Liste des auteurs

Charlotte Bozonnet , Jean Chatain | L’Humanité du 02.06.2008

La faim, une arme de la mondialisation

mardi 3 juin 2008 par Jean Chatain
Les émeutes contre la vie chère deviennent récurrentes à travers toute l’Afrique.

Selon la FAO, une quarantaine de pays connaissent une crise alimentaire aiguë, dont une majorité dans le continent africain. Sur la seule année 2007, la FAO estime que l’indice des prix alimentaires mondiaux a enregistré une hausse moyenne affleurant les 40 %. Suit cette prophétie : la facture des importations céréalières des pays africains les plus pauvres devrait augmenter d’environ 75 % sur l’année en cours. L’insécurité alimentaire répond plus à un problème d’accès à la nourriture que de production à l’échelle planétaire. La première cause en est la pauvreté, entretenue et redoublée par les inégalités entre les politiques agricoles au nord et au sud, la domination et la mise à l’encan du second par les institutions représentatives des intérêts dominants dans le premier. Avec une telle logique à géométrie variable, les initiatives généreuses annoncées par la FAO ressortent de l’art de pommader les points douloureux. Ambition réduite à néant par l’affolement actuel des prix des produits de première nécessité : secrétaire général des Nations unies, Ban Ki-moon confie au Monde du 6 mai 2008 que le Programme alimentaire mondial (PAM) aide à ce jour 73 millions de personnes (soit moins de 10 % des populations sous-alimentées) et que, pour couvrir la hausse des coûts, il lui faut trouver 755 millions de dollars supplémentaires. Non pour s’élargir mais simplement se maintenir. Des engagements ont été formulés ici ou là, « mais les promesses n’emplissent pas les estomacs, et l’agence ne dispose actuellement que de 18 millions de dollars »…

De nouvelles zones de famine potentielle apparaissent dans des régions jusqu’alors relativement protégées, en Afrique centrale et dans le golfe de Guinée. Un pays comme la Mauritanie, où l’autosuffisance est inférieure au tiers, n’a plus les moyens d’importer à la hauteur des besoins. Selon le PAM, il est menacé de famine ouverte dès les mois prochains.

Les nations concernées ne disposent guère que de moyens fiscaux type réduction des droits de douane et de la TVA, comme viennent de le décider l’Égypte et la Côte d’Ivoire, y ajoutant une subvention à quelques produits de première nécessité. À l’indignation du FMI, arguant que « l’assainissement » des finances publiques doit demeurer la préoccupation première, sinon exclusive, des gouvernements.


« Nous payons vingt ans de politiques désastreuses »

Crise alimentaire . Le Sommet mondial sur la sécurité de l’alimentation convoqué par la FAO s’ouvre mardi à Rome. Plusieurs dizaines de chefs d’État et de gouvernement y participeront.

Plus de 3000 délégués sont attendus dans la capitale italienne pour tenter de trouver des réponses à la crise actuelle qui a déjà provoqué des émeutes de la faim dans une trentaine de pays. Successeur de Jean Ziegler au poste de rapporteur spécial des Nations unies pour le droit à l’alimentation, Olivier De Schutter appelle les États à dépasser les mesures d’urgence face à une crise dont les causes, rappelle-t-il, sont politiques. Interview.

Quelle est votre analyse des responsabilités dans la crise alimentaire actuelle ?

Olivier De Schutter. La brutalité avec laquelle cette crise s’est développée est attribuable à des causes très récentes. D’une part, la demande complètement folle des États-Unis et de l’Union européenne (UE) pour des agrocarburants depuis 2002-2003. D’autre part, la spéculation : entre 2006 et 2007, le volume de fonds d’investissement qui sont allés vers les matières premières a quintuplé. Mais les causes structurelles de la crise sont plus lointaines. Nous payons vingt ans de politiques désastreuses pour la production agricole dans les pays en développement, et notamment en Afrique sub-saharienne. Beaucoup de ces pays, parce qu’on les a incités à privilégier les cultures d’exportation, sont devenus des importateurs de nourriture alors qu’ils étaient autosuffisants dans les années 1960 et 1970. D’autre part, l’ouverture des marchés s’est faite dans des conditions très inégales pour les producteurs du Sud. Je pense que c’est là l’enjeu de la conférence de Rome : sera-t-on capable de nommer les causes profondes de cette crise ? Et de les traiter sur le plan politique ?

Comment jugez-vous la réaction de la communauté internationale après les émeutes de la faim ?

Olivier De Schutter. Il y a une prise de conscience, et une certaine reconnaissance des erreurs passées. Une telle crise est inédite depuis 1974. J’espère maintenant que l’on ne va pas seulement mettre des pansements sur les plaies. Ce sont les deux risques de ce sommet : se focaliser sur les mesures d’urgence, et s’en tenir à de belles paroles. Ce qui est sûr, c’est que l’on va déboucher sur une déclaration commune mais qui ne sauvera personne de la famine ou de la malnutrition. Seules les actions qui vont suivre seront décisives. Or, de nombreux États sont hostiles à ce que le texte mentionne des engagements concrets faisant l’objet d’un suivi institutionnel.

Le Conseil des droits de l’homme de l’ONU vient de tenir une session spéciale sur la crise alimentaire. Quel en est le résultat ?

Olivier De Schutter. Une résolution a été adoptée qui donne au Conseil un rôle de surveillance de la manière dont les État répondent à la crise. C’est le message que la haut-commissaire aux droits de l’homme de l’ONU, Louise Arbour et moi-même porterons à Rome : les déclarations politiques et les mesures d’urgence ne suffisent pas. Des engagements concrets doivent être pris dans le cadre du droit à l’alimentation. Or, cette conception de l’alimentation comme un « droit de l’homme » est complètement absente des discussions actuelles. Pourquoi ? Parce que, qui dit droit, dit obligations internationales des États.

À la veille du sommet, quelles mesures immédiates recommandez-vous ?

Olivier De Schutter. Les Etats-Unis et l’UE doivent renoncer à leurs objectifs chiffrés d’agrocarburants, qui sont complètement irréalistes et une des causes majeures de la crise actuelle. Il faut aussi instaurer des mécanismes de lutte contre la spéculation financière qui prend pour cible les produits alimentaires. Le moyen le plus simple est la constitution de stocks alimentaires gérés au plan national, régional ou même universel, pour stabiliser les prix. De tels stocks existaient dans les années 1960 et 1970. Ils ont ensuite été démantelés, notamment à la demande de la Banque mondiale. Si on décidait de les restaurer, et de les utiliser pour combattre la volatilité des prix, cela aurait un effet immédiat.

Entretien réalisé par Charlotte Bozonnet

Version imprimable de cet article Version imprimable

Forum de l'article

Aucune réaction pour le moment!
Répondre à cet article
 
Propulsé�par SPIP 1.9.2b | Suivre la vie du site  RSS 2.0 | Navigateur conseille Get Firefox! espace prive | Téléchargez le Squelette du site

CSS Valide !