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*article de Anne-Françoise HIVERT paru dans Libération le 25 novembre 2006

Le gazoduc russo-allemand en eaux troubles en Suède

samedi 25 novembre 2006 par Anne-Françoise HIVERT

Imaginez Ingmar Bergman, reclus dans sa propriété de l’île Fårö, qui décide un jour de se promener sur la plage. Il scrute l’horizon et qu’aperçoit-il soudain au large ? Une plateforme de 35 mètres de haut, construite par les Russes en face de l’île. Le scénario, quelque peu fantaisiste, est signé Peter Eriksson. Le leader des Verts suédois est un des plus fervents opposants à la construction du gazoduc russo-allemand en mer Baltique. Le 14 novembre, les pays de la région ont reçu les détails du projet baptisé « Nord Stream ». Ils ont jusqu’à février pour mener une étude sur son impact environnemental. En Suède, les opposants sont nombreux. Mardi dernier, l’affaire a même été évoquée à Berlin par les ministres suédois et allemand des Affaires étrangères.

Présence russe. Ce gazoduc de 1 200 km reliera Vyborg, en Russie, à Greifswald, en Allemagne. Il longera les côtes de la Finlande, puis descendra vers le sud, en passant à l’est des îles Fårö et Gotland, puis au sud de l’île de Bornholm, avant d’arriver en Allemagne. En charge du projet : un consortium, dirigé par l’ex-chancelier allemand Gerhard Schröder, composé du géant russe Gazprom, du numéro 1 de l’énergie allemand E.ON et du leader mondial de la chimie BASF. Le coût des travaux est estimé à 5 milliards d’euros.

Le gazoduc transportera 55 milliards de m3 de gaz naturel par an, à partir de 2012. Soit, d’après ses promoteurs, « un quart des besoins supplémentaires de l’Europe d’ici à 2015 ». Des chiffres qui n’impressionnent guère côté suédois, où le gaz naturel ne couvre que 1,5 % de la consommation d’énergie du royaume, qui semble d’ailleurs plus préoccupé par d’autres aspects. De l’avis de plusieurs experts, la présence russe au large des côtes suédoises pose de grosses questions de sécurité. Certains évoquent même des risques d’espionnage.

Mais le pays s’inquiète surtout de l’impact écologique. En début d’année, le royaume a annoncé qu’il souhaitait mettre un terme, d’ici à 2020, à sa dépendance à l’énergie fossile. La ministre de l’Industrie, Maud Olofsson, déclarait récemment au quotidien Dagens Nyheter que la Suède n’avait donc « pas un intérêt énorme à importer du gaz naturel à grande échelle. C’est un carburant fossile. Nous ne voulons pas créer une nouvelle dépendance ».

Armes chimiques. Le président de Greenpeace à Stockholm, Lennart Daléus, estime pour sa part que d’autres pays devraient imiter la Suède. Il reconnaît que la substitution du gaz, moins polluant, au pétrole ou au charbon, a des avantages. Mais, observe-t-il, « cela ne va pas contribuer à réduire les émissions de gaz à effet de serre produites par l’humanité ». Et surtout, déplore-t-il, « l’argent dépensé pour une telle installation n’est pas utilisé au développement des énergies renouvelables ».

Or la construction du gazoduc pourrait causer des dommages environnementaux sérieux à la Baltique, déjà dans un état alarmant. Immergées après la Seconde Guerre mondiale, 300 000 tonnes d’armes chimiques et 100 000 mines reposent au fond de la mer. Le projet « Nord Stream » se propose de passer au peigne fin 2 400 km2. Les armes conventionnelles seront déplacées et les armes chimiques évitées, mais des substances toxiques pourraient s’échapper.

Intérêts économiques. Le géologue Ingemar Cato évoque un autre problème. Des tonnes de produits chimiques et de métaux lourds, déversés par les pays riverains et les bateaux, se sont accumulées au fil des ans dans des bassins en profondeur. Les sédiments ont été contaminés. La construction du gazoduc, en les remuant, pourrait « recycler ces éléments polluants dans l’écosystème ».

Si la Suède n’est pas la seule à protester, elle ne croit guère en ses chances d’influer sur la construction du gazoduc. Les intérêts économiques sont énormes. La Russie et l’Allemagne l’ont fait savoir. Mais Peter Eriksson reste optimiste. Il assure que le débat ne fait que commencer.

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