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Article de Lénaïg Bredoux, avec Lucy Bateman paru dans L’Humanité du 25 septembre 2006

Le marché aux chômeurs

lundi 25 septembre 2006 par Lucy Bateman, Lénaïg Bredoux
Unedic . L’organisme paritaire a décidé d’étendre ses expérimentations de placement des chômeurs par des cabinets privés aux performances onéreuses et très contestées. Enquête.

C’est une véritable manne. Un marché très prometteur que se disputent des entreprises nationales, voire internationales, spécialisées dans le reclassement, l’intérim ou le placement de salariés. L’accompagnement des chômeurs était jusque-là réservé au service public de l’emploi. Mais, depuis la loi dite de cohésion sociale de janvier 2005, l’Agence nationale pour l’emploi (ANPE) a perdu son monopole. Comme dans de nombreux pays européens, elle est désormais concurrencée par le privé, avec, pour chef d’orchestre de cette libéralisation, l’UNEDIC, l’organisme qui gère l’assurance chômage.

Le 8 septembre dernier, elle a divulgué la liste des 17 opérateurs privés sélectionnés au terme d’un appel d’offres européen pour accompagner 46 000 demandeurs d’emploi sur deux ans. Et ce pour un budget impressionnant de 168 millions d’euros. Ce nouveau coup porté au service public est justifié, selon l’UNEDIC, par le succès de la première expérimentation lancée il y a un an et demi : 7 000 personnes avaient alors été confiées à Ingeus, Altedia ou BPI, à Lille ou à Rouen.

L’opération avait été lancée à grand renfort de publicité sur ces nouvelles structures censées offrir aux chômeurs un suivi plus personnalisé que l’ANPE, avec des méthodes plus « motivantes » dans des « open spaces » ultramodernes. Mais elle n’a cessé également de susciter la polémique. Et au-delà du débat politique sur le service public, les performances réelles de ces opérateurs privés sont la cible d’une vive contestation. Quel est le réel bilan des expérimentations ? Comment s’est déroulé l’appel d’offres dont les résultats ont été dévoilés début septembre ? Décryptage.

Un premier bilan contesté

Quand, le 5 juillet dernier, l’UNEDIC publie les résultats de la première expérience de placement des chômeurs par des opérateurs privés, elle ne tarit pas d’éloges et vante un reclassement plus rapide, plus important et des économies pour l’assurance chômage. Le bilan est pourtant plus que trouble.

D’abord parce que le coût de l’opération apparaît d’emblée « exorbitant ». Ainsi, quand l’ANPE débourse 700 euros en moyenne pour l’accompagnement d’un chômeur, Ingeus facture 4 300 euros à l’UNEDIC. « Il est normal que les entreprises qui offrent des prestations supérieures soient mieux rémunérées, justifie Annie Thomas, présidente de l’UNEDIC et secrétaire nationale de la CFDT. Ce qui compte, c’est le résultat. » Selon elle, « 54 % des chômeurs suivis lors des premières expérimentations ont retrouvé un emploi au bout de six mois ».

Reclassé... pour un jour !

Un chiffre contesté par Jean-Claude Quentin, administrateur FO de l’UNEDIC : il pointe en effet certaines incohérences dans les statistiques livrées. Altedia, par exemple, se glorifie d’un taux de reclassement des demandeurs d’emploi suivis de 53 %. Mais les documents officiels de l’UNEDIC parlent de 67 %. Et une note interne de l’ANPE avance, quant à elle, le chiffre de 44,3 %. Même chose pour la société australienne Ingeus. Dans les statistiques de l’UNEDIC, entre le mois d’avril et le mois de juillet, tous les chiffres ont changé et le taux de reclassement a grimpé. De l’aveu même de son directeur, Ingeus a modifié sa méthode de calcul : un reclassement n’était plus calculé à partir de dix jours de travail, mais à partir d’un seul jour en six mois ! Conclusion, selon Jean-Claude Quentin, le taux de reclassement des opérateurs privés ne dépasserait pas les « 35 % », soit des scores tout à fait comparables à ceux de l’ANPE.

Fausse hypothèse

Ce sont pourtant ces chiffres qui ont conduit l’UNEDIC à se targuer d’une « économie de 24 millions d’euros » pour l’assurance chômage. En effet, si les chômeurs sont reclassés plus vite, ils touchent moins longtemps leurs indemnités. Mais le postulat qui a servi à calculer cette économie est contestable : en effet, le public visé par l’expérimentation est susceptible de toucher vingt-trois mois d’indemnités, soit le maximum. Pour parvenir au chiffre de 24 millions, l’UNEDIC a imaginé que les demandeurs d’emploi auraient consommé l’intégralité de leurs droits s’ils avaient été suivis par l’ANPE. Résultat, recalculée par FO et avec un taux de reclassement bien inférieur à celui avancé par l’UNEDIC, l’économie réalisée ne serait plus que de 1 million d’euros !

Enfin, la confusion est, plus ou moins volontairement, entretenue sur le public visé par les expérimentations. Il ne s’agit pas de chômeurs de longue durée, mais - et la nuance est de taille - de chômeurs « présentant un risque de chômage de longue durée ». Soit des salariés qui viennent de s’inscrire à l’ANPE, et donc les moins éloignés de l’emploi (lire interview ci-après).

un appel d’offres « étonnant »

Pour l’extension de ses expérimentations, l’UNEDIC a cette fois choisi les 17 opérateurs privés à l’issue d’un appel d’offres européen, dont les résultats ont été rendus publics début septembre. Des résultats qui ont « étonné » Éric Aubin (CGT). Les sociétés chargées de la première expérimentation ont, en effet, toutes été reconduites. Ingeus, Altedia, BPI ou Adecco se taillent la part du lion. Les sociétés d’intérim font une percée remarquable, récoltant plus d’un cinquième du marché, avec 9 000 demandeurs d’emploi. Globalement, les gagnants de l’appel d’offres sont des sociétés au moins nationales, voire internationales, qui ont présenté - et c’est pour le moins surprenant - des prix assez similaires. Ainsi, quel que soit le lot concerné, Adecco a présenté un tarif de 3 576,04 euros et Altedia, filiale du même groupe, a proposé 3 600 euros. Et ce alors que le prix de référence défini par l’UNEDIC était précisément de 3 600 euros...

Exit la formation

Dans le même temps, tous les cabinets locaux ont été refusés et les organismes de formation ont été exclus d’office par l’UNEDIC. Ils avaient pourtant présenté des offres nettement moins onéreuses : à 2 800 euros par demandeur d’emploi quand Ingeus en exige 3 900 et Altedia 3 600. Gérard Abassy, directeur général de l’Acopad à Marseille, dont l’offre n’a pas été retenue par l’UNEDIC, ne décolère pas : « Nous travaillons avec l’ANPE depuis 1986 et nous avons été écartés pour des critères qui n’étaient pas affichés dans l’appel d’offres. L’UNEDIC ne voulait que des sociétés commerciales, pas d’associations loi 1901. Les multinationales ont verrouillé le système, alors qu’elles se font payer plus cher parce qu’elles ont besoin de faire des bénéfices. On utilise l’argent de l’UNEDIC, et donc les cotisations sociales, pour rémunérer les actionnaires de ces structures commerciales ! »

Les organismes de formation et les associations, mieux implantés régionalement, se sentent d’autant plus lésés qu’ils proposent des prestations semblables à celles des cabinets privés. « Nous travaillons avec l’ANPE sur des publics plus difficiles et avec de meilleurs résultats », avance Gérard Bredy, secrétaire général de l’Institut de formation Rhône-Alpes, candidat à l’appel d’offres, et vice-président de la Fédération nationale des UROF (Unions régionales des organismes de formation). « Nous avons des salles, la presse du jour, des ordinateurs, Internet, le téléphone ! Et nous organisons des rendez-vous chaque semaine. »

Quatre organismes de formation ont d’ailleurs saisi le tribunal administratif de Paris pour contester l’appel d’offres. Et dans l’attente de la décision, au plus tard le 5 octobre, l’UNEDIC doit impérativement reporter la signature des juteux contrats avec les prestataires privés... L’organisme s’est refusé à tout commentaire.


Des méthodes de sélection qui ne convainquent pas

Des agents du service public de l’emploi contestent la manière dont sont choisis les chômeurs dirigés chez Ingeus.

Lorsqu’elle a été choisie, début 2005, pour expérimenter à Lille le placement des chômeurs, la société australienne Ingeus a joué la transparence : locaux ouverts à la presse, reportages flatteurs ; elle n’a pas mégoté sur la communication. Sur le terrain, malgré les critères affichés par l’UNEDIC, des salariés de l’ANPE et des ASSEDIC racontent comment leur hiérarchie les encourage à alimenter en chômeurs la société de placement.

« En principe, on envoyait vers Ingeus des gens qui avaient quatre mois de chômage », raconte Emile Gavelle, responsable FO à l’ASSEDIC du Nord. « Les personnes concernées devaient obligatoirement avoir 700 jours d’indemnisation prévue. » Sabine Landrosi, responsable du SNU-ANPE dans le Nord : « Au départ, nous étions censés choisir des allocataires présentant un risque de chômage de longue durée. Comme les candidats étaient trop peu nombreux, on est arrivé très vite à un seul critère : ceux qui avaient une durée d’indemnisation de plus de dix mois devenaient "ingéusables". » « Du risque de chômage de longue durée, on est passé au risque de devenir un chômeur qui perçoit ses droits jusqu’au bout », résume Marion [1], agent ANPE dans le Nord. « L’objectif est très clair : faire des économies », rappelle un salarié de l’ASSEDIC. Stéphane (1), conseiller en Seine-Maritime, l’autre terrain d’expérimentation d’Ingeus : « Tous ceux qui ont plus de 400 jours d’indemnisation doivent obligatoirement être orientés vers Ingeus. Et ce qui était une proposition parmi d’autres au début tend à devenir une règle à laquelle il est difficile de se dérober. »

Aujourd’hui, alors que l’UNEDIC a décidé l’extension de l’expérience, elle dit avoir mis en place des critères fiables. C’est le « profilage » des chômeurs, instauré par la convention UNEDIC de janvier 2006, qui permet de choisir le public à pousser vers le privé. Lors de sa première inscription à l’ASSEDIC, le chômeur se voit attribuer un « risque statistique de chômage de longue durée », calculé en fonction d’une vingtaine de critères. À l’ANPE, lors du premier entretien, de vérifier si ce risque correspond à la situation réelle du demandeur d’emploi.

Le profil type, selon l’UNEDIC : une femme, licenciée économique d’une usine textile, âgée de plus de 50 ans. Marion doute : selon elle, les chômeurs sont choisis d’après leur coût en allocations, pas en fonction de leur profil. « C’est un public proche de l’emploi, plus facilement reclassable. » En principe, l’adhésion au dispositif est volontaire. « Mais je les préviens que, en cas de refus, ils ont intérêt à préparer un argumentaire en béton », explique la conseillère.

Côté bilan, « on est dans l’opacité la plus totale », regrette Evelyne Loste, responsable du SNU-ANPE dans le Nord. Elle constate que les comparaisons ne sont pas établies sur le même public : « On nous dit qu’Ingeus reclasse 30 % du public qui intègre le dispositif. À l’ANPE, nous en reclassons 37 %, sans les choisir au préalable. Sans tri, les résultats d’Ingeus tombent à moins de 10 %. »


« Le suivi d’Ingeus ne m’a servi à rien »

Lise, 32 ans, n’a pas été convaincue par la prestation de la société australienne. Témoignage.

« J’ai été contactée par téléphone en septembre dernier après quatre mois de chômage. J’avais été licenciée d’un poste de vendeuse. Un agent de l’ANPE m’a proposé une méthode d’accompagnement innovante. Je préparais un concours de la fonction publique. Jusqu’alors, je n’avais pas eu besoin d’une aide extérieure, mais je me suis dit : pourquoi pas ? Un courrier a confirmé mon « adhésion ». J’ai eu tout de suite un rendez-vous.

Le premier contact était très sympa, chaleureux, souriant, dynamique, presque trop. Il y a vraiment une différence avec la manière dont on est reçu à l’ANPE : ils mettaient en avant leur côté boîte privée, très commercial. Leurs locaux, au centre de Lille, sont modernes, design, avec des bureaux en « open space », un accueil central, une secrétaire qui fait très « entreprise ». Il y a une machine à café, une fontaine à eau, des chocolats pour tout le monde et un sapin à Noël. À l’ANPE, on est assis en face du conseiller, de l’autre côté de son bureau. Chez Ingeus, on est assis du même côté. C’est très étudié pour qu’on se sente dans un endroit privilégié. Tout est fait pour vous mettre à l’aise, mais j’ai plutôt trouvé ça bizarre.

Le conseiller s’est présenté comme une sorte de coach - c’est le mot qu’il a utilisé. Son message, c’est qu’il allait me « booster » dans ma recherche d’emploi. Une fois qu’on entre dans le dispositif, la machine est lancée, c’est même un peu brutal. Le coach est toujours derrière vous, on a rendez-vous une fois par semaine : au début, j’ai pensé que cette approche était bonne pour retrouver un rythme dynamique. Mais finalement, comme je suis autonome, j’ai fini par demander des rendez-vous plus espacés. D’autant que ces entretiens ne me servaient pas à grand-chose : on formalisait juste mes démarches. Il y avait un espace ressources pour faire des recherches sur Internet, mais n’y étaient répertoriés que des sites classiques ou institutionnels. Rien de plus que ce que je consultais chez moi. On m’a fait suivre des ateliers, comment répondre au téléphone, décrocher des rendez-vous, des simulations d’entretiens. Tout cela m’a semblé un peu infantilisant. Avec le recul, je ne pense pas que leur méthode soit réellement adaptée au type de personnes qu’ils suivent : ils suivent des gens qui n’en ont pas forcément besoin, qui sont indemnisés et qui retrouveront de toute façon un emploi. En revanche, ces rendez-vous rapprochés mettent une pression accrue sur le chômeur.

Mon suivi a duré jusqu’à ce que je réussisse à mon concours. Entre-temps, le conseiller a essayé de me repositionner sur des offres pour des petits contrats de vendeuse. C’était fait assez finement : c’était « en attendant », il fallait « prendre ce qu’il y avait ». En fait, c’était pour me faire sortir plus vite du dispositif. Il ne faut pas aller chez Ingeus si l’on veut réaliser un projet professionnel. Derrière tout ça, il y a un enjeu financier : je trouve que c’est malsain de faire de l’argent sur les chômeurs, surtout quand, comme dans mon cas, l’accompagnement n’a pas de sens. Je savais qu’Ingeus allait être payé davantage si je retrouvais un emploi. Alors je ne leur ai jamais envoyé les justificatifs du poste que j’occupe aujourd’hui. J’aurais trouvé inadmissible qu’ils soient rétribués pour un accompagnement qui ne m’a servi à rien.

[1] Certains prénoms ont été changés.

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