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JEAN-JACQUES MÉVEL. | Le Figaro le 09 janvier 2007

La République populaire va changer son charbon en pétrole

mardi 9 janvier 2007 par Jean-Jacques Mével
Pékin mobilise 100 milliards d’euros pour liquéfier le charbon et répondre à 10 % des besoins en 2020.

LES CHINOIS ont peu de pétrole, mais ils ont une grande idée : transformer leurs immenses réserves de charbon en or noir, littéralement. Pékin vient d’allouer l’enveloppe colossale de 100 milliards d’euros à un programme de liquéfaction. Le but est de fournir 10 % des carburants et des produits pétroliers que la locomotive de l’économie mondiale devrait consommer en 2020.

C’est sur le gisement de Dongcheng, au sud de Baotou (Mongolie-Intérieure), que prend corps ce pari quasi faustien. En sous-sol, les tunneliers géants de Shenhua, n° 1 chinois du charbon, grignotent jour et nuit une veine exceptionnelle de 20 mètres d’épaisseur. En surface, 8 000 ouvriers mettent la dernière main à la première tranche d’une usine de liquéfaction qui en comptera bientôt cinq. L’objectif est de produire 1 million de tonnes de pétrole en 2008 et 5 millions de tonnes en 2015. La compagnie d’État envisage sérieusement de lancer son propre réseau de stations-service...

Le gouvernement chinois prévoit de construire plusieurs de ces « centres de production » de pétrole dans d’autres grandes régions houillères, de la province occidentale du Xinjiang jusqu’au cours supérieur du fleuve Jaune. Un réseau d’oléoducs viendra livrer directement les hydrocarbures aux métropoles in­dustrielles du Nord chinois, Pékin, Tianjin et Tangshan.

Mais ce qui fait rêver les planificateurs pékinois de la Commission d’État pour le développement et la réforme (NDRC) fait aussi ressortir une odeur de soufre. Historiquement, la conversion industrielle du charbon en pétrole est le dernier recours des régimes encerclés ou punis, comme l’Allemagne nazie et l’Afrique du Sud de l’apartheid.

Aujourd’hui, c’est l’addiction durable des Chinois à la forme d’énergie la plus sale qui inquiète les Occidentaux. Directement ou indirectement, le charbon fournit les deux tiers de l’énergie consommée dans le pays (68 % en 2005). Pékin fait des efforts saisissants pour développer le nucléaire civil, l’hydroélectricité et l’énergie éolienne. Mais quel que soit le scénario pour la première moitié de ce siècle, le charbon répond toujours à l’essentiel des besoins.

Le charbon-pétrole salira l’atmosphère deux fois

Omniprésent et bon marché, il a déjà propulsé la République populaire au rang de premier producteur mondial d’anhydride sulfureux (SO2). C’est le responsable identifié des pluies acides et du « smog » dans lequel étouffent les plus grandes villes chinoises. Dès 2009, si l’on suit l’OCDE, le même charbon mettra la Chine devant les États-Unis pour les émissions de dioxyde de carbone (C02), n° 1 des gaz à effet de serre et coupable du réchauffement climatique. Le charbon-pétrole, lui, salira l’atmosphère deux fois : au moment de sa liquéfaction industrielle, puis à la sortie des pots d’échappement.

La pollution ? « On verra plus tard », répond sans ciller un ingénieur sur le chantier de Mongolie-Intérieure. Pour les cinq tranches de production, la compagnie Shenhua a choisi la technique de liquéfaction directe. Au contraire de la synthèse du pétrole développée par le groupe sud-africain Sasol, la recette chinoise rend délicat le contrôle des rejets de CO2 dans l’atmosphère.

« C’est une affaire de coût », reconnaît Zhang Yuzhuo, n° 2 de Shenhua. La compagnie d’État veut rentabiliser ses installations dès que le baril de pétrole dépasse 30 dollars. Sasol, qui vient de décrocher la mise au point de deux lignes de liquéfaction dans le Shanxi et le Ningxia, place le seuil à 40 dollars. Le baril navigue au-dessus de 50.

Dans les prévisions de la NDRC, la liquéfaction du charbon doit fournir 30 millions de tonnes de pétrole en 2020, soit 10 % de besoins chinois dopés par l’essor du trafic automobile et de pétrochimie industrielle. C’est à peu près le tiers de ce qu’importe aujourd’hui la Chine. Dans le bilan énergétique du pays, c’est aussi beaucoup plus que ce qu’apportera la spectaculaire re­lance du nucléaire civil illustrée par la récente défaite d’Areva face à Westinghouse.

Pour Pékin, l’urgence et la sécurité des approvisionnements passent avant tout. Aussi vorace qu’elle paraisse en gaz et en pétrole étrangers, la Chine reste étonnamment économe en énergie importée. Sa dépendance est évaluée entre 8 et 12 %, contre plus de 90 % pour le Japon ou (la Corée-> mot 168] du Sud.

Le charbon et les 140 à 180 milliards de tonnes que renferme le sous-sol chinois - plus de soixante-dix ans d’extraction au rythme actuel - sont une présence rassurante pour un pouvoir qui n’a pas encore abandonné toutes ses chimères autarciques. Et s’il est possible qu’une partie de cette masse inerte se transmue presque magiquement en pétrole, c’est encore mieux.

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