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Propos recueillis par Fanny Doumayrou parus dans L’Humanité du 10 avril 2006

La révolte des soutiers de la vente

lundi 10 avril 2006 par Fanny Doumayrou
Travail illégal . La société Haute Fidélité employait des centaines d’animateurs-vendeurs dans les grandes surfaces, sans verser leurs cotisations à l’URSSAF. Les précaires s’organisent.

« Ils ont voulu profiter de la faiblesse des précaires pour les surexploiter, ils pensaient qu’ils n’oseraient jamais se défendre. Maintenant nous les attaquons au pénal. Nous allons leur montrer que des fourmis peuvent se battre comme des lions. » Ancien cadre de Haute Fidélité, une société recrutant des animateurs-vendeurs en grandes surfaces, Fouad Qendil a claqué la porte il y a un an. Il dénonce le « plan Barracuda » de son patron Renaud Mabileau, consistant à ne pas déclarer une partie des salariés pour augmenter ses marges.

« Je suis entré à Haute Fidélité en septembre 1996. Cette société basée à Paris fonctionne comme une boîte d’intérim pour des grandes marques du domaine audiovisuel comme Casio, Canon, Club-Internet, etc. Elle leur fournit des salariés qui vont les représenter dans des grandes surfaces comme Carrefour, Auchan, la Fnac, Géant Casino, dans toute la France. Il y a trois sortes d’activités. Le salarié peut faire des animations-ventes de produits dans les rayons des magasins. Ou bien il fait du « merchandising » : il passe dans les grandes surfaces pour installer de la publicité ou former les vendeurs à un nouveau produit. Ou bien il est carrément représentant régional de la marque, toujours auprès des grandes surfaces.

Je travaille d’abord comme animateur, puis je deviens responsable régional Rhône-Alpes - Centre. Je suis basé à Annecy, j’organise les plannings d’environ 600 salariés. Même comme cadre, j’enchaîne des CDD d’un mois pendant un an, avant d’être embauché en CDI ! Là, la magouille commence. Haute Fidélité me paye 1 500 euros net, plus 1 300 euros en remboursement de frais kilométriques, qu’en réalité je n’effectue pas. Autrement dit, la moitié de mon salaire est au noir. Les autres cadres sont payés de la même façon.

Des CDD d’un jour ou deux

Pour les salariés, c’est l’emploi en miettes. Les animateurs travaillent surtout les week-ends, en CDD d’un jour ou deux. S’ils travaillent un mois d’affilée, la direction fait quatre CDD d’une semaine, voire un CDD par jour ! Comme ça, pas d’ancienneté à payer, et puis elle peut les virer tout de suite en cas de problème. Elle ne verse pas la prime de précarité, ni les congés payés, ni les heures supplémentaires. Les journées de formation à Paris ne sont pas payées. Si quelqu’un réclame, il est aussitôt écarté. Au total, un animateur peut gagner entre 300 euros par mois et 1 500 pour les mois chargés, avant les fêtes. Mais sur l’année, il est bien en dessous du SMIC. Les représentants ont des contrats plus longs, de six mois ou un an, payés en partie au noir. Ensuite, Haute Fidélité se débarrasse d’eux pour ne pas avoir à les embaucher en CDI. Tout le système fonctionne sur la fragilité des salariés. Haute Fidélité sait bien que ce sont des étudiants qui ont besoin d’argent, des chômeurs, des femmes seules avec enfants, des érémistes, des personnes d’origine étrangère. Bref, des gens qui ne trouvent rien d’autre pour vivre et qui ne vont pas réclamer. Un sous-prolétariat interchangeable, jetable à l’infini.

Faire payer les précaires

En octobre 2003, le PDG, Renaud Mabileau, convoque tous les cadres de l’entreprise, et nous dit : « Le fisc me redresse, ils me font chier, ils veulent que je paye. Mais j’ai un plan, ça s’appelle le plan Barracuda. Le barracuda a toujours faim. J’ai pas envie de payer, on va faire payer les précaires. On ne va plus les déclarer, ce qui va dégager 30 % de marge pour payer le fisc. » Il nous demande de dresser des listes de salariés « à sacrifier », les personnes les plus fragilisées qui sont prêtes à tout accepter, qu’on pourra payer d’un simple chèque. À partir de là, les magouilles s’accélèrent. Quelqu’un qui travaille cinq jours est payé pour un jour, le reste est versé en faux frais kilométriques. Les salariés attendent un, deux ou trois mois avant d’être payés, Haute Fidélité prétexte des problèmes avec La Poste, des pannes informatiques. Ils sont obligés de mendier leur salaire et ne peuvent pas toucher les ASSEDIC car la société ne leur remet pas les attestations de fin de contrat. Parfois ils travaillent sans contrat, parfois ils n’ont pas de feuille de paye. Les cadres qui jouent le jeu ont des primes allant jusqu’à 4 000 euros par mois.

En février 2005, Mabileau nous convoque de nouveau et nous annonce son plan « Monte Cassino ». Il reproche à quatre cadres, dont moi, de ne pas assez collaborer. Il licencie sur-le-champ le responsable national qui s’oppose à lui. Dans la foulée, deux cadres régionaux sont virés. Moi, je pars en arrêt maladie pour dépression. Pendant plusieurs mois, Haute Fidélité me harcèle, me pousse à démissionner. Je me décide enfin à aller voir l’inspecteur du travail. Je lui raconte toute l’affaire, il n’en croit pas ses oreilles.

Inconnus à l’URSSAF

Il effectue un premier contrôle sur René, un salarié de Haute Fidélité travaillant pour Sony au Carrefour d’Annecy (voir ci-contre). L’URSSAF confirme qu’il n’a jamais été déclaré. Nous découvrons alors que Haute Fidélité n’avait pas déclaré la plupart de ses salariés, même avant le plan Barracuda ! Quand elles existaient, les feuilles de paye étaient bidon ! Sur la France entière, environ 8 800 personnes peuvent être concernées. Sans le savoir, elles ont travaillé sans être couvertes, sans cotiser.

Nous alertons le plus de salariés possible. Les réactions et témoignages affluent. Deux salariés avaient eu des accidents de voiture dans le cadre du travail, Haute Fidélité leur avait dit de se débrouiller avec leur assurance. Un autre s’était renseigné un jour sur ses points auprès de sa caisse de retraite. On lui avait répondu qu’il n’existait pas ! Il avait continué à travailler car Haute Fidélité était sa seule ressource.

Aujourd’hui, l’URSSAF et le fisc enquêtent, tout comme l’inspection du travail, qui va transmettre un procès-verbal au parquet de Paris. Renaud Mabileau disait toujours qu’il s’en foutait de l’URSSAF. Comme il détruisait régulièrement les documents concernant les salariés, les contrôleurs ne pouvaient rien voir et se contentaient de lui mettre une amende de 8 000 euros, une broutille pour lui. Maintenant, il pleure ! Avec plusieurs anciens salariés de Haute Fidélité, nous avons monté en février un collectif [1]. La semaine dernière, cinquante précaires sont venus à notre première réunion à Lyon. Nous allons attaquer au pénal non seulement Haute Fidélité, mais aussi les grandes marques qui ont eu recours à elle. Car vu le prix qu’elles payaient pour la prestation, elles ne pouvaient ignorer qu’il y avait du travail illégal et que les droits des salariés n’étaient pas respectés. On peut même dire qu’elles payaient Haute Fidélité pour prendre ce risque ! Nous attaquerons aussi les grandes surfaces car elles profitaient de ce système qui vivait sur la misère et précarisait encore plus les précaires. »


« J’irai jusqu’au bout »

René, cinquante ans, habitant Annecy, a commencé à travailler pour Haute-Fidélité en décembre 2004.

« J’ai été embauché pour faire du merchandising. Je passais dans les grandes surfaces pour installer des publicités et former les vendeurs aux nouveaux produits de marques comme Sony, Casio, Tom-Tom. Je devais faire dix magasins par jour, c’était payé 10 euros par magasin, sur un secteur qui allait de Dijon à Clermont-Ferrand et Montélimar. J’avais une voiture et une carte essence de la boîte, j’étais sur la route de 8 h 30 à 20 heures mais les temps de trajet n’étaient pas payés, et le soir je devais en plus passer une heure et demie à faire un rapport que j’envoyais par Internet. Les formations à Paris n’étaient pas payées non plus. Je n’avais jamais de contrat de travail. J’étais payé le 15 du mois suivant, une partie en heures de travail, le reste en faux remboursements de frais kilométriques. Par exemple, en août, j’ai fait une mission de six jours pour Club-Internet. Haute-Fidélité m’a versé 327 euros seulement de salaire, et 533 euros en frais. À cause de ça, je ne pouvais pas toucher les ASSEDIC car je n’avais jamais assez d’heures travaillées.

Cet été, j’ai commencé à en avoir assez. Un jour, à Paris, la direction nous a annoncé qu’elle ne nous fournirait plus de carte essence, soi-disant parce qu’il y avait des abus. Je suis revenu de Paris avec la voiture de fonction, à 3 heures du matin je suis arrivé à Annecy mais je n’ai pas pu payer le péage, car j’étais à découvert. J’ai dû signer une reconnaissance de dette, une humiliation ! Le lendemain matin, je repartais sur les routes. Je n’avais pas le choix. J’ai deux enfants, c’est mon seul revenu, je ne peux même pas toucher le RMI car je suis hébergé par une amie et la CAF refuse de croire que ce n’est pas ma compagne.

En novembre, j’étais en mission pour Sony à Carrefour Annecy, lorsque j’ai été contrôlé par l’inspecteur du travail. J’ai alors appris que je n’avais jamais été déclaré à l’URSSAF par Haute-Fidélité. J’avais fait tous ces kilomètres sans être couvert, jles conséquences en cas d’accident ! Si j’avais tué quelqu’un ! Comme ma dernière mission ne m’a pas été payée, en décembre j’ai porté plainte contre Carrefour, en considérant qu’ils sont responsables de ce qui se passe dans leurs murs. Aussitôt, ils ont bloqué l’entrée de tous leurs magasins aux animateurs Haute-Fidélité, pour se couvrir. Malibeau, le PDG de Haute-Fidélité, perdait beaucoup d’argent. Il est descendu de Paris pour me rencontrer. Naïvement, j’ai accepté et de retirer ma plainte contre Carrefour en échange de 5 000 euros sur ce qu’il me devait. Mais Carrefour n’a toujours pas levé le blocage. Malibeau s’est donc retourné contre moi, il m’a accusé de lui avoir extorqué les 5 000 euros !

Aujourd’hui je n’ai ni travail ni ASSEDIC, mais je suis prêt à aller jusqu’au bout dans cette affaire.


« Beaucoup de discrimination »

Nadia, 27 ans, a travaillé dix ans pour Haute-Fidélité.

« Au début j’étais animatrice, puis je me suis occupée du recrutement des animateurs et commerciaux. J’étais en CDD de deux jours à une semaine, j’en ai des cartons entiers. Haute-Fidélité recrutait beaucoup d’étudiants, parfois étrangers, par des annonces dans les facs, ou des chômeurs par des annonces à l’ANPE ou dans les missions locales. Il fallait se plier aux exigences des chefs de rayon des magasins. Il y avait beaucoup de discrimination par rapport au physique ou aux origines. Ils renvoyaient certaines personnes en disant « trop grosse », « trop petite ». Une fille d’origine africaine a été renvoyée de la Fnac d’Annecy au bout d’une demi-journée, sous prétexte qu’elle se serait déchaussée dans le magasin. J’y crois pas, c’était une copine de fac et je sais qu’elle savait se tenir. Les animateurs étaient aux ordres des chefs de rayon, pour les horaires et le travail. Parfois, ils leur demandaient de mettre le badge du magasin et s’en servaient comme vendeurs.

Je savais que les salariés étaient en partie payés au noir, puisque les directions régionales étaient classées en fonction d’un « taux Barracuda ». Moi-même, je devais proposer aux animateurs de gagner un peu plus en étant payés en partie en faux frais kilométriques. Mais je suis tombée de l’armoire quand j’ai appris que nous n’étions pas déclarés du tout. Pour moi, dix ans de cotisations se sont envolés ! Je veux que mes droits soient rétablis. »


« On était du bétail, corvéable à merci »

Raphaël, vingt-huit ans, d’Annecy, aujourd’hui informaticien, a travaillé trois ans pour Haute-Fidélité.

« En novembre 2002 j’ai répondu à une petite annonce de Haute-Fidélité. J’avais fini l’école, j’étais au chômage, je prenais ce qui passait. En trois ans, j’ai eu 80 CDD. J’ai surtout travaillé dans les Fnac et les Auchan. C’était pas de tout repos. On était debout toute la journée, dans le bruit et avec les chefs de rayon sur le dos qui nous poussaient à faire des ventes. Haute-Fidélité nous annonçait tel salaire, on touchait toujours moins. Et parfois, il fallait faire des pieds et des mains pour être payé. Mais quand on a besoin de travailler, on n’est pas en situation de contester, et ils le savent.

Quand j’ai appris que je n’avais jamais été déclaré, j’ai été choqué. Pendant trois ans je me suis fait arnaquer, et j’ai pris des risques sur la route. Je veux que le patron paye ce qu’il doit, et qu’il aille en prison. Je veux aussi attaquer les donneurs d’ordres et les grandes surfaces, car au fond c’est elles qui profitent le plus du système. Elles se font payer par leurs fournisseurs des vendeurs dissimulés, elles augmentent leurs marges arrière. Dans les magasins, les chefs de rayon pouvaient nous demander de travailler pour eux, parfois de ranger la réserve ! Et ils pouvaient mettre fin à nos contrats quand ils voulaient. On était du bétail, corvéable à merci. »


« Une version antérieure du CPE »

Khalid, 26 ans, d’Annecy, a commencé à travailler pour Haute-Fidélité en octobre dernier.

« Je suis au RMI, c’est la misère, alors dès qu’on peut travailler on saute dessus. J’avais des CDD d’un jour ou deux avec un jour d’essai. Je devais être payé 52 euros par journée. J’ai fait plusieurs week-ends, je suis monté à Paris pour une formation. En tout, en deux mois et demi, j’ai fini par toucher seulement 150 euros mais j’ai payé 140 euros pour le billet de train. Un jour, j’ai refusé une mission pour le 11 novembre parce qu’ils voulaient me payer comme un jour normal. Ils m’ont viré direct.

De toute façon je n’aurais pas pu continuer longtemps à travailler comme ça sans toucher d’argent, à coups de contrats sans jamais savoir si j’allais être repris ou pas. La boîte faisait tout comme ça l’arrangeait elle. Pour moi, ce boulot c’était une version antérieure du CPE. Avec le CPE, ils veulent légaliser tout ça. »

[1] Site Internet de l’Association de défense des droits des salariés précarisés : http://addsp.ifrance.com .

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