière chrétienne façonne le portrait d’une génération critique sur l’école et le monde du travail.

Inquiets, désabusés, pessimistes. Les réponses des 30 000 jeunes interrogés par la JOC (Jeunesse ouvrière chrétienne) dans le cadre d’une grande consultation nationale sur l’emploi dressent un portrait plutôt sombre des 15-30 ans. Ils sont à la fois sévères sur la formation qu’ils ont suivie et enthousiastes à l’idée d’entrer sur le marché du travail. Prêts à donner beaucoup à leur entreprise, ils se montrent très pessimistes quant à l’avenir de leur génération. Et ignorants d’une bonne partie de leurs droits sociaux et des évolutions du droit du travail, comme le contrat nouvelles embauches (CNE), « grand frère » du contrat première embauche (CPE) annoncé par Dominique de Villepin après la clôture de l’enquête de la JOC. Cette vaste consultation servira de base aux 200 tables rondes organisées par l’association à travers la France, avant la tenue d’états généraux de l’emploi des jeunes cet été (lire page 8). Alors que la mobilisation anti-CPE se heurte aux aléas du calendrier universitaire (lire page suivante) et espère trouver un nouveau souffle lors des manifestations programmées le 7 mars, cette enquête permet de mieux cerner une partie des attentes des 15-30 ans.

Lundi, les responsables de la JOC iront en déposer un exemplaire sur le bureau de chaque parlementaire, en espérant qu’ils en feront bon usage à la reprise des débats sur le CPE au Sénat, mardi.

La vie dans l’entreprise

Voilà la note positive de l’enquête : 76 % des jeunes actifs en poste interrogés par la JOC se déclarent satisfaits de leur travail, 20 % allant jusqu’à se déclarer « très satisfaits ». Ce qui les rend heureux ? De bonnes conditions de travail (51 %), l’intérêt du métier (50 %), bien avant le niveau de rémunération (39 %) ou le temps libre dont ils disposent en dehors de l’entreprise (13 %). Une image éloignée de l’idée reçue d’une génération tout entière dévouée aux RTT, misant tout sur les loisirs et/ou l’argent.

Le travail n’efface toutefois pas toutes les frustrations. Seul un quart des jeunes actifs occupés affirme que leur emploi est « tout à fait » en adéquation avec leur formation scolaire, 23 % qu’elle l’est « un peu » et 38 % des jeunes « pas du tout ». Pour autant, ils ne font pas la fine bouche tant il est difficile de décrocher un boulot : 55 % des jeunes occupant un emploi déclarent avoir rencontré des difficultés pour trouver leur travail actuel, 17 % disent même avoir connu « beaucoup » de difficultés. Alors, pour s’en sortir, 37 % des jeunes interrogés sont aidés par leur famille. Les autres se débrouillent avec les allocations (10 %) ou en empruntant. Evidemment, les jeunes femmes de moins de 18 ans, sans diplôme et cumulant les emplois précaires sont les plus fragiles...

Dans ces conditions, comment les jeunes ont-ils perçu la création, l’été dernier, du CNE (réservé, sans distinction d’âge, aux entreprises de moins de 20 salariés), la VAE (validation des acquis) ou le DIF (droit individuel à la formation) ? La moitié des jeunes interrogés n’a jamais entendu parler de ces dispositifs, qui pourraient permettre aux moins qualifiés d’accrocher un diplôme et d’espérer un emploi. Ceux qui connaissent le CNE jugent à 41 % que c’est « une mauvaise chose pour améliorer la situation de l’emploi en France ». Surtout quand les jeunes sont intérimaires (74 %), en apprentissage (60 %) ou ouvriers (65 %). Soit justement les catégories les plus susceptibles de travailler avec un tel type de contrat dans ces entreprises.

Pour accéder à cet emploi, 53 % des personnes interrogées assurent se « débrouiller seuls ». Puis ils passent par la famille (18 %), les amis (17 %), et enfin les « officiels du placement » : l’ANPE (16 %), l’intérim (15 %) ou les missions locales (16 %). En moyenne, les jeunes interrogés connaissent une période de onze mois de chômage avant de décrocher un premier poste. La principale difficulté est qu’ils ne trouvent pas d’emploi près de chez eux (35 %), manquent d’expérience, mais aussi, pour 29 % des demandeurs d’emploi interrogés, qu’ils « ont l’impression d’être victimes de discrimination ». Un sentiment surtout fort chez les plus âgés et les plus... diplômés, soit justement ceux qui devraient être armés contre le chômage. Mais qui critiquent fortement leur formation.

L’école et la formation

Car 46 % des jeunes interrogés expriment des « regrets » sur certains de leurs choix de formation et d’orientation. Cette moitié dit avoir été mal informée (55 %), même si 29 % d’entre eux reconnaissent qu’ils n’avaient pas une « situation financière qui permettait de faire d’autres choix ». Il s’agit des plus pauvres, issus de familles défavorisées, originaires de régions sinistrées, et qui sont priés de faire des formations courtes. Pour cette génération, l’école est faite pour trouver un travail. Certes, elle continue de fournir un niveau de culture générale (71 %), mais pour 92 % des sondés elle devrait surtout permettre d’apprendre un métier, de connaître ses droits (85 %) et de faire des démarches pour trouver un emploi (85 %). Ce fossé entre attentes et réalités conduit 72 % des jeunes à exprimer du « pessimisme pour l’avenir de la France » et à 67 % pour l’avenir des jeunes en général. Mais comme le démontrent la plupart des enquêtes du même ordre, si l’air du temps global est au spleen, le bonheur individuel demeure envisageable. Ainsi, 71 % des 15-30 ans ont confiance en leur propre avenir. Ils espèrent s’en sortir, mais seuls ou avec l’aide de leur famille. Les institutions, l’école et tout ce qui ressemble à un début d’organisation collective ne leur semblent plus d’un grand secours. Une explication à la difficulté qu’ont les syndicats à mobiliser contre le CPE ?

Sondage CSA-JOC effectué en décembre 2005 et janvier 2006 auprès de 31 206 jeunes.


Le travail des jeunes au coeur de la JOC

A Saint-Etienne, les jocistes militent pour le retrait du CPE, avant des états généraux cet été.

par Jacky DURAND

L’enquête, c’est une vieille tradition de la Jeunesse ouvrière chrétienne (JOC). Depuis que le fondateur de ce mouvement d’éducation populaire, en 1925, l’abbé Cardijn, a affirmé qu’« un jeune travailleur vaut plus que tout l’or du monde parce qu’il est fils de Dieu », la JOC a à coeur de sonder l’opinion des 15-30 ans. Dès 1953, des enquêtes ont été menées sur les conditions de travail des jeunes et ont notamment abouti à la création des foyers de jeunes travailleurs. La campagne sur l’emploi, dont Libération publie aujourd’hui les conclusions, a été lancée le 10 décembre 2005, notamment depuis Clichy-sous-Bois, ville emblématique des émeutes de novembre, pour signifier l’engagement de la JOC dans les cités.

« Pépinière ». « Nous avons toujours été dans les quartiers populaires, explique Gurval Quartier, secrétaire général à la communication de la JOC. Il est donc normal que depuis vingt ans la banlieue ait pris une place grandissante dans la JOC. Avec Clichy, il s’agissait de signifier à Nicolas Sarkozy que la banlieue est autre chose qu’une pépinière de faits divers. » Plus récemment, la JOC a estimé que le contrat première embauche (CPE) révélait un « manque de confiance accordée aux jeunes ». Elle se mobilisera lors de la journée d’action du 7 mars pour le retrait du CPE.

Audrey, 18 ans, lycéenne, et Julie, 18 ans, étudiante, font partie du même groupe de « RDV » à Saint-Etienne. La RDV est l’un des fondamentaux de l’activité du jociste : il s’agit de procéder chaque mois à une « révision de vie » entre jeunes qui se réunissent sur un thème donné (l’argent, les études...) en appliquant la démarche maison : « voir-juger-agir ». Cela ressemble à un groupe de parole intimiste, où « l’on se sent en confiance, dit Audrey. On peut discuter tout en sachant que l’on sera respecté par l’autre, que l’on ne sera pas jugé ». Mercredi après-midi, Julie et Audrey ont rejoint d’autres jocistes à la Fédération de la Loire, qui compte une centaine de membres. La JOC revendique 10 000 adhérents, dont une majorité de lycéens, pour 160 fédérations. « A Saint-Etienne, le mouvement a toujours bénéficié de la tradition de christianisme social, explique Bernard Tordi, prêtre et accompagnateur de la JOC. Il y a une proximité très forte de l’Eglise au monde du travail. » Paradoxalement, les jocistes stéphanois confessent aujourd’hui qu’ils n’étaient pas spécialement enthousiastes à l’annonce de l’enquête sur l’emploi comme thème annuel de la JOC. « Ici, on avait voté pour un autre thème, la prise d’autonomie des jeunes », raconte Laurent, professeur stagiaire de mathématiques. A partir du 10 décembre, lui et ses camarades de la JOC ont pourtant fait remplir plus de 200 questionnaires. Audrey : « Les jeunes, au début, ne voulaient pas remplir le questionnaire. Ils pensaient que ça ne servirait à rien. » Julie : « On sortait des émeutes de novembre. Ils avaient peur d’être plus stigmatisés s’ils se mettaient à parler. Il a fallu les convaincre et c’est là qu’on a vu leur envie de s’exprimer sur leur formation, leur avenir, leur idée de l’emploi. » Les jocistes ne cachent pas leur satisfaction d’avoir pu capter et canaliser ce besoin de paroles qui n’émane pas seulement des quartiers populaires. Dans le Rhône, Juliana a enquêté à Vaulx-en-Velin et dans le centre de Lyon : « Dans la même journée, je me suis retrouvée face à des jeunes sans projet faute de soutien financier et familial puis face à une jeune fille qui accumulait les projets grâce à des parents aisés mais n’en voyait aucune traduction concrète. Quel que soit le milieu d’origine, la préoccupation, c’est le manque d’informations et d’écoute. »

200 tables rondes. En mars et en avril, l’exploitation locale des résultats de l’enquête va déboucher sur 200 tables rondes dont les conclusions seront présentées lors des états généraux de l’emploi prévus par la JOC en août. Dans la Loire, les jocistes de la vallée de l’Ondaine ont déjà arrêté leur thème : les droits des jeunes travailleurs. « Nous allons faire venir un conseiller prud’homal, un inspecteur du travail », explique Chantal. « Cette enquête a trouvé son chemin ici, affirme Bernard. Quand on parle de l’emploi aux jeunes, on touche à leur vie. On n’est plus dans la problématique de changer la société mais d’y être. »

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