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Article de Hervé Morin paru dans le Monde du 28 octobre 2006

Le CEA, laboratoire du démantèlement de l’héritage nucléaire

samedi 28 octobre 2006 par Hervé Morin
Le nucléaire engendre des chiffres vertigineux. Il en va ainsi du démantèlement partiel des installations du Commissariat à l’énergie atomique (CEA), évalué à 8 milliards d’euros. Pour le seul site de Marcoule (Gard), berceau de la production de plutonium militaire et du retraitement des combustibles usés, le devis est de 6 milliards d’euros. Ce chantier représente 140 000 m3 de zones contaminées et irradiantes. Il produira 27 000 tonnes de déchets de faible et très faible activité, dont le conditionnement nécessitera 4,3 millions d’heures d’interventions et 1 million d’heures d’études. Les opérations, entamées en 1997, prendront fin vers... 2035.

"C’est une première mondiale !", insiste Philippe Pradel, directeur de l’énergie nucléaire du CEA. Selon cet ancien de la Cogema, "le plus difficile est fait", en termes de manipulation des produits les plus irradiés. Le chantier, qu’il faisait visiter, jeudi 26 octobre, "n’est pas seulement un mal nécessaire : il nous permet de faire la preuve que nous pouvons mettre correctement un terme à la première génération des centrales nucléaires". Démonstration d’autant plus attendue que la filière nucléaire française entend profiter de la conjoncture, favorable à l’étranger à la relance de ce type d’énergie.

Avec les sites plus modestes de Grenoble et Fontenay-aux-Roses (Hauts-de-Seine), Marcoule est donc un laboratoire du démantèlement d’installations nucléaires et de la gestion des déchets engendrés par des décennies d’activité. Le "gros morceau" est l’usine de plutonium no 1 (UP1), où fut séparé l’ingrédient essentiel de la force de frappe française, issu des réacteurs plutonigènes de la filière graphite-gaz.

La radioactivité omniprésente impose des précautions de tous les instants. Dans un atelier où l’on produisait des lingots de plutonium, deux ouvriers aux allures de Bibendum scient un tube d’acier. Couverts d’une combinaison rose étanche, gonflée pour que la surpression interdise tout contact avec des particules radioactives, ils ne peuvent travailler que deux heures par jour.

60 000 FÛTS À "EMBALLER"

Parfois, des robots prennent le relais. Pour assainir une salle de filtration des gaz de ventilation, deux chenillettes dotées d’un bras articulé, commandées à distance, se partagent le travail : l’une tient une tôle, que l’autre découpe, sous l’oeil de la caméra d’un petit robot explorateur. Les machines sont lentes : il faudra cinq ans pour ce seul local. Afin d’accélérer les opérations, des caméras gamma ont été mises au point. Elles sont capables de détecter à distance les "points chauds", à travers l’acier des canalisations et des fûts.

Dès l’origine, UP1 a produit des déchets radioactifs, coulés alors dans de simples fûts pétroliers. La pratique était de les immerger en mer. Quand des traités internationaux ont mis fin à ce mode de "gestion", les fûts ont été empilés dans des casemates. Il en reste 60 000 à emballer dans de nouvelles coques d’inox. Soit trente ans d’activité.

Comment assurer le financement sur une si longue période ? Le CEA a constitué deux fonds consacrés, l’un civil (3,96 milliards d’euros), l’autre militaire (4,18 milliards d’euros), hors coûts de stockage des déchets. Le fonds civil, créé en 2001, outre des actifs financiers liquides, a reçu 15 % du capital d’Areva, sur les 79 % détenus par le CEA. Il est alimenté chaque année par le versement de dividendes. Le fonds militaire reçoit des contributions d’EDF et d’Areva en contrepartie de leur désengagement des opérations de démantèlement, tandis que les modalités de la contribution de l’Etat "restent à définir", indique le CEA.

Sur un panneau syndical, une note de 2005 de la CFE-CGC rappelle que "vu la complexité et la durée du projet, nul ne peut être certain de l’exactitude des devis". Philippe Pradel rétorque qu’après dix ans d’opérations, les coûts sont tenus, que le niveau de radioactivité rencontrée est moindre qu’escompté et qu’une marge de 10 % a été prévue pour anticiper les aléas du chantier.

En 2005, la Cour des comptes estimait que les charges de l’ensemble de l’"aval du cycle nucléaire" - retraitement et stockage des déchets - représentaient 10 % du coût de production du kilowattheure nucléaire. La loi sur les matières et déchets radioactifs du 28 juin a institué une Commission nationale d’évaluation du financement du démantèlement et de gestion des déchets, chargée de vérifier que les provisions constituées seront suffisantes. Le décret d’application n’est pas encore paru.


Chronologie

1945 : création du Commissariat à l’énergie atomique (CEA).

1956 : construction à Marcoule (Gard) du premier réacteur nucléaire graphite-gaz français, G1, assurant la production de plutonium militaire.

1958 : création de l’usine plutonium no 1 (UP1) destinée à extraire ce plutonium et à retraiter les combustibles irradiés de la filière graphite-gaz.

1976 : le site passe sous la responsabilité de la Cogema, filiale du CEA.

1997 : arrêt définitif de production d’UP1. Début du démantèlement.

2006 : la responsabilité du site est transférée au CEA.

2035 environ : fin du démantèlement des installations et du conditionnement des déchets de la filière graphite-gaz.

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