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Article paru dans L’Humanité le 21 décembre 2006

La souffrance au travail

jeudi 21 décembre 2006
Le Drame humain du travail, essai de psychopathologie du travail, par Louis Le Guillant, préface d’Yves Clot. Éditions Ères, 2006, 320 pages.

Trente-huit ans après la mort de Le Guillant et vingt-deux ans après la première publication des travaux de ce psychiatre engagé, la réédition de quelques-uns de ses textes est un événement important pour tous les professionnels qui interviennent dans le champ du travail et de la santé. En effet, l’oeuvre de Le Guillant a le grand mérite de nous ouvrir les portes d’une clinique du travail respectueuse des travailleurs. Elle concerne tous ceux qui s’intéressent au travail comme moyen d’analyse et de transformation d’une société où, comme le dit Yves Clot [1], « l’exclusion sociale et le désoeuvrement se nourrissent paradoxalement d’une intensification du travail ». C’est probablement d’ailleurs cette attention portée à la coopération avec les travailleurs eux-mêmes et les syndicats qui lui a permis d’être attentif à des problèmes difficilement visibles et repérables directement par le médecin et le chercheur. Dans ses travaux, Le Guillant accorde une grande importance à l’étude des conditions de travail mais il ne s’agit pas pour lui d’établir un lien causal étroit entre le travail et la maladie mentale, une causalité linéaire entre le psychique et le social mais d’établir « un rapport dialectique entre facteurs psychologiques et fatigue nerveuse ».

La fatigue « dramatis(ant) les contradictions et les conflits, les difficultés, les craintes et les mécontentements, tant au niveau de la vie personnelle que de la vie de travail... rend plus intolérables les conditions de travail, plus infernales les cadences ». Ses travaux sont d’une grande actualité. Les conditions de travail décrites dans le texte consacré à l’étude de « La névrose des téléphonistes » ressemblent beaucoup à celles des opérateurs des plates-formes téléphoniques actuelles. Ce texte est significatif de la démarche de ce psychiatre hétérodoxe qui prend très au sérieux les revendications des travailleurs : faire confiance à la perspicacité des intéressés eux-mêmes pour rendre compte de la grande complexité de leur activité.

Mais il sait aussi que leurs efforts pour comprendre ce qu’ils vivent doivent être secondés. Le Guillant est lucide : le syndrome décrit par les téléphonistes concerne « tous les emplois comportant, avec ou sans fatigue musculaire, un rythme excessivement rapide des opérations ainsi que des conditions de travail objectivement ou subjectivement pénibles : mécanisation des actes et monotonie, surveillance étroite, rapports humains dans l’entreprise altérés... ».

Les téléphonistes examinées disent ne plus savoir vivre, marquant ainsi le sentiment d’être prisonnières d’une vie de travail vécue comme inutile. De cette impossibilité à faire quelque chose de leur expérience professionnelle dans leur vie de travail mais aussi dans les autres secteurs de leur existence naît le trouble.

Le Guillant nous montre la voie ; ce n’est pas dans l’exercice renforcé de la « bonne pratique » ou le développement de cellules d’écoute que la réponse à la dégradation des conditions de vie des travailleurs est à chercher mais plus probablement dans le développement des ressources que les travailleurs fabriquent eux-mêmes ensemble dans l’exercice de leur métier, sorte de répondant collectif de la vie individuelle au travail.

Régis Ouvrier-Bonnaz Chercheur à l’Institut national d’étude du travail et d’orientation professionnelle

[1] Titulaire de la chaire de psychologie du travail du Conservatoire national des Arts et Métiers qui a supervisé et préfacé cette nouvelle édition.

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