Liste des auteurs

Article de Jean-Michel Bezat paru dans Le Monde du 5 janvier 2006

La privatisation partielle d’EDF relance le débat sur la sûreté des centrales nucléaires

jeudi 5 janvier 2006 par Jean-Michel Bezat

La sûreté nucléaire est-elle soluble dans le marché ? Après l’introduction en Bourse d’EDF, les syndicats, les autorités indépendantes et les experts mettent désormais en garde ses dirigeants contre un relâchement des règles de sécurité dans ses 19 centrales. Tous, ils demandent que le pôle nucléaire de l’électricien ne pâtisse pas du programme de 7,5 milliards d’euros d’économies prévu sur la période 2005-2007.

Les recommandations de l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) au premier exploitant mondial de centrales ont pris cette année un relief particulier. "EDF a engagé un ensemble de programmes de réduction des coûts et d’amélioration de sa compétitivité", écrit son directeur général, André-Claude Lacoste, au PDG du groupe, Pierre Gadonneix. L’ASN "veut en contrôler attentivement les conséquences en termes de sûreté".

La mise en garde est aussi venue de l’inspecteur général pour la sûreté nucléaire d’EDF dans son rapport 2004. S’il constate "une tendance globale à l’amélioration" et la solidité des "lignes de défense" contre un accident, Pierre Wiroth regrette que le groupe français ne se situe "que dans la moyenne des exploitants mondiaux". Le risque est bien, selon lui, que "la volonté d’accélérer certaines opérations" en vienne à "occulter peu à peu dans les esprits la préoccupation de sûreté".

La CGT devait poser la question de la "course aux profits", mercredi 4 janvier, lors d’une conférence de presse notamment consacrée à la sécurité et au "maintien des compétences" dans ce secteur. "Jusqu’à présent, le risque a été maîtrisé, mais il faut que l’autorité de sûreté tape plusieurs fois du poing sur la table pour être entendue de la direction", déplore Joseph Boyer, secrétaire CGT du comité national d’hygiène et de sécurité d’EDF.

Le directeur de la division de la production nucléaire (20 000 salariés) d’EDF retourne l’argument. "Se poser des questions, comme celle de l’incidence du changement de statut sur la sûreté, est légitime. C’est même, dans le nucléaire, un acquis de notre culture de sûreté", souligne Serge Massart, assurant que le pôle nucléaire sera largement épargné par les 6 000 suppressions d’emplois prévues d’ici à 2007. La CGT affirme qu’il n’y aura, dans le nucléaire, que 3 embauches pour 8 départs dans les prochaines années. M. Massart répond que l’effort portera sur les emplois administratifs et que sa division a embauché 1 025 personnes de plus que le nombre de départs à la retraite entre 1999 et 2004. "Au total, il y aura un maintien global des effectifs", calcule-t-il.

Les dépenses de maintenance (1,4 milliard d’euros par an) et la politique de gestion anticipée des compétences, qui permet de préparer la relève dans de véritables "pépinières", ne seront pas non plus sacrifiées, ajoute-t-il. La recherche de productivité ne date pas d’hier, comme le montre la progression du taux de disponibilité du parc pour la production d’électricité (hors période d’arrêt), passé de 70 % à 83 % entre 1984 et 2004, sans qu’elle se traduise, selon lui, par une recrudescence des incidents.

Les données de l’ASN indiquent que, depuis l’accident de la centrale de Saint-Laurent (Loir-et-Cher) en 1980, les complications survenues - qui doivent lui être notifiées puis rendues publiques - n’ont jamais dépassé le niveau 2 sur une échelle internationale qui en compte huit, la catastrophe de Tchernobyl, en 1986, ayant été classée de niveau 7.

Mais le parc nucléaire vieillit - il a 20 ans d’âge moyen - et devra être renouvelé à partir de 2020 au rythme de 1 à 1,5 réacteur par an, selon EDF. Ce vieillissement impose une vigilance accrue mais a, paradoxalement, des effets bénéfiques. Les ingénieurs d’EDF rappellent qu’ils ont derrière eux "1 000 années réacteurs d’expérience" et qu’elles leur permettent d’accroître la sûreté des installations.

Le statut public ou privé ne change rien : Tchernobyl (1986) était sous le contrôle de l’Etat soviétique, Three Mile Island (1979) gérée par le privé. S’ils soupçonnent un relâchement de la culture de sûreté aux Etats-Unis après la dérégulation du marché de l’énergie dans les années 1990, les experts soulignent aussi la rigueur des exploitants privés en Finlande ou en Suisse. Anne Lauvergeon, présidente d’Areva, évoque volontiers l’extrême exigence du groupe d’électricité finlandais TVO avant de choisir l’EPR, le réacteur de troisième génération franco-allemand. " Les enjeux sont si importants qu’aucun dirigeant, public ou privé, n’a intérêt à être laxiste", tranche Jean Syrota, ancien patron de la Cogema.

Le réseau Sortir du nucléaire ne partage pas cet optimisme et dénonce, depuis des semaines, la "triple menace" qui pèserait sur 34 des 58 réacteurs français : deux défauts reconnus par EDF (pompes et risque de colmatage des filtres) dans le circuit de recirculation d’eau destiné à refroidir le coeur des réacteurs en cas d’accident et l’inadaptation des centrales aux séismes, un risque revu à la hausse par le ministère de l’environnement.

Partisan du nucléaire, Georges Charpak n’est pas moins vigilant. Le Prix Nobel de physique 1992, coauteur de l’essai De Tchernobyl en Tchernobyls (Odile Jacob, 2005), réclame un contrôle "indépendant" d’EDF et des autres exploitants par une autorité internationale. Une mesure d’autant plus urgente, dit-il, que les centrales vont se multiplier.

Version imprimable de cet article Version imprimable

Forum de l'article

Aucune réaction pour le moment!
Répondre à cet article
 
Propulsé�par SPIP 1.9.2b | Suivre la vie du site  RSS 2.0 | Navigateur conseille Get Firefox! espace prive | Téléchargez le Squelette du site

CSS Valide !