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Paule Masson , Philippe Jérôme , Pierre-Henri Lab , Alain Raynal , Ludovic Tomas | L’Humanité du 12.11.2007

Le gouvernement choisit l’affrontement avec les salariés

lundi 12 novembre 2007 par Paule Masson, Pierre-Henri Lab, Philippe Jérôme, Alain Raynal, Ludovic Tomas
Les initiatives syndicales pour éviter la grève sont restées lettre morte. L’ultime tentative de la CGT pour réclamer une table ronde ce week-end a été refusée.

En refusant de bouger le cadre général de la réforme des régimes spéciaux de retraite, le gouvernement choisit d’engager le pays dans un conflit long et dur. Depuis le 18 septembre, date de l’annonce par Nicolas Sarkozy du « cadrage » gouvernemental, les syndicats ont multiplié les initiatives pour tenter de faire évoluer la réforme. Rencontres, courriers, propositions précises, rien n’y a fait. Même la CFDT, syndicat pourtant favorable à l’harmonisation de tous les régimes à 40 ans de cotisation, n’a pas été entendue sur les contreparties exigées en termes de montant de la retraite ou de la prise en compte de la pénibilité de certains métiers. « Le gouvernement nous demande de faire grève », a conclu François Chérèque, secrétaire général de la confédération la semaine dernière.

« Le gouvernement veut le conflit », a à son tour tranché Bernard Thibault hier dans un entretien au Journal du dimanche. Car le secrétaire général de la CGT vient de se faire éconduire sans ménagement par le gouvernement. Dans une ultime tentative pour désamorcer le conflit, il a écrit vendredi au ministre du Travail, Xavier Bertrand, pour demander l’organisation d’une réunion tripartite, syndicat, État, entreprise afin de redéfinir le cadre global de la réforme.

« Il n’y aura pas une majorité d’agents pour accepter qu’une des conséquences de cette réforme soit la perte d’un à deux mois de pension par an pour les futurs retraités », écrit Bernard Thibault. La CGT demande que soit prises en compte la pénibilité des métiers, y compris pour les jeunes embauchés, l’intégration des primes et des périodes de formation dans le calcul du montant de la retraite, l’indexation des pensions sur l’évolution des salaires et non des prix. « Je ne suis pas en mesure de réserver une suite favorable à cette sollicitation », a répondu Xavier Bertrand, qui répète à l’envi combien l’allongement de la durée de cotisation ne serait que « justice » vis-à-vis des autres salariés. Dans un renversement des rôles assez saisissant, le ministre du travail « invite » les syndicats à choisir la négociation dans les entreprises plutôt que le conflit. Ce à quoi Bernard Thibault rétorque que, « tant que le cadre global demeure mauvais », il ne peut « sortir de bonnes mesures au niveau des entreprises ».

C’est donc le blocage. Et, pour le moment, pas un grand syndicat ne manque à l’appel. On ne peut pourtant pas soupçonner la CFDT, le CFTC ou le CFE-CGC d’être de fervents partisans de la grève. Il leur arrive même de critiquer fortement ce moyen d’action quand ils estiment que persistent des espaces de négociation. Si les autres, la CGT, FO, SUD ou l’UNSA, utilisent cet outil plus facilement, aucun ne le fait par principe.Elle reste un recours ultime, une décision qui manifeste un échec de la conciliation. Tous le répètent souvent : « On ne fait jamais grève par plaisir. » Le gouvernement semble, du reste, avoir prévu l’affrontement. En début de semaine, le président de la République, Nicolas Sarkozy, a promis d’aller « au bout de ce processus de réforme ». Quant au premier ministre, François Fillon, il assure n’avoir « pas peur » du conflit. Espère-t-il réitérer le coup de massue de 2003 ? Il avait alors réussi à imposer une réforme des retraites alignant le régime des fonctionnaires sur celui du secteur privé malgré une large contestation sociale. Résultat, de nouveaux durcissements d’accès au droit à la retraite pour tous sont programmés dès 2012.

Le gouvernement aimerait réitérer l’expérience avec les régimes spéciaux, s’attaquer de nouveau à des secteurs fortement syndicalisés, les faire plier et démontrer que « ce n’est pas la rue qui gouverne », comme le répète fréquemment le président de la République.


Gaziers et électriciens se sentent « floués »

Hypertension à EDF-GDF à propos des retraites, des salaires et de la fusion Suez-GDF. Les témoignages de trois agents du centre de Nice, tous membres du syndicat CGT.

« Le délitement du service public » Patrick Varrault, cadre, chargé d’exploitation

« J’étais un tout jeune diplômé lorsque je suis entré, en 1978, avec mon DUT d’électronique en poche, à EDF-GDF Blois et j’étais plutôt fier d’intégrer cette belle entreprise. Et avec un père cheminot, dans la famille on a le sens du service public ! J’ai gravi les échelons en exerçant différentes fonctions jusqu’à devenir chef d’exploitation (zone Menton-Riviera). C’est en constatant le délitement du service public que j’ai en quelque sorte changé de camp et que me suis mis à militer syndicalement. Je ne suis pas d’accord pour qu’une partie des bénéfices de GDF privatisé soit distribués à des actionnaires qui alimentent des fonds de pension anglo-saxons : c’est un pillage de l’entreprise. Je ne suis pas d’accord avec la fusion Suez-GDF que Sarkozy a remise sur le tapis lors de l’université d’été du MEDEF, parce que l’on pourrait ensuite faire la même opération avec EDF et que ce serait la mort du service public à la française. Je suis doublement en colère : en tant qu’agent EDF-GDF je vois que les écoles de métier ont disparu, que notre savoir-faire est remis en question, que je ne gagne pas en pouvoir d’achat, que ma retraite est menacée… En tant que citoyen, je m’inquiète fortement pour l’avenir du service public et du centre EDF-GDF à Nice, la cinquième ville de France, car depuis le début du mois la réorganisation de la distribution est en place (plus de districts mais des directions par métier) et toutes les décisions sont prises au plan régional. Avec à la clé une réduction à venir d’un quart des effectifs. »

« La retraite à 55 ans compense des salaires bas » Olivier Zukauskas, ouvrier

« En entrant à EDF-GDF après avoir passé le concours en 1983 puis fait l’école des métiers pour devenir monteur électricien, j’avais l’impression de faire partie d’une grande famille. Mon grand-père, qui avait été agent EDF, m’avait dit que les salaires n’étaient pas mirobolants en comparaison du privé. Mais en compensation il y avait une garantie de l’emploi, les oeuvres sociales et notre régime spécial de retraite qui permet de partir à 55 ans, selon la pénibilité du service actif, avec une pension représentant 75 % du dernier mois de salaire.

Bref, le statut de 1946. Nous avions aussi des directions à l’écoute de nos revendications car issues elles aussi du sérail et qui étaient, comme nous, très attachées à l’entreprise nationale - ce qui n’empêchait pas les conflits ! Tout a changé depuis 2004, année où l’établissement public a été transformé en société anonyme.

Tout est maintenant axé sur la rentabilité financière : le recul du service public va de pair avec l’attaque de notre statut. Ce qui nous est « proposé » en matière de retraite, c’est un allongement à 40 annuités de la durée de cotisations sans tenir compte de la pénibilité du service actif. Le contrat initial n’est pas respecté, c’est inacceptable ! On se sent floués… »

« Avec 1 500 euros brut par mois, je n’y arrive pas » Jean Pierre Benedetti, agent administratif

« Je ne le cache pas, c’est avec l’appui de la CGT que je suis enàtré à EDF-GDF, pour faire honneur à mon grand-père qui y fut un grand militant syndical. J’ai commencé comme releveur de compteurs puis j’ai fait partie de l’administration. Je savais dès le départ que mon salaire serait, à travail égal, plus bas que dans le privé. Mais il y a les oeuvres sociales. Si elles n’existaient pas je n’aurais pas pu partir en vacances cet été, dans une résidence en Corse pour 350 euros la semaine. Car après 24 années de boîte je ne gagne que 1 500 euros brut par mois.

J’avoue que, dans la région, une fois le loyer payé il ne reste plus grand-chose pour vivre.

Si on est séparé ou si dans le couple l’un des deux ne travaille pas, on ne s’en sort pas, surtout avec des enfants. Et voilà maintenant que je vais devoir bosser encore au moins dix ans alors que j’escomptais partir dans six ans - faut laisser la place aux jeunes !

Ça devient dur et c’est encore pire pour les jeunes : ma fille, qui a vingt-quatre ans, ne gagne que 800 euros par mois pour un emploi à la mairie. Augmenter les salaires ça devient vraiment urgent, mais, comme les copains, je serai dans la rue pour nos retraites et contre la privatisation de cette entreprise qui appartient à tous les Français. »

Propos recueillis par Philippe Jérôme


Cheminots du Landy : une colère si profonde

Conditions de travail, salaires, fret, retraites… Aux ateliers SNCF du Landy, où Sarkozy s’était rendu le 26 octobre, les cheminots témoignent du ras-le-bol accumulé et ne veulent plus subir.

Rue du Landy à Saint-Denis. Au bord de la voie ferrée, au niveau de la station Stade-de-France du RER D. Des murs d’enceinte hauts, très hauts. Des accès ultrasécurisés par des portiques et un système de vidéosurveillance. Une pancarte prévient le visiteur qu’une fois à l’intérieur il pourra faire l’objet de contrôles. On n’entre pas dans les ateliers SNCF du Landy comme dans un hall de gare. « Sauf quand on s’appelle Nicolas Sarkozy », ironise tout sourire Cyril, délégué syndical CGT. C’est ici, en effet, que le 26 octobre dernier le chef de l’État est venu marteler qu’il ne céderait pas sur sa réforme des régimes spéciaux. En fait d’atelier, il s’agit d’une véritable usine où jour et nuit, 365 jours par an, mille cheminots assurent la maintenance des TGV et de TER qui circulent sur le réseau Nord.

Ce vendredi 9 novembre règne une agitation inhabituelle. « Ce matin, la direction a fait stopper la production pour organiser des réunions d’information sur la réforme des régimes spéciaux. En fait, il s’agit surtout de propagande visant à dissuader les cheminots de cesser le travail la semaine prochaine », poursuit-il, avant de dénoncer « la mise à disposition du gouvernement des moyens de l’entreprise ». « Les cadres et les agents de maîtrise sont enrôlés, souvent malgré eux, comme militants de la cause gouvernementale. » Difficile pour eux d’y échapper. « Beaucoup sont jeunes, l’âge moyen des agents du Landy est de trente-trois ans. Refuser, c’est hypothéquer sa carrière », affirme le syndicaliste.

Les manoeuvres de la direction n’inquiètent « pas plus que ça » Cyril. Les élus et militants des syndicats qui appellent à cesser le travail le 13 novembre prochain veillent, prêts à porter la contradiction si besoin s’en fait sentir. « Et la colère est si profonde que le discours de la direction glisse. » À ses côtés Sébastien, Benn, Patrice et Cyril racontent leur quotidien. Les horaires décalés, le travail de nuit, la poussière, la manutention de charges lourdes « qui fait si mal au dos », les petits arrangements avec les règles de sécurité que prennent certains salariés des sous-traitants et que Patrice a « peur de renverser quand ils surgissent devant sa traction pour retirer le câble électrique qu’ils ont laissé traîner sur la voie plutôt que de le glisser dessous, afin de gagner du temps ». Et tout cela pour des salaires variant selon les primes aux environs de 1 300 euros net par mois pour six à huit ans d’ancienneté. Et puis, il y a aussi « les mauvais coups portés à la SNCF et au service public », le démantèlement du fret, les suppressions d’emplois…

Dans ce contexte, la remise en cause des régimes spéciaux c’est « la cerise sur un gâteau de plus en plus difficile à avaler ». « On se le paie notre droit à la retraite à cinquante-cinq ans. On ne nous le donne pas », explique Sébastien, qui rappelle que les agents cotisent 12 % de plus que les salariés du régime général. Les cheminots ont fait leur calcul. Avec le nouveau système et la décote, leur pension sera amputée « de 30 % à 40 %. »

Autant dire que « Sarkozy a passé un mauvais quart d’heure » lors de sa visite surprise le 26 octobre dernier aux ateliers du Landy. La direction avait pourtant tout prévu. Tenant à l’écart les responsables et élus syndicaux, sous prétexte d’échanger avec les collaborateurs du chef de l’État, afin que le show présidentiel devant une assemblée de cheminots, immortalisé par les caméras de télévision, ne souffre d’aucun accroc. Peine perdue, sur le trottoir devant l’entrée du site, « l’explication a été sévère ». « On regrette que les images diffusées aient édulcoré les faits. Un moment, il était sérieusement en difficulté, incapable de justifier sa réforme. La direction du site a du même lui venir en aide », explique Sébastien. « Nous, on a surtout vu un homme qui ne maîtrisait pas son dossier, ignorait tout de notre quotidien », raconte-t-il. « Le clou, c’est le démenti sur sa proposition de n’appliquer une partie de sa réforme qu’aux futurs embauchés, apporté le soir même par le ministre du Travail », précise Benn.

Le président n’a pas convaincu. Le divorce entre sa politique et les cheminots est consommé. « Entre le MEDEF et nous, il a choisi. Il préfère les patrons », juge Cyril. Et les jeunes cheminots de conclure : « Nous ne serons pas les tirailleurs de Sarkozy. Il ne nous enrôlera pas dans sa guerre économique. » Un vent de révolte souffle sur les ateliers.


Gare de triage d’Hourcade (Gironde) : les « visiteurs » sont à cran

Dans cet important centre ferroviaire menacé, les cheminots défendent tout à la fois le fret, leur retraite, et la sécurité des transports.

Sur le centre d’Hourcade, la plus importante gare de triage d’Aquitaine, à cheval sur les communes de Bègles et de Villenave-d’Ornon, 72 emplois seront supprimés en décembre. Toute l’activité fret de proximité est directement visée. Ici comme dans beaucoup d’autres sites de la SNCF, les cheminots doivent riposter à la destruction programmée du transport de marchandises par rail (alors quGrenelle de l’environnement veut réduire le nombre de camions sur la route), défendre leur droit à la retraite, et faire face à une campagne gouvernementale et médiatique les dénonçant comme des privilégiés. Vendredi à Bègles, la rencontre avec quelques-uns parmi eux confirme leur détermination dans le bras de fer qu’ils engagent avec le gouvernement, un combat qu’ils disent rude et semé d’embûches.

Jacques, Robert et Alain figurent parmi les 26 « visiteurs » du site, c’est-à-dire ceux chargés du contrôle technique de l’état des wagons. Prochainement, ils ne seront plus que 12. Leur fonction indispensable à la bonne sécurité sera remplacée par du contrôle visuel seul. « Nos directions prennent des risques, ils jouent avec la sécurité… » C’est au moment où leur métier et leur attachement à la qualité du service ferroviaire sont mis à mal qu’est lancée l’attaque en règle contre leur retraite. « Cela fait trente ans que je travaille en 3×8 qu’il vente ou qu’il pleuve, et je percevrai en retraite en tout et pour tout 1 200 euros net, soit 700 de moins que maintenant : que l’on m’explique en quoi je suis privilégié », lance Jacques, la cinquantaine passée de trois ans. Ses deux collègues, plus jeunes, non seulement l’approuvent mais assurent qu’ils seront de nouveau en grève mercredi. « Comment osent-ils parler de progrès, de novation, quand ils nivellent tout par le bas ? », s’indigne Robert. Les uns comme les autres ne cherchent pas à minimiser l’impact de l’opération de division entre salariés du public et du privé menée par le pouvoir. « On sent bien les réactions de ceux qui aujourd’hui subissent de plein fouet les mesures Balladur sur leur départ à la retraite, mais ce n’est pas en cassant nos acquis que le privé y gagnera », souligne le plus jeune des « visiteurs », espérant comme leur copains que le « tous ensemble » l’emporte sur l’individualisme à leurs yeux trop prégnant.

Concernés au premier chef par la casse du fret ferroviaire, les cheminots d’Hourcade multiplient les exemples de contrats avec des PME plus ou moins grandes, contrats cassés ou refusés par des mesures tarifaires dissuasives. Pour n’en prendre qu’un, concernant « la maison » : les essieux neufs nécessaires à la réparation des wagons n’arrivent plus par le rail mais par la route. À chaque désengagement, ce sont des dizaines, des centaines de camions en plus sur des axes routiers déjà asphyxiés. Ils sont heurtés par ce qu’ils jugent être des « incohérences » du gouvernement et « de nos responsables politiques ». De ceux qui discourent officiellement sur les risques d’émission de gaz à effet de serre tout en laissant transférer le fret du rail vers la route.

En discussion avec ses collègues « visiteurs », Thierry Gleyroux, conducteur de fret et délégué CGT, revient sur les conditions de travail dégradées par la pénibilité et la course à la productivité. Une enquête à Hourcade, indique-t-il, montre que 2 conducteurs sur 3 reconnaissent se trouver parfois en état d’hypo-vigilance. « Comment bien faire comprendre à tous que nous ne sommes pas des privilégiés ? Quand nous défendons tout à la fois nos métiers, notre protection sociale, le fret ferroviaire, nous agissons pour l’intérêt collectif, pour la sécurité de tous et pour le service public. »


Dans le métro parisien, les yeux dans le tunnel

Voyage dans les rames du métro parisien avec Christophe, Corinne, Jean-Paul et Nathalie.

Station Pont-de-Levallois-Bécon, terminus de la ligne 3, 7 h 30. La journée a commencé depuis presque une heure pour Corinne, conductrice à la RATP. Dans le central, Christophe, chef des départs qui veille à la régularité du démarrage des trains, et Nathalie, chef de manoeuvre qui équivaut à un poste d’aiguilleur. Jusqu’à quarante trains circulent simultanément entre les deux terminus de la ligne, avec un intervalle d’une minute cinquante en moyenne aux heures les plus fréquentées. « Pour les premier et dernier départs, la ponctualité est obligatoire. En ensuite, on essaie d’étaler les éventuels retards sur le maximum de rames possible », explique Christophe, les yeux rivés sur l’écran de contrôle.

« Conduire un métro n’est pas le plus difficile, témoigne Corinne. Mais ce n’est pas de la rigolade, on gère des voyageurs, on est en permanence sous pression. On est supposé ne pas conduire plus de six heures et demie par jour. Sauf que quand on doit garer nos trains, ce n’est pas considéré comme du temps de travail… Notre profession exige une sécurité parfaite. Tout est noté sur des fiches épluchées chaque matin par la hiérarchie. On ne nous tolère aucune erreur. Cela se traduit par des mises à pied d’une ou plusieurs journées et donc des retenues sur salaire. Et à chaque faute de sécurité, notre avancement est retardé d’une année », poursuit la conductrice.

Principal générateur de stress : la gestion des accidents, qui peuvent provoquer un traumatisme durable. 250 fois par an en moyenne, un usager fait une tentative de suicide. « On bloque cinq à six stations en amont et en aval. À l’arrivée des secours, si la personne est décédée, le corps est évacué. Si elle n’est que blessée, il faut attendre une équipe spécialisée. L’arrêt du service dure jusqu’à deux heures », raconte Corinne. Jean-Paul a vu, une fois, un usager, se jeter sur la voie d’en face : « Il existe une cellule psychologique. Avant, on pouvait s’y rendre avec la famille. À présent, il n’y a que le personnel qui en bénéficie. C’est comme la visite médicale. Avant on n’y dérogeait pas, tandis qu’aujourd’hui elle peut être reportée de six mois. Le comportement des voyageurs a changé. Des gens n’hésitent pas à traverser les voies pour prendre leur correspondance. C’est difficile de respecter les horaires dans ces conditions et c’est du stress en plus », explique Jean-Paul, aux manettes d’un train.

À 8 h 47, arrivée à la station Saint-Lazare. Une foule compacte se presse, jusqu’à la limite du quai. Jean-Paul actionne la sonnette annonçant la fermeture des portes au bout de quinze secondes, mais il doit attendre davantage dans les stations à forte affluence. Lorsqu’une personne arrive en courant, il lui laisse le temps de monter dans le wagon. « Les gens lisent dans la presse des communiqués de la RATP disant qu’elle va améliorer les conditions des voyageurs, mais ça n’est pas près d’arriver. On manque des services tous les jours et, pour respecter le rendement, ils font rouler des trains à vide le week-end », souligne-t-il.

Et Christophe de constater : « La faiblesse du pouvoir d’achat, la hausse du prix de l’essence font que de plus en plus de gens prennent le métro. Il y a quelques années, il n’y avait quasiment plus personne sur les quais à partir de 20 heures. Aujourd’hui, c’est encore très fréquenté jusqu’à 21 heures. À la moindre anomalie, j’ai le coeur qui accélère. Plus on vieillit et moins on supporte. Nous ne voyons quasiment pas le jour. Quand je commence à midi, je ne le vois pas jusqu’au lendemain matin », complète Corinne. Les horaires décalés sont l’autre source de fatigue. « Quand on est jeune, commencer tôt et avoir son après-midi de libre, c’est bien. À partir d’un certain âge, quand on se lève pendant une semaine entre 3 h 30 et 4 heures du matin, la fin de semaine est dure. On rentre crevé, on fait une courte sieste, puis on a la vie de famille et le soir, il faut se coucher tôt car il n’est pas question de piquer du nez le lendemain matin. Souvent, la semaine suivante on est de nuit et on se couche vers 2 h 30 », témoigne Corinne, vingt-quatre ans de maison dont dix-sept sur la ligne 3.

La contestation sociale ? Jean-Paul « espère que ça va être très fort. Si cela passe sur les retraites, ce sera les RTT puis, un jour, les congés payés »… « On est dans la même configuration qu’en novembre 1995 : cela avait démarré sur la ligne 3 et le RER B avec des grèves de 24 heures, puis la base avait voulu durcir. » Christophe est moins optimiste : « Il aurait fallu rester dans le mouvement après le 18 octobre. » Dans tous les cas, les agents du terminus Levallois-Perret espèrent l’unité la plus large et un engagement jusqu’à la victoire finale. « Quand on a signé pour ce boulot, on connaissait les conditions. Et on les a acceptées aussi parce qu’il y avait la contrepartie de pouvoir arrêter à partir de cinquante ans. Pourquoi nous changerait-on les règles en cours de match ? », demande Jean-Paul.

« Le gouvernement fait tout pour nous mettre le public à dos, s’irrite Corinne. En vingt-quatre ans je n’ai eu qu’une seule fois la semaine de Noël. En revanche, j’ai déjà commencé à 5 h 36 un 25 décembre ! » La conductrice ne supporte pas les contre-vérités. Exemple : le paiement des jours de grève. « Totalement faux ! On perd aussi nos primes quand on est absent, malade, en grève… Cela peut atteindre 300 euros. » Autre idée reçue sur les conditions de départ à la retraite : « Quand on part à cinquante ans, c’est rarement à taux plein. Pour cela, il nous faut aussi nos 37,5 annuités », corrige Corinne, 2 400 euros net de salaire mensuel, primes comprises, après un quasi quart de siècle consacré à son entreprise. Quant à son collègue Christophe, dix-sept ans de service au compteur, il gagne moins de 1 700 euros. Des privilégiés à la RATP ?

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