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Article de Gaëlle Dupont paru dans Le Monde du 30 juillet 2006

Le "barrage de l’aluminium" divise l’Islande

dimanche 30 juillet 2006 par Gaëlle Dupont

Longtemps, les Islandais se sont comportés comme des enfants gâtés de l’environnement. Les 280 000 habitants de cette île plus grande que l’Irlande, dont les paysages glaciaires et volcaniques sont d’une exceptionnelle beauté, ne se souciaient guère, jusqu’à présent, de préserver une nature si imposante que rien ne semblait pouvoir la menacer.

Mais, depuis le 22 juillet, un campement de protestation est installé à l’est de l’île, à Karahnjukar, au nord du glacier Vatnajökull. L’objectif des organisateurs : s’opposer à la construction d’un ensemble de barrages destinés à approvisionner en énergie hydroélectrique une fonderie d’aluminium appartenant à la compagnie américaine Alcoa. Et tenter de stopper une série de projets comparables, qui visent à utiliser les rivières glaciaires et les champs géothermiques abondants de l’Islande, afin d’alimenter des multinationales de l’aluminium. La production de ce métal, largement utilisé dans l’industrie aéronautique, le secteur des transports et l’alimentation, est très gourmande en énergie.

Le projet de Karahnjukar est largement avancé. Le barrage principal, de près de 200 mètres - ce qui en fera le plus haut d’Europe - sera mis en eau en septembre, et la fonderie devrait entrer en service en 2007. "Cinquante-sept km2 seront inondés, et au total 3 000 km2seront affectés, soit 3 % de l’Islande", affirme Arna Magnusardottir, militante de l’association Saving Iceland.

Destruction du paysage, perturbation de la vie animale, disparition de chutes d’eau, altération de la circulation des sédiments dans la rivière sont à prévoir.

Le ministère de l’environnement rappelle que plusieurs modifications ont été apportées au projet afin de limiter son impact. "Les constructions seront très visibles, sans aucun doute, mais les conséquences sur l’environnement ne seront pas significatives", affirme Magnus Johannesson, secrétaire général du ministère. Le Parlement a approuvé le projet. Au ministère de l’industrie, Gudjon Gudjonsson, directeur de l’énergie, insiste surtout sur "les conséquences positives pour la population locale". L’usine emploiera 800 personnes. L’un des objectifs du gouvernement islandais est en effet de maintenir des emplois en dehors de la capitale Reykjavik, qui aspire petit à à petit toute la population de l’île.

L’autre but est de diversifier une économie centrée sur la pêche. "Nous sommes isolés, mais nous disposons de grandes quantités d’énergie renouvelable. Fournir les grandes compagnies internationales d’aluminium nous permet d’en exporter", explique M. Gudjonsson. Selon l’autorité nationale de l’énergie, qui finance la construction des barrages de Karahnjukar, seul un cinquième du potentiel hydroélectrique et une fraction des ressources géothermiques de l’île sont actuellement utilisés, même si la quasi-totalité de l’électricité et de la chaleur consommées par la population est issue de ces énergies renouvelables.

La construction de deux nouvelles fonderies et deux extensions importantes sont inscrites dans un plan de développement. S’il est mené à bien, la capacité de production d’aluminium en Islande passera en 2008 à 765 000 tonnes par an, contre 270 000 en 2005 et 90 000 en 1995. Le prix de vente de l’énergie est gardé secret. Pierre Després, vice-président chargé des affaires publiques d’Alcoa Canada (dont dépendent les unités de production islandaises), précise que les tarifs proposés sont "concurrentiels" sur un marché dominé par des pays émergents d’Amérique latine et d’Asie.

Cette opportunité de développement mérite-t-elle, dans un pays où le niveau de vie est très élevé, de sacrifier davantage de paysages ? Le débat fut longtemps confidentiel dans le pays. L’écrivain Andri Magnason a contribué à le faire émerger. Son dernier ouvrage, consacré à cette question, a battu le record des ventes. Selon les sondages, 50 % des Islandais s’opposent désormais à cette politique. "Ce programme n’est pas lié à la croissance normale de notre économie, nous n’en avons pas besoin, affirme Andri Magnason. Nous risquons de basculer dans une fuite en avant : plus nous construirons de barrages, plus nous serons dépendants de cette industrie." La préservation de la nature est d’autre part essentielle pour l’image du pays et le tourisme, argumente-t-il.

Le ministère de l’écologie laisse la question en suspens. "Les nouveaux projets sont inscrits dans le plan de développement, mais ils n’ont pas encore été approuvés", rappelle M. Johannesson. La politique de protection de la nature n’est pas oubliée, affirme le responsable, puisque le plus grand parc national d’Europe, qui couvrira 15 % du territoire, est en train d’être créé. Mais un autre débat pointe : la construction de nouvelles usines pourrait remettre en cause les objectifs de l’Islande en terme d’émissions de gaz à effet de serre. Ces questions devraient être au coeur du débat lors des prochaines élections, en 2007.


CHIFFRES

LE COMPLEXE HYDROÉLECTRIQUE DE KARAHNJUKAR comprend un grand barrage de 193 mètres de haut et 4 petits ouvrages. Deux millions de m3 d’eau seront stockés et circuleront dans 72 kilomètres de tunnels. La puissance annuelle générée sera de 4 600 GWh.

LES ÉNERGIES RENOUVELABLES abondent en Islande : 83 % de l’électricité consommée par la population proviennent de l’énergie hydraulique et 87 % du chauffage sont issus de la géothermie.

LES INDUSTRIES , principalement les fonderies d’aluminium, consomment 65 % de la production électrique totale.

LES ÉNERGIES FOSSILES sont destinées presque uniquement au secteur des transports, notamment aux bateaux de pêche. L’Islande a lancé un programme de développement de l’hydrogène.

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