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DEREK PERROTTE | Les Echos du 23 avril 2007

La série de suicides en entreprise révèle les carences des nouvelles organisations du travail

lundi 23 avril 2007 par DEREK PERROTTE
La multiplication, ces derniers mois, de suicides sur les lieux de travail, dont un dernier jeudi dans une usine PSA, met brutalement en lumière le niveau élevé de stress chez des salariés en perte de repères et de reconnaissance professionnels.

Un ouvrier de cinquante et un ans de PSA Peugeot Citroën a mis fin à ses jours jeudi sur son lieu de travail à Mulhouse (Alsace), a-t-on appris à la veille du week-end. Ce nouveau drame vient s’ajouter à une liste déjà longue de suicides dans des entreprises ces derniers mois. Début février, un salarié d’une autre usine de PSA s’était donné la mort en évoquant ses conditions de travail dans sa lettre d’adieu. La centrale EDF de Chinon a vu quatre ouvriers mettre fin à leurs jours en deux ans. Depuis décembre, le Technocentre de Renault, à Guyancourt (Yvelines), a défrayé la chronique avec trois suicides coup sur coup. Sodexho vient également d’être frappé.

« Isolés et désarmés »

Ces différents drames ne sauraient s’expliquer par les seules situations et motivations personnelles. Ils témoignent du désespoir croissant de nombreux salariés confrontés à un stress devenu insoutenable pour eux. Course à la productivité, pression aux résultats, harcèlement moral, individualisation des carrières, multiplication des objectifs parfois contradictoires... les syndicats dénoncent depuis plusieurs années l’impact négatif de ces nouveaux modes de management sur la santé morale et physique.

De fait, les suicides en entreprise, rares dans les années 1970 et 1980, se développent depuis l’apparition il y a quinze ans de ces organisations modernes du travail. « Le premier fléau est l’individualisation croissante des carrières. Seul, on est plus fragile qu’en équipe. S’y ajoutent la perte de repères, et donc d’identité, dans des organisations que les salariés ne comprennent plus, et le manque de reconnaissance de leur travail. Cela les laisse isolés et désarmés », analyse Bernard Salengro, médecin du travail et délégué national CGC, qui dénonce aussi « l’incompétence des managers en gestion humaine et le manque de temps qu’ils consacrent à leurs troupes en raison d’emplois du temps surchargés ». « L’étau juridique se resserre »

Le Code du travail fait obligation aux employeurs d’évaluer les risques professionnels, y compris psychosociaux, et de préserver la santé physique et mentale des salariés, et la jurisprudence impose de plus en plus une obligation de résultat en la matière. Mais les entreprises tardent à mesurer l’ampleur du phénomène et, surtout, à réagir. Selon Patrick Charrier, docteur en psychologie et directeur opérationnel de Psya, un cabinet de conseil en gestion des risques psychosociaux, « l’incertitude professionnelle croissante fragilise humainement les salariés ; ils n’arrivent plus à se structurer par le travail, ce qui est d’autant plus problématique que dans nos sociétés modernes la vie privée est aussi de plus en plus instable ». Mais, dans l’entreprise, constate-t-il, « le sujet est encore tabou bien que les dirigeants sentent parfaitement monter le problème et commencent à s’en inquiéter, car l’étau juridique se resserre. Mais, pour eux, le stress, même élevé, fait partie du travail ».

En novembre, l’INRS dénonçait l’idée, en vogue, qu’il existe un « bon stress » et s’inquiétait de la vacuité des dispositifs de prévention mis en place : « Ce n’est pas en organisant une séance collective de yoga qu’on lutte contre le stress, mais en menant une vraie réflexion sur son organisation du travail. »


Premier concerné, le monde de l’automobile cherche une explication ailleurs que dans les cadences

Baptisé « la Ruche », le Technocentre de Renault, qui a défrayé la chronique avec trois suicides coup sur coup en décembre, est un monde à part dominé par les ingénieurs et designers.

Trois suicides et une tentative en quelques mois chez Renault à Guyancourt, deux autres dans les usines de l’est de la France de PSA : que se passe-t-il dans le monde de l’automobile ? Difficile d’établir des liens entre ces différentes affaires, tout à fait inhabituelles dans l’industrie nationale, et qui n’ont rien à voir - même si la majorité d’entre elles sont en partie liées aux conditions de travail - avec l’image traditionnelle de l’ouvrier aliéné par des cadences infernales sur les chaînes. D’autant que les deux constructeurs français sont loin de tourner actuellement à plein régime.

Tout d’abord, les cas survenus chez Renault se sont produits au Technocentre de Guyancourt (Yvelines), un monde à part baptisé « la Ruche » dominé par les ingénieurs et designers. Il est vrai que chez le constructeur au losange, l’ambiance de travail a changé depuis quelque temps, pour des raisons en partie conjoncturelles : les ingénieurs sont tenus de développer, dans la plus grande discrétion, 26 nouveaux modèles, qui seront essentiels au redressement commercial du groupe, attendu à partir de la fin 2007. Du jamais-vu dans l’entreprise.

La pression et le stress ne s’arrêtent pas là : les attentes du management vis-à-vis des cadres ont été nettement resserrées, avec la définition d’objectifs individuels (« key performance indicators »), évalués lors d’entretiens annuels avec leur hiérarchie. Une certaine déshumanisation

Enfin, à Guyancourt, certains ont déploré une certaine déshumanisation du travail, avec la multiplication des échanges par e-mail ou vidéoconférence et la perspective de « bureaux partagés ».

Chez PSA, les deux cas de suicide ont eu lieu dans un autre univers professionnel, mais ne sont pas non plus liés à l’ambiance sur les chaînes de montage. L’ouvrier de cinquante et un ans ayant mis fin à ses jours jeudi dans un local technique du site de Mulhouse était un metteur au point de l’unité de mécanique, qui circulait entre unités pour vérifier les moyens de contrôle en qualité. Bien noté, il avait fait l’objet de deux promotions récentes et s’était dit satisfait de ses conditions de travail.

En février, un autre salarié du site PSA de Charleville-Mézières (fonderie) s’était suicidé, à l’extérieur du site, mais en mettant en cause ses conditions de travail. Chez PSA, on note que ces deux faits sont tout à fait exceptionnels, et seules les enquêtes pourront y apporter des explications.

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