Liste des auteurs

Un article de Pierre-Antoine Delhommais paru dans Le Monde du 23 février 2005

La feuille de paie, victime de l’euro fort

mardi 22 février 2005 par Pierre-Antoine Delhommais
La stagnation de la masse salariale empêche l’embellie du marché de l’emploi.

L’euro fort est-il l’ennemi de la feuille de paie ? Oui selon certains économistes, qui estiment que la vigueur de la monnaie unique est, avec la volonté des groupes de choyer leurs actionnaires, le principal responsable de la modération salariale observée sur le Vieux Continent. Pour Patrick Artus, directeur des études économiques chez Ixis CIB, "les pays dont la devise est forte sont contraints de réaliser l’ajustement imposé par la concurrence des pays émergents au moyen d’une compression des salaires, ce à quoi les pays à monnaie faible peuvent plus facilement échapper".

A priori, les variations de cours des monnaies devraient surtout avoir des conséquences sur le commerce extérieur et non sur la demande intérieure : les entreprises des pays à monnaie forte (zone euro, Japon) apparaissent pénalisées pour leurs exportations par rapport à celles des nations à devise faible (Etats-Unis). Mais les statistiques d’échanges de biens et de marchandises indiquent que les importants mouvements de change auxquels on a assisté depuis plusieurs années n’ont guère eu d’influence sur la structure des flux commerciaux. C’est ainsi que depuis 2002, malgré l’importante dépréciation du dollar face à l’euro, les exportations américaines ont progressé au même rythme que celles de l’Europe - et non plus vite, comme l’aurait voulu la logique en matière de compétitivité. De la même façon, le Japon, malgré la fermeté du yen, a vu ses exportations augmenter plus rapidement que le commerce mondial. Plus déroutant encore : l’Allemagne est redevenue le premier exportateur mondial en 2004, dégageant même un excédent record de 155,6 milliards d’euros.

A l’origine de cette anomalie, la faiblesse du coût de la main-d’œuvre dans les nations émergentes, qui oblige les entreprises des pays industrialisés à comprimer autant qu’elles le peuvent leurs coûts de production afin de rester concurrentielles. Le salaire horaire moyen de la main-d’œuvre dans l’industrie manufacturière est de 21,4 dollars aux Etats-Unis, de 17,3 dollars en France, mais de 2,6 dollars au Brésil, de 0,6 dollar en Chine. Devant un tel déséquilibre, les industriels américains, japonais ou européens disposent de trois moyens pour tenter de préserver leur compétitivité : les gains de productivité, la compression des salaires ou la dépréciation du taux de change.

ÉCARTS DE CROISSANCE

Les Etats-Unis, et dans une moindre mesure le Japon, grâce à leur avance technologique et grâce à la plus grande flexibilité de leurs marchés de biens et du travail, ont enregistré depuis cinq ans des gains de productivité bien plus élevés que l’Europe. "Si l’environnement, les institutions ne sont pas favorables aux gains de productivité, alors l’ajustement vers le bas des coûts unitaires salariaux devra se faire par la compression des salaires", note M. Artus. C’est ce qu’on observe sur le Vieux Continent, où les entreprises n’ont d’autre choix qu’utiliser le levier des rémunérations, en l’abaissant, pour maintenir leur compétitivité et améliorer leur profitabilité. A l’inverse, les groupes américains, qui peuvent compter sur la hausse de la productivité et plus encore sur la dépréciation du dollar, peuvent se montrer beaucoup moins pingres vis-à-vis de leurs salariés.

Ce décalage est lourd de conséquences en termes d’écart de croissance de part et d’autre de l’Atlantique. Aux Etats-Unis, la distribution de revenus généreuse vient nourrir la demande intérieure. Mieux payés, les salariés américains consomment avec beaucoup d’appétit, ce qui incite en retour les entreprises à investir. C’est le schéma inverse qui est observé en Europe, où la stagnation de la masse salariale empêche toute reprise franche des moteurs internes et par contrecoup toute embellie du marché de l’emploi. Le produit intérieur brut (PIB) américain a progressé de 4,4 % en 2004 et celui de la zone euro de seulement 2 %.

Le cas emblématique de l’Allemagne, où l’explosion des exportations contraste avec l’atonie de la consommation et la montée inexorable du chômage, apparaît, dans ces conditions, moins comme un paradoxe que comme une relation logique. Par le biais de l’euro fort, le marasme de la demande interne y est la contrepartie inévitable du dynamisme externe.

Version imprimable de cet article Version imprimable

Forum de l'article

Aucune réaction pour le moment!
Répondre à cet article
 
Propulsé�par SPIP 1.9.2b | Suivre la vie du site  RSS 2.0 | Navigateur conseille Get Firefox! espace prive | Téléchargez le Squelette du site

CSS Valide !