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Entretien réalisé par Jacqueline Sellem paru

« La manifestation de rue s’est affirmée comme un référendum »

mercredi 19 avril 2006 par Jacqueline Sellem
Après-CPE . Pour l’historienne Danielle Tartakowsky, spécialiste des mouvements sociaux, Dominique de Villepin cherchait, dans un bras de fer, à remporter une nouvelle victoire sur la « rue ».

[En 2004, vous écriviez [1] que le gouvernement Raffarin avait réussi à casser la légitimité des manifestations. Dans la bataille du CPE, cette légitimité n’a-t-elle pas été regagnée ?]]

[[Danielle Tartakowsky. Quand Jean-Pierre Raffarin déclare en 2004 que « la rue ne gouverne pas », il tente de mettre un terme à un cycle ouvert en 1984 à l’initiative des partisans de l’école libre mobilisés contre la loi Savary et le gouvernement Mauroy. Jusqu’en 1995, des manifestations orchestrées tantôt par la droite et tantôt par les organisations syndicales d’étudiants ou de salariés ont mis à mal des projets de loi, des lois, des ministres en charge et parfois jusqu’aux gouvernements sans que nul ne tienne aucun de ces épisodes pour une crise majeure. La manifestation de rue s’était ainsi progressivement affirmée comme une manière de référendum populaire. La victoire de Jean-Pierre Raffarin a pu donner à penser à Dominique de Villepin qu’une page était en passe de se tourner et qu’une nouvelle victoire remportée sur la « rue » permettrait de définitivement lever cette hypothèque. D’où une hargne qu’on croyait disparue, signifiée par la violence verbale d’un Robien, dénonçant « ceux qui hurlent » ou les arrestations à l’aveugle au terme des manifestations.

Cette rupture unilatérale et sans sommation avec les règles d’un jeu politique qui s’étaient implicitement imposées à tous depuis 1984 est naturellement lourde de conséquences. Le refus de tenir la puissante manifestation de rue pour une des modalités de la négociation laisse la place à des formes de protestation beaucoup plus difficiles à maîtriser et plus risquées pour tout un chacun, voire au retour de la révolte. À cet égard, la partie qui s’est jouée était importante pour l’avenir, et la victoire remportée sur le CPE ne se limite sans doute pas à sa seule remise en cause.

On a vu des cortèges dans une multitude de villes (plus de 250 le 4 avril), des pancartes bricolées par les manifestants, des slogans écrits sur les tee-shirts... Ce côté décentralisé, un peu spontané, informel n’est-il pas nouveau ?

Danielle Tartakowsky. C’est à partir de 1995 que de nombreuses villes dans les régions se sont mobilisées proportionnellement plus fortement que Paris, Marseille en premier lieu. L’extrême décentralisation qui s’est affirmée cette fois dès lors que les manifestations épousaient la carte des villes universitaires mais aussi bien des lycées amplifie cette tendance. Comme à chaque fois que la France entière se dresse, en entraînant des villes qui n’avaient pas connu de manifestations de longue date, cela témoigne de la profondeur du mouvement.

L’attitude très individualisée des manifestants n’est pas un phénomène totalement neuf. Elle s’est affirmée avec force pour la première fois en 1997 lors de la manifestation de soutien aux sans-papiers à l’appel d’un collectif de cinéastes, puis n’a cessé de s’amplifier. On peut y voir à la fois le signe de la désaffiliation des manifestants et de leur distance à l’égard de ce qui fut longtemps un répertoire convenu. Mais c’est aussi bien le signe d’une implication et d’une créativité. Elle s’amplifie tout naturellement lorsque les forces qui manifestent font pour la plupart leur entrée en manifestation. Il en est ainsi de la quasi-totalité des lycéens et à moindre titre des étudiants.

Y a-t-il une évolution dans le rapport grève-manifestation ?

Danielle Tartakowsky. La journée nationale d’action associant la grève de vingt-quatre heures à des manifestations s’est affirmée comme une modalité majeure de toute action globalisante à partir du 12 février 1934 et l’est demeurée longtemps. Mais dès lors que la grève est devenue beaucoup plus difficile que par le passé, dans le secteur privé en particulier, une dissociation s’est opérée ; on a fréquemment des manifestations en lieu et place de grèves (alors organisées le samedi), on a parlé de grève par procuration en 1995, rythmée par des manifestations qui affirmaient la solidarité des non-grévistes avec les cheminots, fer de lance du mouvement. Au moment des manifestations sur les retraites, la presse avait signalé que des salariés prenaient leur RTT pour manifester. Ce phénomène s’est reproduit. Du moins faut-il constater qu’on n’a pas eu affaire cette fois-ci à une grève par procuration. Des manifestations sans pareil se sont déployées sans que la grève des transports ait été importante, ce qui rend d’ordinaire les mouvements spectaculaires, et le secteur privé s’est mobilisé. Ajoutons enfin que la situation n’était pas parfaitement comparable avec les précédents mouvements : la grève étudiante (et lycéenne) qui a puissamment contribué à l’importance du mouvement ne doit jamais être confondue avec la grève des salariés dont les coûts sont par essence beaucoup plus lourds.

Qu’est-ce qui a fait la force de ces manifestations et de ce mouvement contre le CPE ?

Danielle Tartakowsky. Il faut éviter les comparaisons avec 1968 qui sont peu pertinentes à tous égards. Mais les premiers blocages des universités ont, à leur manière, joué le rôle détonateur des barricades d’alors dans la mesure où ils sortaient du répertoire convenu de la mobilisation collective. L’alternance entre des journées réitératives qui lui donnaient de la force et une visibilité nationale, et des actions décentralisées qui, dans l’entre-deux, entretenait la mobilisation a ensuite permis au mouvement de s’installer dans la durée. Les manifestations lycéennes et étudiantes et celles de l’intersyndicale avaient des allures très différentes mais toutes s’inscrivaient dans un mouvement à peu près maîtrisé, pensé dans sa chronologie, dans sa temporalité. De surcroît, l’unité réalisée entre syndicats mais également entre salariés et étudiants s’est révélée solide. Dans ses formes et sa durée, ce front uni a constitué une première, tout à fait inédite. Tout cela a donné au mouvement sa très grande diversité et la capacité de revêtir, régulièrement, des formes massives. Et il est impressionnant de voir comment on est vite passé d’un désordre sympathique et dangereux à des choses beaucoup plus maîtrisées. C’est un mouvement qui a très vite appris. Reste à savoir s’il saura capitaliser ce qu’il a été.

[1] Danielle Tartakowsky, la Manif en éclats, La Dispute, 2004, 126 pages.

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