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Un article de Yves Housson et Paule Masson paru dans L’Humanité du 26 juin 2006

La France se smicardise

lundi 26 juin 2006 par Yves Housson, Paule Masson
En 12 ans, le nombre de salariés payés au minimum a doublé. Les allégements de charges et le blocage patronal des salaires expliquent ce phénomène.

En douze ans, le nombre de salariés payés au smic a doublé en France, pour atteindre le pourcentage, jamais égalé, de 16,8 % des effectifs du secteur privé. Ainsi, en 2006, 3 millions de personnes touchent à peine 1000 euros net pour un travail à temps plein. Et beaucoup doivent se contenter de moins encore : les hommes et les femmes astreints au temps partiel, qui, payés au smic, reçoivent un smic partiel. Les smicards se concentrent dans les PME, en particulier dans certaines branches comme les hôtels-restaurants (50 % des effectifs), les services à la personne (34,3 %), ou le commerce de détail et la réparation (32,2 %). Contrairement à son principe fondateur, qui en fait le premier niveau de salaire pour un salarié sans qualification, un nombre croissant de travailleurs qualifiés, parfois même de cadres, sont désormais payés au minimum. Bref, à l’orée du XXIe siècle, la France est bien en voie de smicardisation rapide. Comment en est-on arrivé là ? Deux facteurs se conjuguent, explique Roland Metz, conseiller confédéral de la CGT, spécialiste des salaires [1] : « la recherche constante par le patronat de l’abaissement des coûts salariaux et la - politique gouvernementale d’exonération de charges des entreprises ». Ce n’est pas un hasard, note-t-il, si les effectifs des smicards ont commencé à gonfler au moment- début des années 1990 -où les pouvoirs publics ont accordé aux patrons de premières baisses de cotisations sociales. Celles-ci, au niveau du smic, ont été divisées par 4 entre 1990 et 2005. Ces allègements s’appliquent, de façon dégressive, jusqu’au niveau de salaire de 1,6 smic. D’où le phénomène, bien connu, de « trappe à bas salaires ». Pour profiter au maximum de ces avantages, les employeurs n’ont pas intérêt à augmenter les rémunérations. Du coup, chaque fois que le smic augmente, fut-ce modestement, un plus grand nombre de salariés se retrouvent dans le wagon de queue, dans la catégorie des rémunérations ouvrant droit aux baisses de charges. C’est ainsi que la facture des exonérations a littéralement explosé, atteignant maintenant plus de 20 milliards d’euros, contre 1,9 milliards il y a dix ans.

Voilà pourquoi, souligne Roland Metz, si la revalorisation du minimum s’impose, elle doit s’accompagner d’un relèvement général des rémunérations. « Sinon, on aura de nouveau un phénomène d’écrasement de la hiérarchie et de smicardisation ». Pour le conseiller CGT, il s’agit de rendre au smic son rôle de plancher des grilles de salaires, et donc d’interdire « la possibilité de négocier des minimas de branches au-dessous du smic ». Pour les rémunérations au-dessus, il faudrait « créer de nouvelles garanties professionnelles reconnaissant les grands niveaux de qualification à un pourcentage supérieur au smic ».

Si, aux yeux du syndicaliste, une « réforme » du - salaire minimum n’est pas nécessaire, les régles de son évolution devraient être aménagées. L’indexation sur les prix ne sufit pas pour « prendre en compte les réalités du coût de la vie » et faire du smic un bouclier contre la pauvreté. Dans l’indice Insee, le loyer ne pèse ainsi que 6 %, alors qu’il représente souvent plus de 30 % du budget des salariés. Dès lors, les hausses de loyers, fortes et régulières ces dernières années, ne sont pas répercutées à leur juste mesure dans l’Indice. Au bout du compte, une perte sèche de pouvoir d’achat pour les salariés. D’autre part, pour porter le smic à un seuil décent, le gouvernement devrait utiliser la possibilité des « coups de pouce », prévue par le législateur pour « faire participer pleinement » les salariés les plus faibles « aux fruits du développement de la nation ». Depuis 1998 - hormis une hausse très symbolique de 0,29 % en 2001-, aucun « coup de pouce » n’a été décidé. Porter le smic à 1500 euros dès maintenant ne serait, on le voit, que juste rattrapage.


« Je travaille, et au bout il n’y a rien »

Salaires . Gérard Larcher officialise aujourd’hui le montant de la hausse du SMIC. Salariés à plein temps, rémunérés au SMIC, Martine et Bruno ne parviennent pas à mener une vie normale.

Au premier rang européen pour la rémunération de ses dirigeants d’entreprise, la France n’est qu’en 14e position pour le salaire médian. Le nombre de salariés rémunérés au SMIC a atteint près de 3 millions de personnes en 2005, soit 16,8 % de la population active, un record historique. Gérard Larcher, ministre délégué à l’Emploi, va annoncer ce matin le montant de l’augmentation prévue le 1er juillet. Ira-t-il au-delà de la simple application de la loi, qui prévoit une « progression mécanique » de 2,5 % ? Le SMIC est conçu comme un salaire minimum qui doit être suffisant pour mener une « existence normale et digne ».

200 euros par mois pour manger

Dans la réalité, ce n’est plus le cas. Martine et Bruno en savent quelque chose. Tous deux salariés à plein temps, les deux salaires du couple ne suffisent pas à faire vivre la famille. « Quand toutes les dépenses incompressibles sont payées, c’est simple, il ne reste rien », témoigne Martine, qui, obligée de compter sou par sou, récite par coeur son budget, « toujours dans le rouge ».

Ils n’ont jamais été au chômage, où alors pendant de très courtes périodes, entre deux emplois. Ils ont passé les 35 ans mais n’ont connu que le SMIC. Alors, à force de contracter des crédits, parfois pour rembourser les crédits précédents, ils se sont endettés - trop -, sont passés en commission et doivent aujourd’hui rembourser 400 euros par mois. Le loyer de leur HLM, situé dans la banlieue de Toulouse, augmente chaque année, au point d’atteindre aujourd’hui 620 euros. Martine égrène ensuite l’électricité et l’eau, postes budgétaires sur lesquels elle économise, la taxe d’habitation, la mutuelle, la pension alimentaire à verser pour le grand garçon, né d’un premier mariage, l’essence et l’assurance des deux voitures, obligatoires pour se rendre au travail, accompagner la fille à l’école, la petit dernier chez la nourrice, nounou qu’il faut aussi rémunérer. Et les repas ? Sa gorge se noue. « 200 euros pour le mois, pas plus, c’est ce qui reste. Parfois je saute un repas. Il faut nourrir les enfants... » Quant aux loisirs, ils sont tout bonnement interdits. Elle s’autorise de temps en temps à acheter un jouet pas cher. Quand elle ramène un peu de pourboire, elle paye un McDo à ses enfants. Jamais un livre acheté n’entre à la maison. Jamais un jour de vacances ne vient consoler cette vie de galère, sauf quand elle parvient à aménager une semaine à Paris chez son père. Les enfants, eux, s’évadent avec les grands-parents, justement. Pas sûr que, plus tard, Martine et Bruno parviennent à faire de même pour leurs propres petits-enfants. La France se smicardise. Le nombre de salariés rémunérés à ce niveau à doublé depuis 1993, date de la mise en place des allégements de cotisations patronales sur les bas salaires. L’ascenseur social est en panne. Les inégalités se creusent. Digne et révoltée, désabusée aussi, Martine est lucide. Elle subit cette réalité sans l’accepter. Et ronge son frein : « J’en ai vraiment marre. En vérité, je n’en peux plus. Je tiens pour mes enfants... »

« Trop riches » pour les aides sociales

Tous deux sont salariés dans le secteur des services, Martine dans une maison de retraite privée, Bruno dans une entreprise de nettoyage industriel. Les horaires sont tellement flexibles que le couple peine à trouver le temps de souffler en famille. Elle, elle travaille en journée, fait le ménage de 8 heures à 16 h 30, est de service un week-end sur deux, n’hésite jamais à aider les résidents, pour 1 025 euros net par mois, soit le SMIC plus 18 euros de prime par dimanche travaillé. « Pour ce que je fais, je ne suis pas assez payée, c’est clair », assure-t-elle. Lui, depuis trois mois il procède au nettoyage des avions, commence à minuit, rentre à huit heures du matin. Ses deux premiers salaires sont restés loin des 1 000 euros. Pour les augmenter, il doit aussi travailler le week-end. Malgré cela, Martine et Bruno sont « trop riches » pour les aides sociales. Depuis les 3 ans du petit, les allocations familiales se sont réduites à 116 euros. Le couple ne bénéficie pas de l’aide personnalisée au logement. L’incompréhension est grande. « Je travaille, et au bout il n’y a rien », s’insurge Martine. Alors, porter le SMIC à 1 500 euros, elle est forcement d’accord. « Ça mettrait du beurre dans les épinards », souffle-t-elle, tout en ajoutant, en baissant la voix : « Malheureusement, on sait que rien ne va changer... »

[1] Auteur de « Le smic, une conquête, un combat ». 125 pages. VO éditions. 2006 .

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