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Gérard le Puill , Cathy Ceïbe , Hassane Zerrouky , Ramine Abadie | L’Humanité du 14.04.2008

La planète alimentaire rongée par la gangrène libérale

mardi 15 avril 2008 par Gérard Le Puill, Cathy Ceïbe, Hassane Zerrouky, Ramine Abadie, Jean Ziegler
À l’origine de la menace qui pèse sur des millions d’êtres humains : le risque de pénurie, qui nourrit une spéculation encouragée par les politiques libérales.

Le monde va-t-il manquer de nourriture en ce début de XXIe siècle, alors que les populations citadines largement majoritaires en arrivent à oublier ou à méconnaître le rôle de l’agriculture ? La situation de ce printemps 2008 est suffisamment grave pour que chacun s’interroge sur la place du monde paysan dans nos sociétés. En quelques semaines, le coût de la vie a parfois doublé pour les populations les plus pauvres des pays pauvres alors qu’ils consacraient déjà l’essentiel de leurs maigres revenus à l’alimentation.

Les consommateurs français s’émeuvent depuis quelques mois de la flambée des prix de denrées essentielles comme le pain, les pâtes, la volaille, les produits laitiers. Souvent spéculatives sur fond de stockage privé face à des réserves publiques quasi inexistantes dans la plupart des pays, les hausses de prix des produits alimentaires nous rappellent brutalement la faillite et l’irresponsabilité des décideurs politiques dans la plupart des pays. Ils ont oublié la signification profonde de la souveraineté alimentaire et des politiques publiques de régulation de l’offre pour s’en remettre au seul marché, à ces spéculateurs dont les plus actifs sont désormais les fonds qui se dégagent du secteur immobilier affecté par la crise des subprimes.

Blé : une situation tendue au niveau mondial

Selon le Comité international des céréales (CIC) la récolte mondiale de blé pourrrait atteindre 656 millions de tonnes en 2008. En France, l’Office national interprofessionnel des grandes cultures (ONIGC) tempère ce chiffre et estime qu’il est plus raisonnable de tabler sur une fourchette comprise entre 635 à 640 millions de tonnes. À condition que les récoltes ne soient pas perturbées par des aléas climatiques toujours possibles.

En face, les chiffres prévisionnels de la consommation de blé sont de 630 millions de tonnes. Il suffirait donc qu’une seule zone importante de production soit affectée par la sécheresse ou des pluies diluviennes, pour que la production de 2008 ne couvre pas les besoins. Or les stocks mondiaux de report seront de l’ordre de 128 millions de tonnes, soit entre 18 % et 20 % de la consommation annuelle. Même avec une bonne récolte 2008, il sera impossible de relever les stocks de sécurité au niveau mondial. Cette possibilité n’existera que pour les pays producteurs excédentaires en blé. Et cette donnée n’échappera pas aux spéculateurs.

Riz : la production peine à suivre la consommation

La tonne de riz thaïlandais se vendait 200 dollars en 2003 et environ 300 dollars en 2006 comme au début de 2007. Son prix est monté à 760 dollars au mois de mars 2008. Selon la FAO, la production mondiale de riz n’a augmenté que de 1 % en 2007 par rapport à 2006. Entre 1999 et 2005 elle n’avait progressé que de 3 % quand la population mondiale augmentait de 6,4 %. Or le riz demeure l’aliment de base pour plus de la moitié de la population mondiale.

Désormais, les rendements à l’hectare ne progressent que faiblement et l’urbanisation galopante dans des pays comme la Chine, l’Inde et quelques autres, réduisent dangereusement les surfaces agricoles adaptées à la production du riz. Le stock mondial n’est que de 100 millions de tonnes sur une production annuelle de 645 millions de tonnes pour 2008. Environ 40 % de ce stock est détenu par la Chine qui planifie chaque année une réserve de sécurité susceptible de couvrir six mois de consommation afin de contenir la spéculation et d’assurer sa souveraineté alimentaire.

La présidente des Philippines tentait récemment d’obtenir du Vietnam un accord d’approvisionnement exceptionnel en riz. Mais le Vietnam en arrive à taxer ses propres exportations pour contenir les prix sur son marché intérieur. Faute de stocks conséquents, le prix du riz risque donc d’augmenter à nouveau sur les marché internationaux. « Si nous essayons de maintenir des cours sous le niveau du marché, des pénuries émergeront en raison des réserves et des spéculations qui en résulteront », estime Ted James, principal économiste de la Banque de développement asiatique.

Protéines végétales et protéines animales

L’augmentation de la demande mondiale de céréales résulte moins de l’augmentation du nombre de bouches à nourrir dans le monde que de la nouvelle manière de s’alimenter. La croissance économique annuelle à deux chiffres de pays très peuplés comme la Chine, l’Inde et quelques autres se traduit par une augmentation du pouvoir d’achat de centaines de millions de consommateurs. Ces derniers modifient le contenu de leur assiette dans laquelle ils font entrer davantage de produits carnés et laitiers.

Une partie toujours plus importante des céréales produites dans le monde est désormais transformée en viande de porc et de volailles, en lait et en produits laitiers diversifiés. Or, il faut 3 à 7 kilos de graines pour produire un kilo de viande selon les élevages. La demande mondiale en céréales et en graines à huile comme le colza, le tournesol et surtout le soja va donc continuer d’augmenter.

Les agrocarburants, facteur aggravant

Dans un contexte de relative pénurie de matières premières agricoles, la production massive d’agrocarburants entre directement en concurrence avec la production alimentaire. La production d’éthanol à partir du maïs américain a considérablement renchéri le prix des tortillas, ces galettes de maïs qui sont l’aliment de base de millions de Mexicains. L’augmentation des superficies consacrées à la canne à sucre brésilienne pour produire de l’éthanol se fait souvent au détriment du soja dont les cours se mettent alors à flamber. Selon les propos tenus le 9 avril dernier par un dirigeant français de l’ONIGC lors de sa conférence de presse mensuelle, les fermiers américains n’avaient pas encore arrêté leurs choix de cultures de printemps 2008 entre le soja, le maïs et d’autres cultures de rente dans l’espoir de semer au dernier moment celle qui se vendra le plus cher dans quelques mois.

En Europe, l’objectif d’utilisation de 5,75 % d’agrocarburants dans les moteurs d’ici à 2010 est à la fois irréaliste et irresponsable. Irréaliste car la plupart des pays de l’Union ne disposent pas de superficies agricoles à la hauteur de cet objectif. Irresponsable parce que le commissaire au Commerce Peter Mandelson prône ouvertement l’importation de ces agrocarburants depuis les pays qui se lancent dans la production industrielle d’éthanol de canne et d’huile de palme au risque d’aggraver la pénurie alimentaire dans le monde.

L’irresponsabilité des décideurs politiques

En France comme dans les 27 pays de l’Union européenne, les décideurs politiques en charge des affaires n’ont pas vu arriver la crise alimentaire qui s’installe. Plus grave encore, ils ne semblent pas avoir la moindre idée des solutions à mettre en place pour la conjurer.

Depuis de très longues années, les membres de la Commission bénéficient du monopole de propositions pour les politiques agricoles communes à mettre en oeuvre. Cette situation a conduit les ministres en charge de l’agriculture à ne plus réfléchir aux politiques à mettre en oeuvre dans leurs propres pays. Ils se sont contentés de corriger à la marge les orientations proposées par la Commission. Cette démission politique s’est traduite par un affaiblissement de l’Europe agricole. Elle a débouché sur une fragilisation de pratiquement toutes ses filières.


Jean Ziegler : « un crime contre l’humanité »

L’ex-rapporteur de l’ONU sur le droit à l’alimentation dénonce l’abandon des cultures vivrières au profit des biocarburants.

Alors que le gotha économique et financier international, réuni ces jours derniers à Washington, redécouvre, explosion des prix agricoles et multiplication des émeutes de la faim aidant, le problème alimentaire mondial et ses conséquences sociales, un homme tire depuis longtemps la sonnette d’alarme. C’est Jean Ziegler, l’ancien rapporteur spécial des Nations unies sur le droit à l’alimentation.

L’universitaire suisse n’a pas manqué une occasion depuis des années pour attirer l’attention des décideurs mondiaux sur la situation des affamés dans le monde ainsi que sur les dégâts des mécanismes de marché dans l’agriculture des pays en développement.

Appuyé sur les terribles données de la FAO (organisation mondiale de l’agriculture) mettant en évidence la remontée du nombre des personnes victimes de la faim (plus de 854 millions l’année dernière), il a toujours affirmé avec force sa croyance en la nécessité de reconnaître « le droit à l’alimentation » comme « partie intégrante des droits fondamentaux de l’homme ».

C’est en ce sens que ce défenseur de la préservation des cultures vivrières a qualifié dernièrement de « crime contre l’humanité » le fait d’affecter aujourd’hui des terres et de la production céréalière aux biocarburants… Dans le dernier rapport de son mandat, il y a quelques semaines devant le Conseil des droits de l’homme, il expliquait : « Un certain nombre de gouvernements et d’organisations intergouvernementales appuient la théorie néolibérale qui ne reconnaît pas l’existence des droits économiques, sociaux et culturels et limite les droits de l’homme aux seuls droits politiques et civils.

Selon les tenants de cette théorie, seul un marché mondial totalement libéralisé et privatisé peut éliminer la faim et la malnutrition dans le monde. Les faits prouvent le contraire. La libéralisation et la privatisation ont progressé rapidement dans la plupart des pays au cours des dix dernières années. Dans le même temps, ceux qui souffrent de malnutrition grave et chronique n’ont jamais été aussi nombreux dans le monde. »

Pas tendre avec le système financier multilatéral, Jean Ziegler accuse : « Les institutions de Bretton Woods (la Banque mondiale et le FMI - NDLR), avec le gouvernement des États-Unis et l’Organisation mondiale du commerce refusent de reconnaître l’existence même d’un droit de l’homme à l’alimentation et imposent aux États les plus vulnérables le Consensus de Washington qui privilégie la libéralisation, la déréglementation, la privatisation et la compression des budgets nationaux des États. Ce modèle, qui génère encore plus d’inégalités, (…) a des conséquences particulièrement catastrophiques pour le droit à l’alimentation par trois de ses aspects : la privatisation des institutions et des services publics, la libéralisation du commerce agricole et le modèle de réforme foncière fondé sur le marché. »

Pour l’ancien rapporteur spécial, ces politiques vont clairement « à l’encontre de la résolution sur le droit à l’alimentation adoptée par l’assemblée générale des Nations unies le 18 décembre 2007 par laquelle l’assemblée demande à la Banque mondiale et au FMI d’éviter toute action susceptible d’avoir des effets néfastes sur la réalisation du droit à l’alimentation ». On va voir ces jours à Washington si l’appel a été entendu…


Une semaine d’émeute en Haïti

à Port-au-Prince, les échauffourées provoquées par la flambée des prix ont soulevé une crise politique et la chute du premier ministre.

Un calme apparent semblait avoir repris le dessus dans les principales villes haïtiennes, après une semaine de manifestations contre la cherté de la vie qui auraient fait au moins 5 morts et plus de 500 blessés. Ces émeutes de la faim ont entraîné une crise politique. Samedi, seize sénateurs sur les dix-sept présents (la Chambre haute du Parlement compte 27 sièges) se sont prononcés en faveur d’une motion de censure contraignant à la démission le premier ministre, Jacques Édouard Alexis. Cette instabilité politique pourrait durer puisque, depuis l’élection présidentielle, aucune formation politique ne dispose d’une majorité à même de désigner un nouveau chef de gouvernement. Autant dire que le président René Préval est dans une position inconfortable.

La pression populaire a par ailleurs contraint le chef de l’État à annoncer une série de mesures censées juguler la crise sociale. Un compromis a été passé, samedi, avec les importateurs de riz. Ces derniers, dans « un geste patriotique », ont-ils fait valoir, ont décidé de baisser de trois dollars la vente du sac de riz aux grands distributeurs (48 dollars contre 51 actuellement) tandis que l’État en subventionnera la vente à hauteur de 5 dollars.

Même à 43 dollars le sac de riz, il n’est pas dit que la population ait plus facilement accès à cette denrée de base puisqu’aucun cadre n’est imposé aux grands distributeurs. Ce qu’a d’ailleurs reconnu à demi-mot le président Préval. Les clignotants restent donc au rouge.

« La libéralisation de l’économie a entraîné une forte dégradation dans le secteur agricole avec l’exposition aux importations des produits alimentaires », rappelle Iderle Brenus, porte-parole adjointe du Mouvement Paysan Papaye (MPP). Les paysans, qui représentent 60 % de la population haïtienne, n’ont pu faire face à l’invasion de produits étrangers, essentiellement en provenance des États-Unis, conséquence, selon Iderle Brenus, « des politiques néolibérales d’ajustements structurels et de libéralisation du marché qui ont considérablement réduit les taxes d’importation ».

Il y a à peine un siècle de cela, Haïti produisait près de 80 % de sa nourriture de base. Le gouvernement a emboîté le pas au dogmatisme du FMI et de la Banque mondiale qui conditionnent leur aide à la libéralisation du marché mais également à la restructuration de l’État, selon le MPP. « Si ce gouvernement était conséquent, il intégrerait un calendrier qui réponde réellement aux enjeux pour un pays agricole qui, hier encore, assurait sa sécurité alimentaire », estime Iderle Brenus. Or, dénonce-t-elle, « l’État s’est retiré de toute politique de l’emploi ».

Face à la crise, la France a annoncé une aide de 1 million d’euros, et l’Organisation des États américains l’envoi de 1 million de dollars. De son côté, le président René Préval a déclaré que l’État entendait dorénavant « valoriser la production agricole nationale » en subventionnant, notamment, le prix de l’engrais et des travaux de restructuration et d’irrigation dans plusieurs départements en vue d’accroître la production de riz, entre autres. Des mesures d’urgence qui devraient néanmoins difficilement faire le compte au vu de l’ampleur de la catastrophe alimentaire.


Égypte, le pain de la colère

Le Caire . La tension persiste après les émeutes de la semaine dernière et, dès l’aube, dans plusieurs quartiers de la ville tentaculaire, c’est la ruée sur les points de vente de nourriture subventionnée

Rue Tahrir, centre du Caire, une luxueuse limousine renverse un cycliste. Banal accident dans une ville où la vitesse est reine au point où traverser la rue relève de l’exploit ? Sauf que le cycliste transportait sur son porte-bagages une caisse en bois remplie de pains. Il se relève, aidé par des passants. Le chauffard est pris à partie par des hommes en colère lui reprochant vertement d’avoir voulu tuer un homme qui est allé chercher son pain loin de son quartier. Des policiers s’interposent. Pendant ce temps, le cycliste, aidé par des passants, ramasse son pain, y compris les galettes écrasées par les roues du véhicule.

C’était du pain subventionné - la galette « baladi » -, objet de la colère des Égyptiens et de toutes les tensions dont Mahala (à 120 km de la capitale égyptienne) a été le point culminant lors des grèves des usines textiles de la semaine dernière (lire notre édition du 10 avril).

dix galettes par personne maximum

Quartier des Mohandissine, loin du centre-ville, de l’autre côté du Nil, entre l’avenue de la Ligue-Arabe et ses luxueux immeubles, où les touristes des pays du Golfe viennent s’encanailler, et la rue du 26-Juillet, se nichent plusieurs cités déshéritées. Ici, la plupart des habitants portent la fameuse « galabia » - cette longue tunique couvrant tout le corps - et pratiquent tous les petits métiers. Le marché informel est roi. On vend de tout. Dans ce lieu déshérité mais assez propre, où la rumeur tient lieu d’information, les « frères » (islamistes) sont actifs. Grâce à leurs efficaces réseaux d’entraide sociale, ils pallient les défaillances de l’État. Ce dernier est pourtant présent, via le Croissant-Rouge et les points de vente de pain subventionné mis en place par l’armée.

Devant le Croissant-Rouge, plus d’une centaine de personnes attendent patiemment leur tour : pas plus de 10 galettes par personne. Le vendeur, Mohsen, connaît tous les gens du quartier : impossible de tricher. « Il y a une semaine, on se battait ici. El Hamdoulilah (Dieu merci), le plus dur est passé », dit-il. Par crainte que la crise du pain ne tourne à l’émeute comme en 1977, le président Moubarak a ordonné à l’armée, qui possède les plus grandes boulangeries du pays, de juguler la pénurie de pain subventionné.

Une vingtaine de boulangeries produisant 2 millions de galettes par jour distribuées par 500 points de vente ont permis d’apaiser quelque peu le climat. Comme les subventions débloquées à la hâte pour financer l’octroi de denrées de base, en direction des 15 et quelques millions d’Égyptiens détenteurs d’une carte d’approvisionnement.

En attendant, on guette dans les quartiers populaires la moindre information sur la disponibilité de cet aliment de base et on n’hésite pas à se rendre dès l’aube à l’autre bout de la ville, pour s’en procurer changeant plusieurs fois de moyen de transport - bus, mini-bus, métro ou… vélo, comme notre malheureux cycliste de la rue Tahrir.

« Pendant plus de deux semaines, je n’ai fait que courir. Et quand je n’y arrive pas, j’appelle une connaissance, un cousin, pour m’en procurer. Vous ne pouvez pas savoir ce que les enfants (elle en a deux - NDLR) avalent comme pain », avoue Amal, jeune infirmière.

Dans le quartier d’Imbaba, où immeubles résidentiels habités par des couches moyennes appauvries par la crise cohabitent avec des habitations populaires aux murs lézardés, des gens attendent depuis l’aube devant le point de vente. « Juste après la prière, on s’est précipités pour être les premiers servis », dit Ali, enseignant du secondaire. Avec un salaire de 200 livres (30 euros), il ne peut pas se payer ces pains de « luxe » disponibles dans certaines boulangeries-pâtisseries et dont le prix oscille entre 50 piastres et une livre (1). « C’est trop cher pour moi », dit-il sur un ton résigné. La galette « baladi » (subventionnée) ne coûte que 5 piastres.

Quand la pénurie a commencé, elle s’est vendue à 35 piastres au marché noir.

« avec ces hausses, on n’y arrive plus »

Saïd, lui, est fonctionnaire. Son salaire à peine supérieur à celui d’un enseignant - 300 livres - contraint ce père de famille de trois enfants à faire également la queue chaque matin pour acheter du pain subventionné. Et afin de boucler ses fins de mois difficiles, le soir, il donne des cours d’arabe et de rudiments de droit public aux jeunes préparant des concours d’entrée dans l’administration. « Ça permettait de tenir le coup. Mais, aujourd’hui, avec toutes ces augmentations, on n’y arrive plus. »

Même les médecins sont en colère. Au début du mois, plusieurs centaines d’entre eux travaillant dans le secteur public se sont réunis dans le centre du Caire réclamant des salaires de 1 000 livres par mois au lieu des 300 qu’ils touchent actuellement.

À cause de ces tensions - le pain subventionné disparaît au bout de quelques heures -, ceux qui travaillent arrivent en retard à leurs bureaux ou dans les collèges. Et il n’y a pas que le pain qui attise la colère des Égyptiens. Selon le directeur du Centre de la mobilisation et de la statistique (CAPMAS), le général Abou Bakr El Guendi, les prix des denrées de base ont augmenté de 48,5 % depuis le début de l’année. L’huile à elle seule a augmenté de plus de 45 %.

À l’origine de cette crise, il y a bien sûr les hausses de prix du blé et du lait sur le marché international, dont l’Égypte (80 millions d’habitants) est l’un des plus gros consommateurs. Et aussi cette accélération de la libéralisation de l’économie soutenue et encouragée par les institutions financières internationales. Les paysans ont été priés de pratiquer des cultures destinées à l’exportation afin d’améliorer la balance commerciale et financer la dette publique, et cette politique s’est traduite par un net recul de la culture du blé, autrefois principale récolte vivrière avec le riz. Et si la croissance était forte en 2006 et 2007 (7 %), la situation s’est fortement dégradée vers la fin de l’an dernier. « Ce n’est pas encore les sept plaies de l’Égypte, mais nous n’en sommes pas loin », résume avec humour un militant de Kefaya (Ça suffit), opposé au régime de Moubarak.


Et pendant ce temps-là l’OMC poursuit la libéralisation

Les négociations sur la levée des droits de douane européens vont bon train, ce qui pourrait avoir pour conséquence de réduire certaines productions agricoles.

Pendant que flambent les prix alimentaires, les représentants commerciaux de cinq grands pays du monde (Australie, Brésil, Canada, Etats-Unis, Japon) et le commissaire européen Mandelson continuent de négocier sur la baisse des tarifs douaniers appliqués aux produits agricoles en vue d’un prochain accord à l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Début avril, ils sont même parvenus à un accord qui va être soumis à un second groupe de pays membres.

Au moment où de nombreux pays émergents taxent leurs propres exportations de produits agricoles pour contenir les prix des denrées alimentaires sur leur marché intérieur, Pascal Lamy et le groupe des « cinq grands » estiment qu’il faut limiter à la portion congrue les « produits agricoles sensibles » comme la viande et les produits laitiers qui resteront soumis à des tarifs douaniers conséquents aux frontières des pays développés. Or ne pas protéger ces produits en Europe peut avoir pour conséquence de casser la production dans un premier temps, de nous soumettre à des importations de plus en plus coûteuses dans un second temps, une fois disparues ou fragilisées les filières de production en Europe.

Dans cette négociation à six, l’UE était représentée par le commissaire au Commerce, Peter Mandelson. Il avait donc un mandat pour négocier. Y compris au nom de la France en dépit de ce que Nicolas Sarkozy a pu dire voilà deux semaines devant le congrès de la FNSEA.

De passage à Paris, Pascal Lamy, directeur de l’OMC, a déclaré le 8 avril qu’il avait « déjà sur la table des projets de compromis qui sont extrêmement substantiels et sophistiqués ». Il estime qu’un compromis agricole est possible en mai. Selon la Tribune du 9 avril, Nicolas Sarkozy aurait aussitôt écrit au président de la Commission européenne, José Manuel Barroso, pour constater que « la dégradation du texte agricole au détriment des intérêts de l’UE est très nette ». Autrement dit, Mandelson aurait encore outrepassé son mandat et le chef de l’État français se contente d’une lettre secrète de récriminations auprès du président de la Commission.

Mais il y a plus énorme. Selon un proche du président français dont les propos sont rapportés par la Tribune, « il faudrait que Messieurs Lamy et Mandelson se rendent compte qu’il y aura un référendum sur le nouveau traité européen de Lisbonne le 12 juin en Irlande, et que, pour l’Irlande, l’agriculture est fondamentale ».

On croit comprendre que le président français pourrait capituler sans états d’âme sur le volet agricole de l’OMC pour peu que les contreparties industrielles et de services soient conformes à ses attentes. Mais, de grâce, qu’on laisse d’abord voter les Irlandais afin de ne pas casser le traité de Lisbonne d’inspiration sarkozienne.

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