Liste des auteurs

Un article de Pierre-Henri Lab paru dans l’Humanité du 27 février 2006

Le gouvernement veut offrir Gaz de France à Suez

lundi 27 février 2006 par Pierre-Henri Lab
Énergie . Le premier ministre a annoncé samedi la privatisation de GDF dans le cadre d’une fusion avec le groupe Suez. Les syndicats s’opposent à ce projet.

« Promis, l’État ne descendra jamais en dessous de 70 % dans le capital de Gaz de France. » C’était, en substance, le discours tenu par le gouvernement lors de l’ouverture du capital de l’entreprise nationale l’année dernière. Une parole vite bafouée par le premier ministre, Dominique de Villepin, qui a annoncé, samedi, sa privatisation dans le cadre d’une fusion avec le groupe Suez. Habillant cette décision de la nécessité de mettre en échec la tentative d’OPA que veut lancer sur ce dernier l’électricien italien ENEL, le chef du gouvernement a prétexté que « l’indépendance énergétique de notre pays est un enjeu stratégique pour la France ». Pour préserver cette indépendance, le premier ministre juge nécessaire de « créer un des tout premiers groupes mondiaux de l’énergie ». Dans la foulée de l’annonce de Dominique de Villepin, le conseil d’administration de Suez a approuvé le projet de fusion. Celui de GDF a fait de même, à l’exception des administrateurs CGT, qui ont quitté la réunion. Si les modalités de la fusion n’ont pas encore été établies, la nouvelle entité qui naîtrait de ce rapprochement sera dominée par Suez, le poids financier de ce dernier (40,7 milliards d’euros de chiffre d’affaires) étant nettement supérieur à celui de GDF (18,1 milliards d’euros de chiffre d’affaire). L’État deviendra alors actionnaire minoritaire, même si, selon le ministre de l’Économie et des Finances, Thierry Breton, « sa participation dans le nouvel ensemble ne sera en aucun inférieure à la minorité de blocage, soit 34 % ». Reste un obstacle à la privatisation de l’entreprise nationale : la loi sur le changement de statut de GDF et d’EDF, votée à l’été 2004, n’autorisant pas la participation de l’État à descendre en dessous de 70 % dans ces deux groupes (actuellement 80,2 % pour GDF) : elle devra être modifiée. Une modification qui devrait intervenir « dans les prochaines semaines », selon Thierry Breton. Beaucoup plus tôt, selon la Fédération CGT de l’énergie, qui « craint que cette question ne soit examinée à l’Assemblée nationale dès mardi ».

énorme menace pour les emplois

À l’exception de la CFE CGC, qui juge l’opération « intelligente, car les deux entreprises sont complémentaires », l’annonce de la privatisation de GDF et de sa fusion avec Suez a provoqué l’ire de la majorité des organisations syndicales. Le secrétaire général de l’UNSA énergie, André Canovas, s’est déclaré « consterné par cette annonce précipitée, sans aucun recul ». Dénonçant « une démarche idéologique », il estime qu’« il y a tout lieu de craindre une énorme menace pour des milliers d’emplois ». Son homologue de FO, Max Royer, s’est dit « atterré », tout en affirmant qu’« il n’est pas question de rester l’arme au pied après une telle annonce ». La CFDT énergie est « opposée » à la privatisation de GDF. « L’État, pendant des années, subventionne des entreprises et, le jour où elle commence à gagner de l’argent [...], on les donne au privé », dénonce son secrétaire général, Jacques Mouton. La CGT, majoritaire chez Gaz de France (53 % des suffrages), ne cache pas non plus son hostilité. Administrateur salarié du groupe gazier, Olivier Barrault dénonce « une mascarade », « une pièce montée », dont « l’objectif est de donner GDF à Suez ». Selon l’élu CGT, l’entrée en Bourse de l’entreprise, il y a sept mois, devait donner au groupe les moyens financiers de « se développer seul », mais « le but était de créer rapidement les conditions de mettre GDF sur le marché pour un rapprochement avec Suez ». L’idée que la menace d’une OPA d’ENEL sur Suez ne serait qu’un prétexte est corroborée par les déclarations du ministre de l’Économie et des Finances. Ainsi, dans un entretien publié hier dans

le Parisien, ce dernier reconnaît que « les deux groupes discutaient déjà depuis plusieurs semaines de leurs projets ».

Les syndicats, qui sont reçus ce matin par Thierry Breton pour, selon lui, « engager une concertation approfondie » sur la mise en oeuvre de la fusion et recevoir « toutes les garanties nécessaires », devraient lui réaffirmer leur rejet de la privatisation de GDF.


« Un énorme gâchis financier »

Le porte-parole de la FNME CGT, Maurice Marion, dénonce la privatisation de GDF et la mise en concurrence des énergéticiens européens.

Comment réagissez-vous à l’annonce de la privatisation de GDF et de sa fusion avec Suez ?

Maurice Marion. Nous sommes hostiles à la décision du gouvernement. Cette annonce est précipitée et inquiétante. Un choix majeur pour l’avenir de la filière énergétique est effectué sans débat public. Cette décision de fusion est arrêtée alors qu’aucun projet industriel n’est élaboré. Le volet social, en particulier sur la question de l’emploi, est également inexistant. L’avenir des 38 000 salariés de Gaz de France est en question. Ainsi que celui des salariés communs de GDF et d’EDF regroupés au sein de la distribution. Nous doutons de la réalité de l’OPA d’Enel sur Suez. Cette proposition de fusion vise surtout à privatiser GDF. Enfin, la fusion va aboutir à un nouveau groupe qui se positionnera en concurrent d’EDF alors que selon nous il faudrait jouer la complémentarité entre les énergéticiens dans le cadre d’une maîtrise publique de la filière. Nous demandons que les concentrations capitalistes en cours dans l’énergie soient stoppées. Les 23 et 24 mars se réunit le Conseil des ministres européens de l’énergie. Il doit aborder les questions de l’indépendance énergétique, de l’environnement et de l’avenir de la filière nucléaire. Il est urgent qu’une politique énergétique européenne soit définie. Pour notre part, nous continuons de revendiquer la création d’une agence européenne de l’énergie pour promouvoir et faciliter les coopérations entre opérateurs nationaux plutôt que la concurrence. Celle-ci provoque un énorme gâchis financier - 188 milliards d’euros ont été dilapidés, en quelques années, dans des opérations de fusion ou d’acquisition sans qu’un seul centime aille à l’investissement dans de nouvelles capacités de production - et se fait au détriment de l’emploi et du droit à l’énergie pour tous.

Qu’entendez-vous faire pour contrer le gouvernement ?

Maurice Marion. Aujourd’hui, la CGT et ses différentes organisations concernées se réunissent pour décider d’une réaction commune. Nous sommes hostiles à la privatisation de GDF, mais nous ne voulons pas opposer les salariés de GDF et de Suez. L’avenir du groupe Suez doit être assuré sans remettre en cause la propriété publique de Gaz de France. Nous allons informer les salariés de ce qui se trame dans leur dos. La FNME CGT va également s’adresser aux partis politiques et aux associations qui depuis 2004 ont pris position contre l’ouverture du capital afin d’interpeller le gouvernement. Nous souhaitons une mobilisation qui ne soit pas que celle des salariés directement concernés par la fusion.


Suez en dates et en chiffres

La Compagnie financière de Suez, (ancienne appellation du groupe) fut nationalisée par la gauche en 1982 puis privatisée dès 1987 après le retour de la droite.

Au 31 décembre 2005, le chiffre d’affaires de Suez enregistrait une croissance organique de 6,3 %, passant de 38,670 milliards d’euros en 2004 à 41,489 milliards. Cette croissance provient, précise Suez, de toutes les quatre branches du groupe : Suez Énergie Europe (+ 3, 9 %) grâce à la progression des ventes d’électricité et de gaz et au développement de l’activité de sa filiale Electrabel en France, en Allemagne et en Italie, Suez Énergie International (+ 15 % ), vente d’électricité en Amérique du Nord ; Suez Énergie Service (+ 6 %) et Suez Environnement (+ 5, 1 % ), gestion de l’eau et propreté en Europe.

Le groupe réalise 79 % de son chiffre d’affaires en Europe.

Le 26 janvier 2006, Suez, via Electrabel France sa filiale depuis 2003, et Gaz de France concluaient un projet de partenariat industriel pour la production d’électricité à partir du gaz dans le sud de la France, à partir de deux centrales dans la zone de Fos-sur-Mer.

Version imprimable de cet article Version imprimable

Forum de l'article

Aucune réaction pour le moment!
Répondre à cet article
 
Propulsé�par SPIP 1.9.2b | Suivre la vie du site  RSS 2.0 | Navigateur conseille Get Firefox! espace prive | Téléchargez le Squelette du site

CSS Valide !