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Libération le 30 janvier 2007 | Vittorio DE FILIPPIS, Sylvestre Huet

Le climat insoluble dans l’économie

mardi 30 janvier 2007 par Vittorio DE FILIPPIS, Sylvestre Huet
Effet de serre. Débattus au sein du Giec, réuni à Paris, les leviers économiques pour lutter contre le réchauffement trouvent difficilement écho dans les politiques des Etats.

« L a facture de l’inaction risque d’être salée. » Telle était, en substance, la réponse d’un petit homme aux cheveux et costume gris, peu habitué à parader sous les feux de l’actualité en dépit de son passé d’économiste en chef à la Banque mondiale. Son nom ? Nicholas Stern. C’était le 30 octobre 2006. Ce jour-là, à Londres, sir Nicholas Stern remet les conclusions d’un rapport (plus de 600 pages) au Premier ministre britannique, Tony Blair, et à son ministre des Finances, Gordon Brown.

L’alerte du rapport bouscule le ronron ambiant. Il estime que le changement climatique pourrait coûter à l’économie mondiale jusqu’à 5 500 milliards de dollars, soit 20 % du PIB mondial, « plus si les gouvernements ne prennent pas de mesures radicales dans les vingt prochaines années » . En comparaison, « il suffirait de mobiliser 1 % du PIB mondial chaque année, soit 275 milliards d’euros dans la lutte contre les émissions de gaz à effet de serre, pour éviter les pires conséquences économiques et humaines du changement climatique », précise Minh Ha Duong, économiste spécialiste des questions environnementales. En l’absence d’action forte, les conséquences économiques et sociales seront comparables à celles engendrées par les deux guerres mondiales et la grande dépression des années 30.

Le changement climatique était à l’origine un problème de climatologue. Il est devenu une évidence planétaire, un enjeu politique, un défi économique. Difficile d’imaginer, et pourtant les experts l’affirment : un Etat comme celui de Tuvalu, minuscule île du Pacifique Sud, est condamné par le réchauffement climatique. L’engloutissement de ses terres est déjà programmé. Ce sera vers la fin du siècle, lorsque l’élévation du niveau des mers aura atteint près d’un mètre. Tellement inéluctable que le gouvernement du Tuvalu a fini par demander l’asile pour ses 11 000 habitants à ses voisins les plus proches. L’Australie a dit non. La Nouvelle-Zélande est prête à accueillir ses futurs réfugiés du réchauffement climatique. Les 11 000 îliens de Tuvalu semblent presque anecdotiques, comparés aux 200 millions de personnes directement concernées par la hausse d’un seul mètre du niveau des océans.

Prix à payer. « Désormais, nous savons que le réchauffement climatique est inéluctable. Nous savons que les précipitations seront plus fréquentes dans les zones humides, qu’il y aura plus de sécheresse dans les zones qui manquent d’eau, plus de déserts en Afrique et en Asie centrale, plus de tempêtes et de cyclones, des maladies tropicales qui risquent de s’étendre à de nouvelles zones habitées, sans parler des affections respiratoires qui vont se multiplier sous l’effet conjugué de la pollution et de la hausse de la température » , explique Jean-Charles Hourcade, directeur du Centre international de recherche sur l’environnement et le développement. Et d’ajouter : « C’est le prix à payer de notre mode de vie actuel. Ce bilan comporte des coûts et des avantages. Mais il faut parvenir à un compromis raisonnable. »

Cyclones. Problème classique en calcul économique, dès lors qu’il s’agit de faire des arbitrages d’investissements publics : pondérer les pertes des uns par les gains des autres. Mais qui devient une affaire mal engagée dès lors qu’il s’agit de changement climatique. Car l’économie de la croissance s’applique mal à l’environnement.

« La tâche est urgente , prévient Stern. Retarder l’action, même d’une décennie ou deux, nous entraînerait sur un territoire dangereux. » En attendant, les pays les plus pauvres sont (et seront) les plus vulnérables. Comme, par exemple, en Afrique, et singulièrement au Sahel, où l’essentiel de la production alimentaire dépend des pluies dont l’évolution dans un climat plus chaud reste très incertaine. Et ce ne sont pas les incertitudes qui demeurent sur la fréquence des phénomènes météo extrêmes (cyclones, sécheresse, tempêtes...) qui seront de nature à rassurer les assureurs. Ces derniers commencent à pousser des cris d’alarme. « Le secteur de l’assurance est, dès aujourd’hui, confronté au risque d’une mégacatastrophe de 100 milliards de dollars, deux fois plus grave que le cyclone Katrina » , a récemment alerté le président du Lloyd’s de Londres, Lord Levene.

Pollueur. On comprend dans ces conditions pourquoi les économistes cherchent à promouvoir de véritables mécanismes économiques capables d’inciter l’ensemble des acteurs à réduire leurs émissions de CO2. Après moult péripéties, le protocole de Kyoto, conclu en 1997, a bien tenté d’apporter une réponse. Mais elle reste partielle, puisque son objectif de réduire de 5,2 % les émissions d’ici à 2012 par rapport à celles de 1990 ne concerne que 29 % de l’ensemble des émissions, depuis le retrait des Etats-Unis (plus gros pollueur de la planète). Reste les fameux « droits à polluer ». L’Europe a décidé de faire cavalier seul en adoptant une sorte de « Wall Street » des pollueurs. La règle du jeu est simple : on fixe et on alloue pour une industrie des quotas d’émission. Ceux qui ont émis moins peuvent revendre à ceux qui ont dépassé leur plafond. De temps en temps on resserre les quotas, et le tour est joué. Du moins en théorie. Dans la réalité, c’est une autre histoire. Partie à 25 euros, la tonne de CO2 fluctue aux alentours des 12 euros sur le marché européen. Pas de quoi inciter les industriels hors quotas à moderniser leur processus de production.


L’écopolitique passée en revue

Un climatologue (Hervé Le Treut), deux anciens ministres (Jurgen Trittin et Corinne Lepage), un économiste (Jean-Charles Hourcade)... La brochette d’auteurs réunie par le directeur de la revue Ecologie et Politique, Jean-Paul Deléage, permet à cette livraison [1] de dresser un panorama varié du dossier climatique. Le lecteur pourra ainsi vérifier à quel point le défi climatique est « révolutionnaire » ­ les guillemets sont de Corinne Lepage qui y voit manifestement un gros mot ­ en ce sens qu’il met en cause toutes les dimensions de la politique et de l’économie et ne peut se relever par des actions « à la marge » . Mais aussi méditer sur les limites de certaines actions, comme celles présentées par l’ancien ministre allemand Trittin, et sur les exigences de l’après-Kyoto.

[1] Ecologie et politique , 33/2006, « Réchauffement climatique, de la recherche à l’engagement », éditions Syllepse, 18 euros.

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