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Paule Masson | L’Humanité du 23 mars 2007

Le racisme se banalise dans l’entreprise

vendredi 23 mars 2007 par Paule Masson
Immigration . Les syndicats s’inquiètent d’une situation qui développe la mise en concurrence des salariés. Le nombre d’employeurs épinglés pour travail illégal a doublé en un an.

Près de 7 000 infractions pour travail illégal ont été constatées en 2006, soit plus du double qu’en 2005, selon un bilan publié mercredi par le ministère de l’Emploi. Même si ce résultat est dû en partie au développement des contrôles, notamment en matière d’emploi de salariés sans papiers, la fraude patronale prend de l’ampleur.

Modeluxe dans l’Essonne, OSP en Seine-Saint-Denis, Métal Couleur dans le Val-de-Marne, ou encore, Cooperl en Bretagne, les cas se multiplient d’entreprises épinglées pour avoir employé des salariés avec de faux papiers.

« Plus flexibles que les autres, ces salariés rasent les murs et ne demandent rien », témoigne Raymond Chauveau, secrétaire de l’UL CGT de Massy-Palaiseau, dans l’Essonne. En parvenant à organiser la solidarité, dans et hors l’entreprise, il a contribué à obtenir la régularisation des 22 salariés sans papiers de la blanchisserie Modeluxe. Lors d’une rencontre de travail, organisée par la CGT à l’occasion de la Journée mondiale contre le racisme, le 21 mars, il a enfoncé le clou : « La sous-traitance en cascade induit pour les employeurs d’aller chercher les précaires de précaires pour faire baisser les coûts du travail. Les salariés sans papiers sont la dernière variable d’ajustement et si le syndicat ne les défend pas, il participe à ce que l’ensemble de la communauté de travail s’effondre. » André Fadda, responsable syndical sur le Chantier naval de Saint-Nazaire, en Loire-Atlantique, dénonce aussi le « banditisme patronal » qui « organise la venue collective de travailleurs indiens, polonais ou grecs, avec des contrats très courts, des salaires non versés, des passeports confisqués et l’interdiction de parler aux travailleurs français ».

« Cela ne touche pas que les autres »

« On ne mesure pas l’ampleur des mises en concurrence que vivent les salariés. On ne mesure pas assez que l’immigration choisie de Nicolas Sarkozy est une bouffée d’oxygène pour les entreprises et le renouvellement du salariat », alerte Jacqueline Lazarre, responsable de la lutte contre le travail illégal à la CGT. Car il n’y a pas que l’appât du gain qui encourage la banalisation du racisme. Il y a aussi la division qu’elle engendre entre salariés. Les syndicats commencent à s’inquiéter sérieusement de cette situation. Dans une déclaration commune, la CGT, la CfDt, la CFTC et l’Unsa annoncent leur « mobilisation » pour gagner une « politique d’égalité face à l’accès à l’emploi et dans la vie au travail ». La CGT lance pour sa part « une campagne de longue haleine intitulée « l’égalité des droits, on a tous à y gagner », explique Francine Blanche, secrétaire confédérale et organisatrice de la rencontre. « 8 % de syndiqués, 30 % à 40 % de la classe ouvrière qui sera demain issue de l’immigration.

L’idéologie raciste gagne du terrain

Ces deux chiffres disent tout de l’urgence à construire du vivre ensemble », ajoute Roland Diague, une des figures cégétistes du combat pour la régularisation des sans-papiers. La partie n’est pourtant pas simple. « Cela ne touche pas que les autres. L’idéologie raciste gagne du terrain, y compris dans le milieu syndical », constate Graziella Lovera, secrétaire confédérale. Frédérique Dupont, elle aussi membre du bureau confédéral et responsable de la CGT dans le Val-de-Marne, appelle à retenir l’interpellation d’un des mille de Cachan : « Pourquoi les organisations syndicales nous voient-elles comme des immigrés et non comme des travailleurs ? »


points de vue

« Les chefs nous sifflent » PETELO SAEFA, OUVRIER CHEZ SOGEEFER, À HAGONDANGE (MOSELLE)

Sogeefer est une entreprise sous-traitante de Gefco, qui travaille à l’entretien des wagons. Je viens de Nouvelle-Calédonie. J’ai été embauché en février 2005. L’ambiance est délétère parmi les 90 ouvriers. Tout le monde a peur. Les salariés n’osent pas prendre un café, fumer une cigarette. Pour nous appeler, les chefs nous sifflent. Quand le patron descend dans l’atelier, il n’adresse la parole qu’aux Blancs. Je pensais que la France était un pays de tolérance et de liberté. Je suis tombé de haut. J’ai constaté que les blancs touchent 1 200 euros, les bronzés 1 000 euros. Un an après mon embauche, je me suis syndiqué. J’ai été nommé délégué syndical par la CGT en mars 2006 et je me suis présenté aux élections professionnelles. À partir de ce jour, des tracts anonymes, douze au total, posés près de la pointeuse, n’ont cessé de m’humilier. Cela a duré trois mois, d’avril à juin 2006. Le premier disait : « Allez-vous en M. Saefa. » Le deuxième comportait une menace de mort : « Vous êtes dans notre société un parasite, une plaie. Nous trouverons le vaccin permettant d’irradier et d’éliminer ce chancre. » Ça fait peur, c’est sûr mais j’en ai vu d’autres. Avant, j’étais agent de sécurité et j’ai subi un braquage. Un autre tract, le cinquième, expliquait qu’un syndicat est « une bête dangereuse, qui sème le désordre ». À partir du numéro six, j’étais traité de « lavette », de « fainéant toujours absent ». Le neuvième attaquait mon « caractère minable et bon à rien ». Mais c’est le dixième qui m’a fait très mal. Il commençait comme cela : « Alors bande de cons. Reveillez-vous. Réfléchissez bien. Allez-vous vous réveiller ou vous laisser diriger par un fils de pute de négro... » C’est dur, on a le sentiment de n’être rien, d’être à l’extérieur du monde, à part ». La CGT a quand même gagné les élections. »

« Les biques et les bicots » KARIMA BEGHAZI, LICENCIÉE PAR CHAMPION, PORTE PLAINTE AUX PRUD’HOMMES.

Je suis mère d’un petit garçon de cinq ans. Je l’élève seule. Alors quand une association m’a proposé de travailler au supermarché Champion du 8e arrondissement de Lyon, avec un CDI à la clé, j’ai sauté sur l’occasion. On m’avait prévenue que se tenaient des propos racistes dans ce magasin. J’ai vite compris. C’était l’humiliation permanente. Mon chef de rayon nous appelait « les biques et les bicots ». Jamais « bonjour ». Jamais « s’il te plaît » pour nous, personnes issues de l’immigration. Pourtant, je suis française. Quand il estimait mon rayon mal organisé, il mettait tout par terre, et je ramassais. Cela se passait toujours entre 5 heures et 9 heures du matin, avant l’ouverture, devant les employées mais jamais en présence des clients. Un jour, il nous a interpellées, avec une collègue : « Ah les biques, vous êtes toujours bien habillées. D’où vient tout cet argent. C’est vrai, les bicots sont des gros voleurs. » On devait faire plein d’heures supplémentaires, pas payées alors que je gagnais seulement 870 euros par mois. La direction sait qu’on est plusieurs mères célibataires, qu’on n’a pas le choix. Ça m’a rendu malade, dépressive. Champion n’a pas apprécié mon arrêt de travail. Ils m’ont envoyé un contrôleur médical. Le jour de ma reprise, j’ai fait un malaise. Le médecin du travail m’a mise en arrêt pour « danger immédiat ». Champion m’a licenciée pour inaptitude au travail le 13 février dernier. J’étais seule. Les autres avaient peur. J’ai décidé de rompre le silence en frappant à la porte du syndicat. La CGT m’a aidée. J’ai déposé un dossier à la Haute Autorité de lutte contre les discriminations et porté plainte aux prud’hommes.

« Pas plus de deux Arabes au mètre carré » AHMED HAMEUR, PEINTRE OUVRIER À ROMBAS (MOSELLE)

Je suis un Algérien arrivé en France avec ma famille à sept ans, en 1967. Après avoir obtenu un diplôme d’électricien pour l’automobile, j’ai enchaîné les petits boulots, surtout des contrats d’intérim jusqu’à quarante ans. J’ai effectué une mission, comme peintre, chez un sous-traitant d’Airbus, la Société lorraine de construction aéronautique, qui faisait elle- même travailler d’autres sous-traitants. L’un d’eux m’a repéré et embauché. Je décrochais mon premier CDI. Très vite, je suis devenu chef d’équipe, puis agent de maîtrise, pour un salaire équivalent à 110% du SMIC. On m’a alors fait comprendre qu’il fallait accélérer la cadence. Cette entreprise compte à peu près 100salariés, majoritairement handicapés. L’employeur ne paye que 20 % à 30 % de leur salaire, toujours au SMIC, l’État prend en charge le complément. Je trouvais cela injuste. Je suis devenu délégué syndical CGT en 2002. Là, tout a changé. Les pressions se sont multipliées mais comme la direction ne parvenait pas à atteindre mon étiquette syndicale, ils s’en sont pris à ma personne. Un jour, j’ai réclamé que le comité d’entreprise soit informé du plan de formation interne. Et là, le directeur général m’a rétorqué, devant témoins : « Je pense que tu as oublié d’où tu viens. » Les collègues ont tout de suite réagi. Je suis allé me plaindre au patron. Il a rigolé me disant : « Faut le prouver. » Peu après, je buvais un café avec un collègue. Un contremaître est passé et nous a lancé : “Sarkozy a dit qu’il ne faut pas tolérer plus de deux Arabes au mètre carré.” Il a attrapé une corde, en mimant qu’il « allait ramener l’arabe à son poste de travail avec ça ». J’ai porté plainte pour propos raciste. Il y a eu une médiation. Le contremaître a pris conscience de la gravité de ses propos. Il s’était fait manipuler. » Propos recueillis par P.M

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