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Paule Masson Vincent Defait Ludovic Tomas | L’Humanité du 21.11.2007

La colère sociale envahit la rue

mercredi 21 novembre 2007 par Paule Masson, Vincent Defait, Ludovic Tomas
Conflits . Avec l’entrée en lice des fonctionnaires, la tension est montée d’un cran hier. La CGT a dénombré 700 000 manifestants. Nicolas Sarkozy a annoncé une fin de non-recevoir.

« Rien pour nous, 200 % pour toi », lisait-on sur un camion dans le cortège qui a ressemblé 25 000 manifestants à Rennes, en Bretagne. « L’Élysée se gave, l’hosto en bave », ont scandé les infirmières qui ont ouvert le défilé de Bordeaux en Gironde, fort lui aussi de 25 000 personnes. Que Nicolas Sarkozy se le tienne pour dit. À l’épreuve des faits, la confiance, même largement accordée dans les urnes, rencontre ses limites.

Le mélange s’est opéré

Malgré les promesses sur la priorité accordée au pouvoir d’achat, le solde du « travailler plus pour gagner plus » est négatif. Il n’y a que le ministre de la Fonction publique, Éric Woerth, pour calculer, non sans provocation, que le pouvoir d’achat des fonctionnaires à progresser de 3,5 % en six ans. Les syndicats, eux, chiffre le recul à 7 points. Les agents des trois fonctions publiques ont été très nombreux à le dénoncer hier, à se mobiliser pour réclamer l’ouverture immédiate de négociations salariales et défendre l’emploi public. Avec eux, parfois en tête, parfois en queue, souvent en plein milieu des défilés, des cheminots, des agents d’EDF et GDF et, à Paris, de la RATP en nombre, venus manifester pour maintenir la pression alors que s’ouvrent les négociations sur la pérennité de leur régime spécial de retraite. À Lyon, ils formaient le gros du cortège, nombre d’entre eux étant calés derrière une banderole : « Public-privé unité ! Ensemble pour rompre avec la logique des bas salaires, de la précarité ». Dans les dizaines de manifestations qui ont rassemblé, selon les comptes de la CGT, près de 700 000 participants (350 000 selon la police), des étudiants, des lycéens, des salariés du secteur privé ont défilé aux côtés des fonctionnaires. Non que tous ces mouvements ne forment plus qu’un, mais le mélange s’est opéré. La politique du gouvernement, qui met un point d’honneur à tout réformer en même temps, a été partout brocardée, à l’image de ces agents EDF qui, à Toulouse, brandissaient sur un écriteau : « Travaillez plus, ça ne marche pas à EDF ».

débats sur les stratégies à adopter

Avec l’entrée en lice des fonctionnaires, la contestation sociale est indéniablement montée d’un cran hier. Derrière les querelles de chiffres sur le nombre de grévistes, (38,98 % pour le ministère de l’Éducation nationale, plus de 50 % pour la FSU par exemple), les manifestations ont toutes été plus fournies les unes que les autres, dégageant bien souvent une ambiance électrique, reflétant le débat sur les stratégies à adopter pour gagner. Certains agents de la fonction publique, notamment territoriale, plaidaient pour reconduire la grève, d’autre, préférant « en garder sous la semelle » le temps que s’ouvrent et se mènent des négociations.

l’intersyndicale se réunit aujourd’hui

Quoi qu’il arrive, la réponse du président de la République, hier soir, devant le congrès des maires, ne devrait pas contribuer à détendre l’atmosphère, Nicolas Sarkozy ayant martelé : « On ne cédera pas. On ne reculera pas. » Gérard Aschieri, secrétaire général de la FSU, avait dit en début d’après-midi sa « crainte que la réponse gouvernementale ne soit pas à la hauteur » des manifestations. Les huit organisations qui composent l’intersyndicale de la fonction publique discuteront aujourd’hui « des suites » à donner à cette fin de non-recevoir.


Le secteur public rejoint par le privé

Dans de nombreuses villes de province des salariés du privé se sont mêlés à la manifestation de la fonction publique. Ainsi, à Marseille, où des salariés de Casino, d’entreprises du BTP ou de la société chocolatière Netcacao ont rejoint les 60 000 manifestants. Scénario identique à Lyon, là ce sont des représentants du secteur de la construction, des mines et énergie et de Suez qui suivaient une immense banderole proclamant : « Public, privé, unité ! Ensemble pour rompre avec la logique des bas salaires, de la précarité. » À Saint-Nazaire, les salariés des ex-chantiers de l’Atlantique ont réclamé « l’entrée majoritaire de - l’État » dans les chantiers, considérant que les capitaux privés, notamment sud-coréens, menaçaient gravement l’avenir de la Navale. Mêmes inquiétudes à Bordeaux, les employés de Ford, qui craignent pour l’avenir de leur usine à Blanquefort (Gironde), défilaient avec ceux de la compagnie aérienne Air France aux côtés des fonctionnaires. Millenium, une usine d’oxyde de titane du Havre, où 300 emplois sont menacés après l’annonce de la fermeture du site pour 2008, avait envoyé une forte délégation pour suivre le cortège.


Cheminots, agents de la RATP : toujours en lutte

Dans l’action depuis le 14 novembre, des milliers de salariés ont rejoint le cortège de la fonction publique.

Une « évidence ». Pour les salariés en lutte contre la réforme des régimes spéciaux des retraites, la participation à la journée de grève de la fonction publique allait de soi. Des électriciens en tenue, un cheminot mannequin pendu à un arbre et le déjà célèbre super-héros de la RATP en string : les principales entreprises concernées par le mouvement ont défilé en masse au côté de leurs collègues fonctionnaires. Sans focaliser sur une éventuelle jonction des différentes luttes, il s’agissait de profiter de ce temps fort pour rappeler la détermination des grévistes. Tout en soulignant la convergence naturelle des intérêts des salariés qui manifestaient ce mardi. « Le temps est pourri, le gouvernement aussi », scandaient des cheminots entre deux « tous ensemble ». « À la gare Saint-Lazare, le mouvement se construit jour après jour. On veut rester mobiliser pendant les négociations et on appréciera les propositions qui seront faites à la sortie de la première réunion », explique un membre de la CGT dont l’assemblée générale décidera aujourd’hui de la reconduction ou non de la grève.

En tête de cortège, les agents de la RATP, parmi les plus bruyants de l’après-midi. « Depuis 1995, la droite et le MEDEF ont habilement travaillé l’opinion sur la notion de privilèges, en faisant croire que toute personne est privilégiée par rapport à une autre. Aujourd’hui, ils veulent casser tout ce qui fait la résistance dans les grandes entreprises emblématiques du mouvement social », explique Daniel Forget, délégué du personnel CGT, à la porte d’Auteuil.


Enseignants. « Un besoin de reconnaissance » Très forte mobilisation chez les enseignants, dans le primaire comme dans le secondaire.

Le mouvement de 2003 lui a laissé un goût amer. À l’époque, Claire, 29 ans, enseignante dans

une école de Gennevilliers (Hauts-de-Seine) avait accumulé un mois de grève. Pour rien. « Ça a cassé les gens. » Depuis, elle se tâte à chaque appel à mobilisation. Pas cette fois-ci. À en croire les chiffres de la FSU, elle n’est pas seule : le primaire pointe à 65 % de grévistes, le secondaire à 58 %. Le ministère a eu beau démentir, les taux de grévistes crèvent les plafonds.

Au milieu de la foule, entourée de collègues, Claire explique les postes supprimés et les salaires bloqués. Avec 1 600 euros par mois et un logement dans la capitale, elle tire la langue. Sa collègue Annie confirme : « À la fin du mois, on est souvent à découvert. » Même chose pour Marie-Dominique, enseignante dans le 13e arrondissement. « Sur Paris, le salaire d’un prof suffit juste à couvrir les frais de base. Nous ne voulons pas d’heures sup’ pour vivre, mais faire notre métier normalement. » Faire son métier… Baptiste, prof de physique dans un lycée technique et « titulaire sur zone de remplacement », en a aussi gros sur la patate. Marre d’être taxé de

fégnant, de « privilégié ». « Je regrette que la gauche ait abandonné son soutien aux profs. Sarkozy, lui, n’a pas abandonné le sien aux flics », dit-il. « On paie aujourd’hui une défaite idéologique. Les enseignants ont besoin de reconnaissance, qu’on nous dise qu’on est important pour la société. » Les syndicats, eux, ont promis un « nouveau temps fort » de mobilisation.


La CGT consultera les salariés

Le secrétaire général de la CGT, Bernard Thibault, a invité les salariés en grève de la RATP et de la SNCF à « avoir le souci de l’unité des personnels dans les entreprises concernées, pour définir les formes d’action les plus appropriées » et « à garder intact leur capacité d’intervention tout au long de la négociation ». Il a indiqué que la CGT s’engage « à consulter les salariés concernés sur le résultat de ces négociations à l’issue du processus ».

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