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Camille Bauer | L’Humanité du 08.12.2007

« La priorité c’est le libre-échange, pas le développement »

lundi 10 décembre 2007 par Camille Bauer, Olivier Blamangin
L’analyse d’Olivier Blamangin, responsable Afrique du secteur Europe de la CGT, sur la volonté de l’UE de libéraliser le commerce avec ses ex-colonies.

Les Accords de partenariat économique (APE) seront ils au centre des débats à Lisbonne ?

Olivier Blamangin. Il y aura évidemment des discussions sur la façon dont les négociations se sont déroulées et sur les conclusions qu’on peut en attendre d’ici le 31 décembre, date butoir pour le remplacement du régime commercial préférentiel que l’Union européenne accorde aux pays ACP (Afrique, Caraïbe, Pacifique). Ces nouveaux accords sont un enjeu majeur pour l’Afrique parce que l’UE reste le premier partenaire commercial du continent. Ils auront donc des conséquences fortes en termes d’exportations et d’importations, mais aussi de capacité d’intervention des États. Dans la mesure où ils obligent les États africains à ne plus taxer les importations, ils entraînent une baisse des recettes fiscales et réduisent leur capacité d’intervention dans les domaines sociaux ou dans les infrastructures.

Où en est-on aujourd’hui des négociations ?

Olivier Blamangin. La Commission n’a pas atteint ses objectifs. Beaucoup de pays refusent de signer en l’état et il n’y aura pas, au 31 décembre, d’APE complets. Du coup, la Commission a changé son fusil d’épaule. Au lieu de tenter d’obtenir des accords complets avec des blocs régionaux, comme cela était prévu, elle veut désormais obtenir avant la date butoir des accords-cadres ou intermédiaires. Surtout, l’accélération des négociations pousse à la signature à tout prix d’accords individuels avec seulement certains pays membres des ensembles régionaux. Cette approche casse un des objectifs essentiels des accords de Cotonou (par lesquels les pays ACP et l’UE s’étaient donné en 2000 sept ans pour parvenir à mettre leurs relations commerciales en conformité avec les règles de l’OMC) : renforcer les processus d’intégration régionale. On va se retrouver au sein d’une même zone avec des pays qui auront signé des accords différents, ce qui va compliquer les négociations en vue de l’intégration économique régionale. Or ces processus d’intégration régionale sont une des clés du développement à moyen et long terme de l’Afrique.

Pourquoi une telle hâte de l’UE ?

Olivier Blamangin. Il y a une dimension idéologique. La direction générale du commerce considère la libéralisation commerciale comme la pierre angulaire du développement. Son schéma est simple : la libéralisation du commerce entraîne une augmentation des investissements directs étrangers, qui amènent la croissance, et donc la réduction de la pauvreté. En réalité, cette équation ne fonctionne pas. Beaucoup d’expériences dans les pays du Sud prouvent que le commerce n’est qu’un élément possible de lutte contre la pauvreté. Cette hâte est aussi liée à ce qui constitue le grand non-dit des négociations : les intérêts de l’Union européenne. L’UE a peu à perdre avec les APE puisque les pays ACP bénéficient déjà d’un accès privilégié aux marchés. Elle a en revanche tout à gagner de l’ouverture des marchés de ces pays, même si l’Afrique représente aujourd’hui une part négligeable de ces transactions commerciales. L’UE a des marchés à gagner, surtout dans le secteur des services où elle est bien positionnée.

Entretien réalisé par C. B.


L’Europe tente de resserrer ses liens avec l’Afrique

UE/Afrique . Plus de soixante-dix chefs d’État sont attendus aujourd’hui au Portugal pour un second sommet aux multiples enjeux, de l’économie au développement en passant par le sécuritaire.

C’est un sommet historique qui unit de nouveau les deux continents », s’est réjoui le premier ministre portugais, José Socrates. Son pays accueille ce week-end au moins soixante et onze chefs d’État et de gouvernements pour le deuxième Sommet Union européenne-Afrique de l’histoire. L’organisation de cet événement symbolise le regain d’intérêt de l’UE pour son voisin africain. Depuis la tenue il y a sept ans au Caire d’une réunion similaire, l’organisation d’une nouvelle rencontre entre les représentants des deux continents avait achoppé sur le refus britannique de siéger à la même table que le président zimbabwéen Robert Mugabe (voir encadré). Cette fois, l’enjeu des relations avec l’Afrique est apparu suffisamment central aux Européens pour que l’obstacle soit surmonté.

L’Afrique tant convoitée

« L’Afrique devient, de fait, le terrain d’un nouveau "grand jeu" entre les puissances qui façonnent la géopolitique mondiale », a expliqué en amont du sommet le commissaire européen au Développement, Louis Michel. La présence de plus en plus importante des autres acteurs globaux, États-Unis, Inde, Amérique latine, mais surtout Chine, a convaincu les Européens de l’importance de préserver des liens historiques avec un continent riche en matières premières stratégiques.

L’UE se devait de contre-attaquer après avoir assisté, il y a un an, à la ruée vers Pékin de la quasi-totalité des dirigeants africains, pour la première réunion Chine-Afrique. L’enjeu économique est d’autant plus important que l’Afrique va mieux et offre de nouveau des perspectives. Les conflits et les coups d’État y sont moins nombreux que dans les années 1990 et ,depuis quelques années, le continent affiche autour de 5 % de croissance.

La question migratoire est un des éléments essentiels qui ont poussé l’Europe à s’intéresser de nouveau au sort du continent. L’enjeu sécuritaire, avec le risque de voir des États en faillite devenir un refuge pour des activités criminelles, et la préoccupation environnementale, expliquent aussi ce réinvestissement européen dont Lisbonne se veut le symbole.

« Partenariat rénové », « stratégie commune » sont les maîtres mots de Lisbonne. « Le temps des leçons, de la morale et du paternalisme doit être révolu », a martelé le président de la Commission, José Manuel Barroso. La création de l’Union africaine, « miroir institutionnel de l’UE » selon l’expression de Denis Tull, chercheur sur l’Afrique à l’Institut pour la recherche internationale de Berlin, a poussé l’Europe à avoir une approche plus globale et plus politique du continent. « Il y a eu de véritables améliorations », résume Karim Dahou, qui souligne par exemple les efforts fait par l’UE pour soutenir les capacités africaines de maintien de la paix.

« Nous sommes dans une phase de changement, mais la direction prise n’est pas claire. L’Europe ne sait pas vraiment quelle politique avoir vis-à-vis de l’Afrique », estime Denis Tull. Entre bonnes intentions et intérêts commerciaux, la politique africaine de l’UE est pleine de contradictions. Conseil, Commission, commissaires au développement, au commerce, ou diplomate en chef, chacun tire dans sa direction. Il n’y a par exemple aucune cohérence entre les efforts, encore inférieurs au 0,7 % du PNB , consentis en matière d’aide au développement à l’Afrique, et les pressions exercées par le commissaire au Commerce pour contraindre les pays africains à signer des accords de partenariat économiques qui menacent leurs économies. L’absence de vision globale est aussi notable quand l’UE accroît son aide budgétaire aux États, pour améliorer leurs capacités d’action, tout en soutenant l’imposition de politiques de rigueur.

Le principal obstacle a la définition d’une politique africaine de l’UE reste la divergence entre les États membres. Comment articuler la grande indifférence vis-à-vis de l’Afrique de nouveaux entrants, surtout préoccupés par leurs propres développements, avec l’activisme des anciennes puissances coloniales ? Faute d’intérêt des premiers, les seconds ont souvent la mainmise sur les décisions et tendent à pousser l’UE à reprendre à son compte leurs politiques traditionnelles. Rien n’illustre mieux ces difficultés que la politique européenne en matière de paix et de sécurité. Chaque fois que l’UE est intervenue miltairement pour soutenir une transition en Afrique, la France ou la Grande-Bretagne se sont retrouvés en première ligne. Peu enclins à engager des hommes et des frais pour des résultats incertains, les autres pays sont d’autant plus réticents à contrebalancer cette prévalence qu’ils craignent d’être entraînés dans la défense d’intérêts qui ne sont ni les leurs ni même ceux de l’UE.

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