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Un article de Sylvestre HUET paru dans Libération le 3 mars 2006

Le réchauffement va défaire le lit des cours d’eau africains

vendredi 3 mars 2006 par Sylvestre Huet
Climat. Deux scientifiques dessinent les possibles modifications des régimes hydrauliques et des ressources en eau à l’horizon 2100.

Ainsi couleront les rivières africaines, lorsque l’homme aura changé le climat. Deux scientifiques de l’université du Cap (Afrique du Sud) ont réuni toutes les données disponibles pour dessiner le futur des cours d’eau africains, à l’horizon 2070-2100. Et, ce faisant, celui des ressources en eau, tant pour les hommes des villes que pour l’agriculture. Exercice délicat, la pluviométrie semblant plus résistante aux ordinateurs et aux climatologues que les températures. Mais nécessaire ­ la gestion de l’eau relève des défis majeurs dans la plupart des territoires africains. Le résultat, publié aujourd’hui dans la revue Science [1], se clôt sur un avertissement : souvent frontières politiques, les rivières sont une ressource à partager entre des millions d’usagers, représentés par des Etats différents. Une « source de conflits internationaux », écrivent Maarten de Witt et Jacek Stankiewics, de l’Africa Earth Observatory Network.

Simulations climatiques. Les deux chercheurs se sont coltiné une masse énorme de données pour répondre à leur question initiale. Que peut-on dire du régime futur des rivières et fleuves africains ? A leur disposition, les simulations climatiques globales sur un siècle, de plus en plus nombreuses, réalisées surtout en Europe et aux Etats-Unis. Voulant éviter l’accusation de catastrophisme, les deux chercheurs ont sélectionné celles fondées sur un scénario d’émissions de gaz à effet de serre ­ la cause du changement futur ­ plutôt « optimiste », reconnaissent-ils. Scénario qui prévoit en effet une politique drastique de contrôle des émissions, de manière à limiter la teneur en gaz à effet de serre de l’atmosphère (en équivalent gaz carbonique) à 550 ppm (parties par millions) en 2100. Un objectif totalement hors de portée si les tendances actuelles sont poursuivies.

Pour tenter de s’affranchir des incertitudes importantes des modèles climatiques, ils ont concocté une moyenne des précipitations envisagées par 21 simulations différentes sur la période 2070-2099. Mais évaluer la pluie qui tombe ne suffit pas pour déduire la quantité d’eau dans les rivières. Il faut également disposer d’un modèle topographique et d’un modèle de drainage. Pour la topo, les deux chercheurs ont pu utiliser la carte mondiale du relief dressée par interférométrie radar lors de la mission de la navette spatiale Endeavour en février 2000. Une carte précise à trente mètres près en altitude avec un point de mesure tous les cent mètres. A cette carte, ils ont ajouté à la main deux millions de kilomètres linéaires de rivières, dessinant ainsi les réseaux hydrographiques, indispensables si l’on veut savoir où va l’eau qui tombe du ciel. Puis il a fallu tenir compte d’effets « non linéaires » dans la relation entre la pluie et le débit des rivières. Dans les régions où il pleut moins de 400 mm/an, le drainage n’est pas permanent. Entre 400 et 1 000 mm/an, il réagit subtilement : à 500 mm/an, une diminution de 10 % des précipitations se traduit par une chute de 50 % du drainage vers les rivières !

Munis de ces informations, les deux scientifiques ont dessiné un futur possible. Il montre des différences régionales importantes, et même des divergences. Ainsi l’Est africain ­ Tanzanie, Somalie ­ et quelques zones du Sahel pourraient bénéficier d’une augmentation de l’eau disponible. Mogadiscio pourrait bénéficier de dix fois plus d’eau... Mais, notent les deux auteurs, « dix fois plus de pas grand-chose, cela ne fait pas une inondation ». Alors que l’Afrique du Nord et du Sud, ainsi qu’une part du Sahel, seraient au régime sec.

Aucun espoir. En Afrique du Sud, l’Orange, la cinquième en débit sur le continent, pourrait se trouver plus souvent à sec, comme cela lui est déjà arrivé dans la deuxième moitié du XIXe siècle. Au Sahel, la carte des prévisions est un tantinet complexe. « Le désert pourrait régresser au Tchad et au Niger, mais plus à l’ouest (Burkina Faso et Mali), il continuerait à s’étendre vers le sud », écrivent-ils. En tout cas, aucun espoir de voir de nouveau des rivières couler toute l’année au Sahara, comme il y a 6 000 ans seulement. Pour plusieurs grandes villes, les prévisions inquiètent : à Cape Town, chez eux, les scientifiques prédisent une chute de plus de 50 % des ressources en eau. Elle serait d’environ 80 % pour Rabat, 50 % pour Alger, 70 % pour Okavango (Botswana).

Tous ces résultats sont à prendre avec précaution, reconnaissent les deux scientifiques. La capacité des simulations numériques à prévoir les précipitations dans un climat changé reste limitée, surtout dès lors que l’on veut en avoir une description régionale. Les climatologues sont déjà bien en peine d’expliquer l’origine des grandes sécheresses au Sahel dans les années 70 et 80 ou de celle qui sévit actuellement en Afrique du Sud-Ouest. Il serait donc exagéré de se précipiter sur des programmes de barrages, de gestion de l’eau ou de forages sur la seule foi de cette étude. Elle n’en souligne pas moins à quel point, et avec quelle rapidité, la ressource en eau est susceptible d’évoluer lorsque le changement climatique aura pris toute son ampleur, après 2050.


La calotte polaire antarctique perd de la masse

La calotte polaire antarctique a perdu 152 km3 de glace par an entre 2002 et 2005 annoncent aujourd’hui deux scientifiques [2] américains (université du Colorado et Caltech en Californie). Une mesure inédite, permise par les observations du champ de gravité terrestre, réalisées depuis 2002 par le couple de satellites Grace (Gravity Recovery and Climate Experiment) de la Nasa. La masse perdue équivaut à une hausse de 0,4 millimètre par an de l’océan mondial. Calculer à partir des données de gravimétrie la perte de masse du glacier n’a rien d’évident, et le résultat est entaché d’une barre d’erreur ­ plus ou moins 80 km3 ­ respectable. Le problème, surtout, est que les glaciologues estiment que, dans un climat réchauffé, l’Antarctique devrait augmenter la masse de sa calotte, en raison de précipitations plus abondantes. Pour l’instant, il semble que le processus soit inverse, en raison de décharges d’icebergs dans l’océan plus importantes encore. Seules des observations de longue durée pourront trancher cette énigme.

[1] Maarten de Witt et Jacek Stankiewicz, Science du 2 mars 2006.

[2] Isabella Velicogna et John Wahr, Science du 2 mars 2006.

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