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Marie Jégo | Le Monde le 07.10.2009

La Russie découvre l’état de ses infrastructures

mercredi 7 octobre 2009 par Marie Jégo

Des équipements vétustes, une absence totale de contrôle et des erreurs humaines en série sont à l’origine de l’accident survenu le 17 août à la centrale hydroélectrique Saïano Chouchenskaïa en Sibérie, à 4 300 kilomètres de Moscou, révèle le rapport d’enquête publié, samedi 3 octobre, par le service russe du contrôle technique industriel (Rostekhnadzor).

Le rapport jette une lumière crue sur l’état des infrastructures en Russie. Usées et technologiquement attardées, les installations électriques n’ont pas été modernisées alors que ces derniers dix ans la Russie a bénéficié d’une croissance économique sans précédent (en moyenne 10 % par an) due à l’essor de la consommation et des crédits ainsi qu’aux prix élevés du pétrole.

Détenteur de la troisième réserve or et devises au monde (environ 450 milliards de dollars à ce jour), l’Etat russe s’est avéré incapable de réaliser des investissements de long terme, préférant miser sur des projets de développement "Potemkine" (du nom des villages factices installés le long du passage de Catherine II de Russie, au XVIIIe siècle), comme la préparation des Jeux olympiques de 2014 à Sotchi.

Que s’est-il passé le 17 août à la centrale ? Tôt le matin, la turbine du bloc n° 2, un engin pesant 2 000 tonnes, sort brusquement de ses gonds et vole à 14 mètres au-dessus du sol avant de retomber lourdement, creusant un énorme cratère et causant une voie d’eau. Soixante-quinze employés de la centrale périssent, pris au piège dans la salle des machines inondée, au pied du barrage. Des images tournées le 17 août par un amateur montrent les employés fuyant à toutes jambes et le gardien du parking refusant obstinément d’ouvrir la barrière aux voitures pressées de quitter les lieux tandis qu’une trombe d’eau énorme apparaît en toile de fond.

"C’est un vrai Tchernobyl", avait déclaré à l’époque le ministre des situations d’urgence, Sergueï Choïgou, en référence à l’accident sans précédent de la centrale nucléaire de Tchernobyl, en Ukraine, en 1986.

Les premiers éléments de l’enquête révèlent "une usure du métal à 98 %" sur la turbine. L’accident a été causé par "un ensemble de facteurs" allant du "vieillissement du métal" aux "décisions erronées prises par le personnel lors de l’exploitation". Vingt-cinq responsables gouvernementaux, parmi lesquels Anatoli Tchoubaïs, jadis patron du monopole de l’électricité SEU, ainsi que l’ancien ministre de l’énergie, Igor Ioussoufov, sont pointés du doigt pour avoir "créé les conditions qui ont contribué à la catastrophe".

Conscientes de la vétusté des équipements, les autorités russes ont décidé, dès la fin des années 1990, de lancer une vaste réforme du secteur électrique afin d’attirer des capitaux étrangers. En 2008, les 440 centrales thermiques et hydroélectriques de la Fédération ont été regroupées en 21 entreprises afin de faciliter leur privatisation. Des sociétés allemandes (Eon) et italiennes (Enel) ont acquis des actifs, mais la privatisation et la modernisation des infrastructures ont trop tardé.

Les spécialistes s’accordent à reconnaître que de nombreux problèmes sur la centrale de Saïano Chouchenskaïa - fissures, jeu dans la turbine du bloc n0 2 - avaient été détectés dès 1980, soit deux ans après la construction des premiers blocs. Mais à l’époque, les besoins en électricité n’étaient pas aussi importants qu’aujourd’hui. La centrale travaillait en appoint, au ralenti, sans même avoir reçu le permis d’exploitation.

En 2000, Anatoli Tchoubaïs, qui dirigeait alors le secteur électrique, franchit le pas et signe sa mise en exploitation. "J’étais obligé de le faire. La centrale fonctionnait depuis vingt ans. (...) Les besoins en électricité étaient importants, choisir d’attendre les investissements et changer les installations aurait été catastrophique pour l’économie de la Sibérie et pour ses habitants", s’est-il justifié, lundi.

L’autre facteur décisif du drame est l’incendie survenu le 16 août sur la centrale voisine de Bratsk. Comme Bratsk est incapable de fournir ce jour-là la centrale de Saïano Chouchenskaïa, qui fait partie du même réseau, doit monter en puissance. Le 16 août au soir, la deuxième turbine, de réserve, est mise en service à plein régime.

Or cette turbine est décrite depuis des années comme problématique, elle vibre de façon anormale. Ces vibrations, audibles, ont été décrites à maintes reprises par le personnel. Ni le directeur ni l’ingénieur en chef n’ont réagi. Au contraire, le 16 août, la turbine est poussée à son maximum. Le 17 août au matin, soumise à de multiples charges, la turbine sort de ses gonds.

Des réparations avaient pourtant été effectuées en mars 2009 sur le bloc n° 2. La société privée en charge des réparations est détenue par d’anciens directeurs de la centrale, des cadres de Rushydro et leurs enfants. Une fois de plus, fissures et vibrations avaient été remarquées mais les responsables de Rushydro sont passés outre. Rushydro est pourtant une société prospère. En 2008, les membres de son conseil d’administration ont reçu chacun 7 millions de roubles (154 000 euros) de bonus. Malgré cela, les turbines de la centrale - trente ans d’âge - n’ont pas été remplacées depuis l’époque soviétique.

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