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Un article de Virginie GOMEZ paru dans Libération du 9 juin 2006

Le baril en otage dans le delta du Niger

vendredi 9 juin 2006 par Virginie GOMEZ
Au Nigeria, des séparatistes multiplient les attaques contre les pétroliers.

Dans la nuit de mardi à mercredi, une installation de production de gaz, située à une trentaine de kilomètres au sud de Port Harcourt, poumon de la zone pétrolifère au Nigeria, a été attaquée. Les combats ont fait au moins trois morts parmi les forces de sécurité. Cinq Coréens ont été kidnappés dans un dortoir flottant attenant à la station. Le Mouvement d’émancipation du delta du Niger (Mend) a revendiqué le kidnapping et suggéré un échange : les otages contre Dokubo Asari ­ le leader d’un groupe armé du delta, emprisonné depuis septembre pour trahison ­, auquel la justice nigériane vient de refuser la liberté conditionnelle. Hier, le Mend a fait savoir que, à la demande d’Asari, les otages ont été relâchés.

Misère noire. Les cinq Coréens seront peut-être plus chanceux que les derniers otages du Mend, qui ont passé plusieurs semaines dans des criques. Peu avant son interpellation, Dokubo Asari ne cachait pas son hostilité au gouvernement nigérian, responsable ­ selon lui ­ de la misère noire des peuples du delta du Niger, en particulier de la communauté ijaw, dont il est originaire. Son arrestation et celle d’un politicien ijaw ont été suivies d’une vague de violence sans précédent. En décembre, des attaques ont été revendiquées par une mystérieuse Brigade des martyrs. Puis est apparu le Mend, qui multiplie les actions de guérilla.

Le delta du Niger est depuis longtemps en proie à la violence. Des communautés locales s’estiment lésées par l’exploitation pétrolière et organisent des mouvements de protestation ; des groupes armés luttent pour le contrôle de la contrebande du pétrole brut. L’armée exerce une répression brutale. Avant cette année, les derniers troubles d’envergure remontaient à 2003 : des affrontements interethniques avaient conduit à une baisse de 40 % de la production pétrolière. Premier producteur africain de pétrole avec 2,6 millions de barils par jour, le Nigeria ambitionne de monter à 4 millions. Les Etats-Unis rivalisent avec les nouveaux venus asiatiques, en particulier la Chine, pour mettre la main sur les champs les plus juteux.

Insécurité. L’appétit croissant des puissants est concomitant de l’avènement d’une guérilla sophistiquée qui utilise Internet pour faire passer ses messages sans se dévoiler. L’armement et les méthodes commando du Mend « supposent un entraînement », note un spécialiste du secteur pétrolier. Ce mouvement a aussi revendiqué deux attentats à la voiture piégée. Une explosion dans une caserne de Port Harcourt a fait deux morts. En frappant ainsi, le groupe armé distille un sentiment d’insécurité généralisée.

Le week-end dernier, une autre prise d’otages a eu lieu en mer. Huit expatriés ont été enlevés sur une plateforme d’exploration puis relâchés au bout de quarante-huit heures. Les autorités ont disculpé le Mend et révélé qu’une communauté locale était à l’origine du kidnapping. « Que des gens, pour résoudre un différend, montent une opération en mer à la recherche d’otages est une évolution notable et inquiétante », souligne une source proche d’une compagnie pétrolière.

Dans cette dernière affaire, le Mend a nié toute implication. Selon le groupe armé, des gouvernements locaux de la zone pétrolifère ont octroyé de fortes sommes à des « chasseurs de primes » pour obtenir la libération des précédents otages, amorçant un lucratif business. Des groupes de militants ijaws, qui ont servi d’intermédiaire entre le Mend et les autorités lors des négociations, auraient obtenu des concessions pétrolières. Le gouvernement nigérian l’admet, et justifie sa décision qui viserait à calmer les tensions. Certains craignent que cette méthode n’incite d’autres groupes armés à rechercher le même type de rétribution.

Objectif. La production de Shell, première compagnie du Nigeria, est amputée depuis février de 455 000 barils par jour, auxquels s’ajoutent 50 000 barils à cause d’une fuite. Le cours du baril n’en finit plus de battre des records, celui des 70 dollars ayant été récemment franchi. Le Mend promet de nouvelles attaques et martèle son objectif : l’interruption totale de la production pétrolière dans le delta.

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