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Elsa Bembaron - Le figaro le 28.12.2007

La grande bataille du fer est lancée

vendredi 28 décembre 2007 par Elsa Bembaron
Le projet de mariage de BHP Billiton et Rio Tinto bouleverserait l’industrie mondiale. Voici pourquoi.

Les ambitions du patron de BHP Billiton, le premier groupe minier mondial, font frémir les sidérurgistes et leurs clients industriels. Il voudrait marier son groupe avec l’autre géant anglo-australien, Rio Tinto, numéro trois mondial, pour donner naissance à un géant de 400 milliards d’euros. La nouvelle entité produirait le tiers du minerai de fer exporté dans le monde, soit autant que le brésilien Vale (ex-CVRD). Elle deviendrait aussi le premier producteur mondial d’uranium, de diamants, de charbon, d’aluminium…

La raison de l’inquiétude des sidérurgistes, qui utilisent le minerai de fer pour produire de l’acier, est liée au mode de fonctionnement de ce marché. Contrairement à d’autres ressources, le minerai de fer n’est pas coté. Son prix dépend des négociations annuelles entre les groupes miniers et les sidérurgistes. Menées dans le plus grand secret, ces négociations débutent dès la fin de l’année par un round d’observation appelé « mating season » (saisons des amours) par les professionnels. Traditionnellement, les représentants des trois grands groupes miniers qui représentent environ 80 % des exportations mondiales (BHP Billiton, Rio Tinto et Vale) partent à la rencontre de leurs clients.

Les forces en puissance s’observent. D’un côté, les miniers : Rio Tinto et BHP Billiton et Vale. De l’autre, les sidérurgistes, avec quelques têtes de file emblématiques. Baosteel négocie pour l’ensemble des groupes chinois, Nippon Steel mène la danse pour les japonais. En Europe, ThyssenKrupp et Corus pèsent moins lourd depuis que le géant ArcelorMittal a pris du recul dans ces négociations, puisqu’il est autosuffisant à 45 % en minerai de fer. Opération très coûteuse Avant qu’Arcelor et Mittal Steel ne fusionnent, les choses étaient d’ailleurs plus simples. « Arcelor (anciennement Usinor) négociait avec CVRD. Les tractations pouvaient durer plusieurs mois, mais, à terme, un prix était fixé pour un certain type de minerai de fer avec une indication des volumes achetés au cours de l’année », se souvient Guy Dollé, l’ancien président d’Arcelor. Ce prix servait de référence aux autres acteurs du marché, qui s’alignaient purement et simplement dessus. En clair, les sidérurgistes japonais et coréens obtenaient de BHP Billiton et Rio Tinto les mêmes conditions commerciales que leurs concurrents européens.

En une quinzaine d’années, il n’y a eu que deux entorses à cette règle qui ont à chaque fois déclenché un véritable tollé. À l’époque, Arcelor avait assez peu apprécié que Nippon Steel signe un accord avec CVRD sur les prix du minerai, alors que le japonais n’achète qu’une part marginale de sa matière première au brésilien.

Une situation extrêmement tendue, qui s’était accompagnée de menaces de la part de CVRD de ne plus livrer Arcelor. Menaces fort heureusement non tenues. Pour Arcelor, le risque était énorme puisqu’il se serait traduit par l’arrêt de hauts-fourneaux, une opération très coûteuse. Car les accords entre clients et fournisseurs portent sur les prix mais, surtout, sur des quantités de minerai.

Une situation que les sidérurgistes européens ont dénoncée à intervalles réguliers. Ils ont souvent pointé du doigt le « cartel » du minerai de fer, sans jamais réussir à prouver que les trois géants de la mine formaient effectivement un oligopole. Une position qui s’appuie sur une simple réalité : les mêmes tarifs s’appliquent à tous. C’est ainsi qu’en 2005, une hausse record du minerai a été enregistrée (+ 71,5 %). Envolée que personne n’avait anticipée. Pour 2008, les analystes misent sur une augmentation comprise entre 30 % et 50 %. Un « oligopole bilatéral » « À présent, on peut parler d’oligopole bilatéral, estime Philippe Chalmain, directeur de la collection du CyclOpe. Face aux trois miniers, trois blocs de sidérurgistes se sont formés. Les chinois, les japonais et les européens. » En effet, les sidérurgistes chinois qui représentent plus de la moitié du marché, avec quelque 400 millions de tonnes de minerai achetées sur 750 millions, dépendent essentiellement de Rio Tinto et BHP Billiton, pour des raisons logistiques. Ils seraient donc les premiers touchés par une fusion entre ces deux géants de la mine. Le patron de Baosteel s’est inquiété des risques que ferait courir à son industrie un tel rapprochement, caressant même l’idée de racheter lui-même Rio Tinto. Ambition à laquelle il a dû renoncer, faute d’en avoir les moyens financiers.

La meilleure défense des sidérurgistes pourrait venir de Rio Tinto. Hier encore, Paul Skinner, son président, expliquait dans une lettre ouverte à ses actionnaires l’intérêt qu’a son groupe à rester seul, plutôt qu’à se marier avec son rival. Mais les marchés continuent de parier sur un succès de BHP Billiton qui a désormais jusqu’au 6 février pour lancer une OPA. Sinon, il devra y renoncer pendant 6 mois.

Ce suspens concerne toute l’industrie : le prix du fer conditionne celui de l’acier. Or, en trois ans, la hausse du prix des matières premières a déjà coûté plus d’un milliard d’euros chacun à des groupes comme Renault, Michelin ou PSA Peugeot-Citroën. Hausse qui, au final, augmente la facture pour le consommateur…

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