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Un article de Paul Falzon et Sébastien Ganet paru dans L’Humanité le 20 avril 2006

Le pétrole pas encore rare mais déjà très cher

jeudi 20 avril 2006 par Paul Falzon

Où s’arrêtera la montée des cours du pétrole sur les Bourses mondiales ? Le baril de brut a atteint ces derniers jours des niveaux historiques : 71,80 dollars par exemple à New York, où le précédent record datait d’août 2005 après les dégâts provoqués par le cyclone Katrina sur les structures pétrolières américaines. Déjà, certains spécialistes des matières premières évoquent un baril à 80 dollars à court terme.

productions incertaines

L’or noir, dont on annonce le tarissement des réserves d’ici quatre à cinq décennies, n’est pourtant pas encore un produit rare. « Nous ne manquons pas du tout de pétrole. Il n’y a aucune pénurie », indiquait hier le directeur de l’Agence internationale de l’énergie, Claude Mandil, sur RFI. La hausse continue de la demande mondiale, tirée par les États-Unis et la Chine, reste pour l’instant satisfaite à hauteur de 85 millions de barils par jour. Mais il est vrai que les marges de manoeuvres sont aujourd’hui très limitées (2 millions de baril par jour au maximum) alors que parallèlement, les incertitudes s’accroissent sur la capacité de certains pays à maintenir leur production.

Les troubles internes au Tchad et surtout au Nigeria, premier fournisseur africain, ainsi que la tension persistante au Venezuela et en Irak font craindre des « trous », même ponctuels, sur les marchés. Mais c’est surtout la situation en Iran qui inquiète. Sous pression des États-Unis et des Européens pour renoncer à son programme nucléaire, Téhéran pourrait être tenté de se servir de ses atouts pétroliers pour s’éviter des sanctions économiques voire une action militaire. Quatrième producteur mondial avec 4 millions de barils par jour, l’Iran contrôle aussi le détroit d’Ormuz qui est l’un des points clés du trafic pétrolier mondial puisqu’environ 16 millions de barils y transitent chaque jour. Soit près de 20 % de la production mondiale de brut.

raréfaction des matières premières

Cette situation géopolitique incertaine constitue la première raison de la hausse des cours. Elle se double d’un volant spéculatif dont l’importance reste difficile à évaluer. Pour Christian Balmes, de l’Union française des industries pétrolières, « le pétrole attire de plus en plus les hedge funds », ces fonds spéculatifs qui cherchent le profit à très court terme, « et les fonds de pension », dont les investissements peuvent s’inscrire dans un temps plus long. « Il y a une masse considérable de capitaux flottants qui investissent aujourd’hui dans les matières premières », poursuit Christian Balmes. Acier, plomb ou encore cuivre, tous les marchés dits de commodité s’enflamment depuis deux ans. La croissance de la Chine et de l’Inde fait envisager une raréfaction croissante des matières premières. Et le fonctionnement de ces marchés incite à la spéculation. Les achats actuels de pétrole concernent des livraisons d’ici un ou deux mois ; certains opérateurs misent en espérant que les cours exploseront dans les prochaines semaines sous l’effet, pourquoi pas, d’une pénurie brutale provoquée par l’Iran.

La tendance risque d’être durable puisque, même à considérer que la tension s’apaise entre Téhéran et Washington, d’autres crises se profilent ces prochains mois.

conséquences funestes

L’arrivée de l’été va provoquer aux États-Unis un nouveau pic de consommation d’essence. Or, les réserves de carburant outre-Atlantique sont au plus bas à cause du retard pris dans le raffinage du brut depuis Katrina. La saison des cyclones, fin août ou début septembre, constitue justement un autre sujet d’inquiétude. Ces risques de pénuries alimentent sur les marchés les scénarios les plus pessimistes : certains analystes évoquent la possibilité à moyen terme d’un baril à 150 dollars. Les conséquences économiques pour les particuliers et les entreprises seraient évidemment funestes : le FMI chiffre à 0,4 point de croissance le coût de chaque hausse de 10 dollars du baril.


Breton et Copé jouent les démineurs

Le ministère de l’Économie adopte le statu quo face à la hausse du prix des carburants et n’évoque pas la responsabilité des compagnies pétrolières.

La polémique des prix à la pompe est de retour. Avec le franchissement du seuil de 70 dollars le baril de pétrole, la question du prix des carburants est remise sur la table. Le prix le plus haut relevé le 11 avril pour le gazole est de 1,201 euro par litre, et de 1,359 euro pour le super sans plomb 95. Ces chiffres sont donnés par la Direction générale de la concurrence (la DGCCRF, rattachée à Bercy). Par avance, Thierry Breton et Jean-François Copé s’appliquent à déminer le débat énergétique par médias interposés. Hier, dans les Échos, le ministre de l’Économie et son ministre délégué au Budget ont indiqué que la flambée actuelle du prix du pétrole avait un effet « légèrement négatif » sur les comptes de l’État français. Ils expliquent que la hausse des prix induit une baisse de la consommation. Comme la taxe intérieure sur les produits pétroliers (TIPP) varie en fonction des volumes consommés, son montant diminue en conséquence sans que la TVA en compense la baisse.

Les plus-values fiscales avaient été au coeur d’une polémique l’été dernier. La forte hausse des prix avait obligé Bercy à promettre une redistribution des surplus éventuels de recettes sur les produits pétroliers. Par contre, le gouvernement avait refusé de restaurer la TIPP flottante, mesure encore aujourd’hui réclamée par le Parti socialiste qui demande également « un prélèvement exceptionnel sur les groupes pétroliers bénéficiant de profits records ». De son côté, le PCF demande au gouvernement, comme l’été dernier, « de diminuer les taxes sur l’essence » en rappelant que le prix du carburant est composé à 67 % de prélèvements fiscaux. Le ministère de l’Économie s’était finalement résolu à réunir le 16 septembre 2005 les compagnies pétrolières et la grande distribution. La réunion au sommet accoucha d’une souris. Pour seule réponse aux consommateurs, Bercy lança un « Observatoire des prix des carburants », alimenté par des relevés de prix sur le terrain. Thierry Breton avait également clamé avoir obtenu du groupe Total qu’il répercute beaucoup plus vite les baisses du prix du baril sur les prix à la pompe, et qu’il retarde par contre les hausses. En réalité, la promesse n’a pas été tenue (voir l’Humanité du 12 novembre 2005) ce qui rend dores et déjà caduque la proposition faite par Thierry Breton hier d’« organiser (éventuellement) une nouvelle table ronde » avec les compagnies pétrolières.

Le ministre de l’Économie réduit la hausse du baril à « la tension entre l’offre et la demande ». Certes, il y a bien une spéculation aujourd’hui sur les matières premières, mais des causes plus profondes sont à l’oeuvre (voir ci-dessus), comme le manque d’investissements dans les raffineries. Anciennes et polluantes, les installations de raffinage, en France comme ailleurs, ne peuvent suivre la demande, créant ainsi des goulets d’étranglement qui alimentent en partie la hausse du prix du carburant et donc les profits des groupes pétroliers.


Total : champion français des bénéfices

2005 a été encore été une année faste pour le groupe pétrolier qui a enregistré plus de 12 milliards de bénéfices dont une grosse partie est reversée aux actionnaires. En 2004, les bénéfices étaient de 9,6 milliards d’euros. Côté salaires, les chiffres parlent d’eux-mêmes. La part des charges de personnels dans la valeur ajoutée du groupe a régressé de 41 % en 2003 à 35 % en 2004. En 2004, lors des négociations de branche, l’augmentation accordée par le patronat du pétrole n’était que de 1,7 %, ne compensant même pas l’inflation (environ 2 %). Charles Foulard, de la CGT, donnait l’exemple (l’Humanité du 24 août 2005) des « salariés travaillant dans les stations-service qui ne touchent que 900 euros par mois, alors que le groupe génère aujourd’hui plus d’un milliard d’euros de bénéfices mensuels ».


Le chiffre : 14

C’est, en dollars,

le coût réel d’un baril de pétrole « dans les pires conditions », selon l’Union française des industries pétrolières. Soit cinq fois moins que le cours actuel sur les marchés.

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