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Un article de Agathe Logeart paru dans le nouvel Observateur du 14 avril 2005

Le Carrefour du non

jeudi 14 avril 2005 par Agathe Logeart
Dans cet hypermarché de Port-de-Bouc, théâtre d’une grève dure menée par la CGT, dire non au traité européen, c’est d’abord dire non à la précarité, aux petits chefs et aux petits salaires

C’est un pique-nique. Dans l’air de printemps, flottent l’odeur de la saucisse qui grille et le parfum du pastis. Le jus sucré des tomates dégouline d’un saladier géant. On a dressé la table, déployé une nappe, ouvert le parasol. Un tout-petit s’est assoupi à l’ombre, dans sa poussette. Des enfants chahuteurs tapent dans un ballon. Les femmes tendent leur visage vers le soleil. Ça fait drôle de bronzer sur un parking.

Depuis le 25 mars, à l’hypermarché Carrefour de Port-de-Bouc, « on fait Club Med ! », plaisantait il y a quelques jours encore Claudette Montoya, déléguée nationale au commerce de la CGT et représentante syndicale du magasin, où elle a commencé à travailler il y a trente ans. Les enseignes ont valsé, Mammouth, Montlaur, Carrefour depuis un peu plus de dix ans. Claudette a commencé à la caisse centrale, continué à la compta, puis à la gestion de l’épicerie. Elle connaît tout du magasin et par leurs prénoms les 170 salariés, dont « plus de 70 », dit-elle, sont en grève. Elle sait tout des salaires : à 54 ans, avec son ancienneté, elle gagne 975 euros par mois. Les temps partiels - souvent des femmes seules avec des enfants - touchent dans les 700 euros pour un peu plus de 28 heures par semaine. « Avec une paye pareille, à partir du 10 du mois, il n’y a plus de sous, et c’est souvent café au lait pour les enfants. »

Il y a eu le 21 avril 2002, le mouvement pour la sauvegarde des retraites en 2003, la journée du 10 mars pour l’augmentation du pouvoir d’achat : plus ça allait, plus elle a senti monter la colère. Marre d’entendre les petits chefs dire : « Si j’avais une femme grosse comme vous, je la baiserais même pas. » Ras le bol du harcèlement des contremaîtres cravatés qui minutent les pauses pipi. Ecœurement devant la hausse des dividendes des actionnaires du numéro 2 de la distribution « +27% », et le montant des indemnités de départ de l’ancien PDG, Daniel Bernard, « 350 années du salaire d’une caissière ! ». Si la grève, décidée le 25 mars, est la plus dure qu’ait jamais connue le groupe, « il n’y a pas de surprise... ». Et voilà qu’en plus on lui demande d’approuver le traité constitutionnel ! Dans un carton, sagement pliés, des tracts de la CGT Bouches-du-Rhône dénoncent « le dumping social » et appellent à « combattre l’Europe libérale », à « agir pour une Europe sociale ».

Tout autour, la cause est entendue. « Le 29 mai ? A 8 heures du mat, j’y suis, et ce sera non !, dit Martine (1), caissière, mère de quatre enfants. Il est hors de question que je loupe mon référendum : déjà qu’on n’a pas assez de boulot, alors si tout le monde rentre, on va faire comment ? » Ses copines se marrent : elles voteront toutes non. « Parce qu’avant l’euro, avec 600 francs, on avait un beau chariot. Maintenant, c’est l’équivalent de 1 000 balles qu’il faut sortir pour avoir la même chose », dit Sylvie. Ce sera non aussi pour Vanessa : « On va perdre ce pour quoi nos parents se sont battus : la sécu, les retraites, les acquis sociaux. Leur Constitution, ce sera sans moi ! » Valérie : « Déjà voter Chirac, après le 21 avril, c’était pas passé. Et là, il faudrait encore se courber ? Il ne reste plus qu’à leur donner notre cul ! »

Ce qu’elles demandent, ces femmes en colère, c’est « tout petit » : comme dans d’autres magasins du groupe, des tickets-restaurant « à 3,50 euros », parce qu’elles en ont assez de se nourrir de pizzas ou de quiches, « sans même un morceau de salade », dans des distributeurs automatiques. La conversion de CDD en CDI, le passage aux 35 heures pour celles et ceux qui travaillent 30 heures, une prime d’intéressement, des horaires de travail équitable, « parce qu’on n’en peut plus du temps partiel non choisi, avec des coupures absurdes et des emplois du temps qu’on nous chamboule à la dernière minute ». L’autre semaine, en signe de solidarité, des agriculteurs du Modef (2) sont venus vendre à des prix dérisoires leur production sur le parking : 5 tonnes de tomates, pommes de terre, oignons. « Une façon de mettre une banderille supplémentaire, dit Daniel Roche, petit producteur de tomates sur l’étang de Berre. Dans les hypers, les consommateurs paient à prix d’or ce qui nous est payé une misère, et les salariés sont écrasés. Nous aussi, nous appelons à voter non à la Constitution : pas parce que nous sommes anti-européens. Parce que nous ne voulons pas rajouter une couche de libéralisme à une couche de libéralisme. »

L’autre petit matin, des CRS sont venus escorter des camions de livraison. On ne les a plus revus. Le magasin est de plus en plus vide. Son directeur, Alain Cohen, arrivé quelques jours avant la grève, assure que l’opération « est politique », « menée par des employés municipaux [Port-de-Bouc est un bastion communiste] et des dockers de Marseille, avec la CGT qui se fait mousser et monte l’affaire en mayonnaise ». Son magasin « commence à être sinistré », et « les non-grévistes ont le moral en bas des chaussettes ». Si ça continue, « on va devoir baisser nos grilles ».

En début de semaine, des grévistes ont reçu des assignations, par voie d’huissier, les convoquant à un entretien préalable en vue de leur licenciement, avec mise à pied conservatoire, en raison de sanctions disciplinaires. Les camions qui passent continuent de klaxonner en signe de solidarité. Mais sur le parking du Carrefour de Port-de-Bouc, la fête est finie.

(1)Les prénoms ont été modifiés.

(2)Mouvement de Défense des Exploitations familiale

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