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Article de Fanny Doumayrou et Sébastien Ganet paru dans L’Humanité le 19 octobre 2006

La libéralisation totale des services postaux lancée

jeudi 19 octobre 2006 par Sébastien Ganet, Fanny Doumayrou
La Poste . Le projet de directive européenne présenté hier prévoit l’ouverture totale du secteur à la concurrence au 1er janvier 2009. La France ne s’y opposera pas.

La libéralisation totale des services postaux en Europe est sur les rails. Hier, la Commission européenne, par la voix du commissaire au marché intérieur, Charlie McCreevy, a présenté un projet de directive qui prévoit l’ouverture totale du secteur à la concurrence, au 1er janvier 2009. Cette étape est la dernière d’un processus entamé il y a presque dix ans : deux directives européennes, en 1997 et 2002, ont ouvert à la concurrence la distribution des plis de plus de 350 grammes en 1997, puis de plus de 100 grammes en 2002. Depuis le 1er janvier dernier, seul le courrier de moins de 50 grammes pouvait, selon les pays, rester le monopole d’un opérateur public, comme La Poste en France. En 2009, il n’y aura plus de secteur réservé.

Une Sorte de service public minimum

La directive de McCreevy doit être approuvée par le Parlement européen et par les 25 États membres avant d’être transposée dans les législations nationales. L’enjeu de ce texte n’est pas la date de 2009 pour la libéralisation totale, qui est une simple confirmation du calendrier fixé par la directive de 2002. Il porte surtout sur les modalités de financement par les États du « service universel » qu’ils doivent continuer d’assurer. En effet, consciente que la libéralisation du secteur pourrait conduire à la disparition totale du service dans des secteurs non rentables - par exemple la distribution du courrier en zones reculées -, la législation européenne a tout de même prévu une sorte de service public minimum. Défini par la directive de 1997, ce « service universel » se contente d’« au minimum une levée et une distribution au domicile de chaque personne », « tous les jours ouvrables et pas moins de cinq jours par semaine », sans garantie sur les coûts ni la rapidité. La directive maintient ce filet minimum postal et prévoit plusieurs possibilités de financement : par appel d’offres de l’État, par aide de l’État, ou bien par la création d’un fonds de compensation. Dans ce cas, les prestataires privés positionnés sur des niches rentables verseraient une contribution qui irait vers l’opérateur en charge du service universel.

Sans surprise, le PDG de La Poste, Jean-Paul Bailly a déclaré hier que la France n’était « pas opposée » à la

libéralisation complète des services postaux, à condition que soient mis en place des « modes de financement alternatifs ». Autrement dit, La Poste, qui fonctionnera comme n’importe quelle entreprise privée, ne veut pas assurer à perte le service universel et demande des garanties financières. Sur ce point, le gouvernement a annoncé qu’il écrira très prochainement au commissaire McCreevy. De leur côté, les organisations syndicales de la Poste CGT, CFDT, CFTC, FO et SUD ont réaffirmé leur opposition à la libéralisation, « qui ne pourrait qu’augmenter les suppressions d’emplois et déteriorer davantage la qualité du service rendu aux usagers ».

Alignement sur le secteur privé

De fait, La Poste se prépare déjà activement et depuis plusieurs années à la mise en concurrence, en s’alignant sur les critères de rentabilité du privé. Comme dans toute entreprise, les maîtres-mots de la direction sont les gains de productivité et les suppressions d’emplois, au travers de réorganisations incessantes du travail. Le projet, en cours de mise en place, d’industrialisation du tri du courrier et de réorganisation du travail des facteurs, intitulé Cap qualité courrier, se traduira selon la CGT par 40 000 suppressions d’emplois d’ici 2010. Du côté des guichets, 20 000 emplois seront supprimés, ce qui porte la réduction d’effectifs à 60 000 sur les 300 000 postiers d’aujourd’hui. Une coupe claire qui sera menée a priori sans licenciements, par non-remplacement de départs en retraite. Moins de postiers, c’est aussi moins de service rendu : la remise du courrier à J+1 recule, tout comme la présence postale en milieu rural, et certains bureaux parisiens commencent à réduire leurs horaires d’ouverture.


En Europe, les postes s’attaquent à l’emploi

Poussés par les actionnaires, directions et États sont engagés dans une destruction massive d’emplois postaux en Europe.

Comment augmenter la productivité d’une des premières industries de main-d’oeuvre au monde ? Depuis quinze ans, la question sous-tend la restructuration du secteur postal européen. Avec ses 2,8 % de rentabilité au début des années 2000, la poste française vise 5 % avant la fin de la décennie pour rattraper le hollandais TNT Express (déjà à plus de 6 %). En France, ses 326 000 agents font de la poste le plus gros employeur après l’État.

À partir de la réforme de 1990 et jusqu’en 2002, la Deutsche Post World Net (DPWN), issue de l’ancienne poste publique allemande, a supprimé 150 000 emplois (de 390 000 à 240 000 en quinze ans). Dès 1993-1994, les dirigeants de la DPWN ont séparé les activités en centres de profits (lettres, paquets et agences). Les filiales « lettres » sont passées de 83 à 49. 1 500 des 5 000 bureaux de poste ont été sous-traités chez des commerçants (papeteries, épiciers, bureaux de tabac...). La Suède, au début des années quatre-vingt-dix, a mis en concurrence l’opérateur public Posten avec la Citymail, opérateur privé écumant les zones urbaines les plus rentables. En 2002, la Posten a fermé tous ses bureaux de poste, transférant à des supérettes ses services postaux traditionnels. En France, le récent plan national, dit « facteurs d’avenir », vise à supprimer 40 000 emplois. De même, aucun remplacement n’est prévu pour les 140 000 départs en retraite annoncés à la poste dans les dix ans avenir.

Les directions et les États parviennent à de telles suppressions d’emplois par la mécanisation des centres de tri et l’augmentation de la charge distribuée par facteur. Ils calquent ainsi les normes de productivité des deux plus grands opérateurs mondiaux du colis express, à savoir UPS et Federal Express (FedEx), tous deux issus des États-Unis (UPS, avec 337 000 salariés, est le huitième employeur au monde, derrière la poste nord-américaine, General Motors ou Ford). Pour

offrir à leurs actionnaires des taux de rentabilité attrayants, ces réseaux ajustent l’emploi à la baisse par une utilisation détournée des technologies postales, de la logistique et des transports. Ils atteignent les grandes zones urbaines en localisant leurs centres de tri à proximité des plates-formes routières ou aéroportuaires.

En gérant en flux tendus sa plate-forme de Cologne (Allemagne), l’américain UPS livre ainsi plus de 182 millions d’objets sur le Vieux Continent (pour un chiffre d’affaires européen annuel de 20 milliards d’euros). Federal Express, numéro deux mondial (8 milliards d’euros de chiffre d’affaires), dispose de la quatrième flotte aérienne mondiale, avec 560 avions (Air France en compte à peine 200). Pour rentabiliser de tels moyens matériels, les grands opérateurs postaux ont trouvé la réponse en engageant dans toute l’Europe une course poursuite contre l’emploi.

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