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Article de Benito Pérez paru dans Le Courrier le 31 octobre 2006.

La carotte et le bâton de Morales font céder les transnationales

vendredi 17 novembre 2006 par Benito Pérez
Les dix transnationales qui exploitent les hydrocarbures boliviens ont accepté de nouveaux contrats beaucoup plus favorables à l’Etat. La Paz prend le contrôle de la commercialisation et voit ses revenus exploser.

Dimanche matin, à peine quelques heures après l’échéance fixée par le gouvernement, la dixième transnationale pétrolière active en Bolivie posait à son tour son paraphe. La « nationalisation soft » des hydrocarbures annoncée par Evo Morales le 1er mai dernier devenait réalité. Dès la ratification parlementaire, la société d’Etat Yacimientos Petrolíferos Fiscales Bolivianos (YPFB) reprendra à son compte leur commercialisation et cogérera l’exploitation des 54 gisements boliviens avec les transnationales devenues « prestataires de service » pour le compte de la puissance publique. Financièrement, la Bolivie annonce une multiplication par huit de ses revenus d’ici 2011. Pour le président bolivien, qui a besoin de ces pétrodollars pour financer son projet socio-économique, c’est un succès incontestable. Au point d’être célébré jusque dans les rangs de l’opposition !

Pour mesurer le chemin parcouru, il suffit de se souvenir qu’il y a quatre ans exactement, le gouvernement néolibéral de Gonzalo Sanchez de Lozada faisait donner la troupe contre les mouvements sociaux mobilisés en faveur de la nationalisation des hydrocarbures. La fameuse « Guerre du gaz » allait coûter la vie à une septantaine de manifestants et pousser « Goni » à l’exil. Elle marquait aussi un tournant historique pour ce pays comptant deux tiers de pauvres, malgré les deuxièmes réserves continentales de gaz naturel.

Confiée aux transnationales cinq ans plus tôt, la principale richesse bolivienne rapportait alors à peine 300 millions de francs (suisses) [1] par an aux caisses de l’Etat. Sous la pression de la rue, le successeur de « Goni », Carlos Mesa, doublait l’imposition des hydrocarbures mais refusait leur « nationalisation », arguant du risque de faire de la Bolivie un « paria » de la communauté internationale.

Cogestion Etat-privés

Lorsqu’il prend le pouvoir en janvier 2006, Evo Morales est bien conscient de ce risque, d’autant que les principaux investisseurs étrangers proviennent de l’incontournable voisin brésilien. Le nouveau chef de l’Etat sait également que la petite société publique YPFB serait incapable d’exploiter seule, du jour au lendemain, les cinquante-quatre puits du pays.

Sous l’influence de son vice-président Alvaro García Linera, M. Morales opte alors pour une stratégie de cogestion qu’il présente le 1er mai : l’Etat nationalise le commerce et le raffinage de l’or noir et augmente sa part des recettes, tout en garantissant à ses « partenaires » privés un retour sur investissement suffisant pour éviter leur départ du pays. Une nationalisation partielle - « sans expropriation » - qui doit prévenir la multiplication de contentieux entre la Bolivie et ses concessionnaires devant les tribunaux. Décidé à mettre les transnationales sous pression, M. Morales leur donne 180 jours pour se conformer aux nouvelles règles du jeu ou abandonner leurs puits.

Autorité et souplesse

Cet audacieux pari - que nombre d’analystes jugèrent alors comme téméraire -, la Bolivie est en passe de le remporter (la question des raffineries n’est pas encore réglée). Non seulement les revenus fiscaux de La Paz vont prendre l’ascenseur - 1,25 milliard de francs (suisses) [2] annoncés en 2007 ou 23% du Produit Intérieur Brut (PIB) [3]- mais les dix compagnies transnationales ont promis quelque 2,5 milliards de francs (suisses) [4] d’investissements durant les prochaines années !

Un miracle ? Bien plus le fruit d’une analyse lucide de la situation et d’une méthode éprouvée de longue date : la carotte et le bâton. Par son décret de « nationalisation » prononcé -militaires à l’appui - depuis un champ gazier, M. Morales a su marquer l’autorité nouvelle de l’Etat bolivien. A des compagnies soudainement conscientes qu’elles pouvaient tout perdre, il a fait ensuite miroiter trois marchés captifs - le bolivien, l’argentin et le brésilien [5] -, des contrats de dix à trente ans et une rentabilité assurée (le chiffre de 15% est avancé contre 40% environ aujourd’hui).

Encourager l’investissement

En outre, La Paz a proposé un système d’encouragement à l’investissement qui garantit des gains exponentiels selon la manne dévolue par la transnationale au développement de « ses » installations. A contrario, un forage déjà rentabilisé sera surtaxé. Voire, cette fois, réellement nationalisé.

Outre ce système dit de « contrat d’exploration et d’exploitation avec risques », les derniers doutes ont été levés grâce à un barème d’impôt adapté à la taille de l’exploitation et à la perte globale subie par l’entreprise lors de la « nationalisation » [6]. Selon des chiffres non officiels, les prélèvements s’étaleraient entre 50% (pour les plus petits gisements) et 82% (taux le plus fréquemment appliqué).

Questions en suspens

Bien sûr, le triomphalisme d’Evo Morales - qui célèbre sa « nationalisation sans indemnisation » - doit être observé avec circonspection. Il faudra d’abord connaître le détail des contrats et jauger de la bonne foi des signataires pour savoir si le gouvernement d’Evo Morales a réellement trouvé la bonne formule.

L’inexpérimentée YPFB saura-t-elle contrôler réellement les opérations de ses partenaires sans se faire gruger ? Combien coûtera à l’Etat la nationalisation manquante des raffineries et du système de transport des hydrocarbures ? Celle-ci permettra-t-elle d’industrialiser davantage le gaz en Bolivie, afin d’apporter emplois et valeur ajoutée ? Brasilia acceptera-t-elle de revoir à la hausse son prix d’achat du gaz bolivien ? On le voit, les 5 milliards de francs (suisses) [7] de recettes annuelles annoncées par Evo Morales pour 2010 demeurent encore théoriques.

Où sont les réalistes ?

Mais au-delà des interrogations qui subsistent, quelques leçons peuvent déjà être tirées. En premier lieu, la confirmation est donnée que les gouvernements néolibéraux des années 1990 - qui ont soldé les ressources naturelles boliviennes au nom du « réalisme économique » - étaient composés de fieffés escrocs. Sinon comment expliquer que les multinationales qui ont vu leurs impôts passer de 18% à 82% annoncent unanimement leur intention de poursuivre leurs investissements en Bolivie ?

En second lieu, on constate avec plaisir qu’un gouvernement sachant allier fermeté et souplesse peut faire plier les multinationales les plus puissantes de la planète. Même lorsqu’on est à la tête du pays le plus démuni d’Amérique du sud.

[1] [NDLR] Environ 190 millions d’euros.

[2] [NDLR] Près de 800 millions d’euros.

[3] Auquel il faut ajouter les 2 milliards de francs suisses, 1,26 milliards d’euros, que devrait rapporter un contrat signé entre YPFB et Enarsa, la société d’Etat argentine.

[4] [NDLR] Environ 1, 6 milliards d’euros.

[5] Les deux géants sud-américains puisent bonne part de leur consommation de gaz en Bolivie. Le prix d’achat vient d’être revu à la hausse par Buenos Aires contre une garantie d’approvisionnement sur trente ans. Des négociations sont en cours avec le Brésil.

[6] Ainsi la brésilienne Petrobras, qui contrôlait à elle seule la moitié des réserves boliviennes, semble avoir reçu un traitement de faveur.

[7] [NDLR] Environ 3,15 milliards d’euros.

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