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article de Yves Housson, Sébastien Crépel et Paule Masson paru dans L’Humanité du 31 aout 2006

Le scandale des bas salaires

jeudi 31 août 2006 par Yves Housson, Paule Masson, Sébastien Crépel
Rentrée . Prime pour l’emploi, chèque transport, les mesures annoncées par Villepin laissent entière la question des salaires. Les politiques de baisse du « coût du travail » sont sur la sellette.

Dominique de Villepin a donc découvert, lundi soir sur TF1, l’existence d’un « malaise » chez « beaucoup de nos compatriotes sur le plan des revenus ». Le premier ministre a remarqué « un nombre croissant de smicards » et même « une trappe à bas salaires ». Avant lui, dans un discours prononcé en juin à Agen, Nicolas Sarkozy n’avait pas eu de mots assez durs pour dénoncer le sort fait à « la France du travail », « qui souffre », « vit la précarité au quotidien ». « En vingt-cinq ans, le pouvoir d’achat des salaires n’a en moyenne presque pas augmenté », s’indignait le président de l’UMP, soudain oublieux de sa présence dans un gouvernement largement comptable de cette situation. Salaires, pouvoir d’achat, pauvreté, précarité... Ces thèmes font florès dans les discours politiques en cette aube d’année électorale. Le 20 août dernier, à la Fête de la rose, Ségolène Royal y allait de son couplet contre « la société du précariat », promettant de « redonner de la valeur au - travail, au salaire, au pouvoir d’achat (...) ». Ainsi, bon gré mal gré, le couvercle se lève sur un scandale qui ne date pas d’hier mais a pris des proportions le rendant incontournable.

La France se smicardise.Une moitié de ses salariés gagnent moins de 1,6 fois le salaire minimum (environ 1 500 euros). Quant aux niveaux de revenus supérieurs, pas de quoi pavoiser, note le syndicat CGC en épinglant « deux types de politiques » dans les entreprises : « une progression quasi exponentielle des rémunérations des dirigeants et un immobilisme salarial pour la plupart des cadres et techniciens ». Bref, le constat s’impose d’une sévère dévalorisation du travail dans notre pays. Faire silence sur cette réalité est d’autant plus difficile que, pour des millions de Français, la rentrée 2006 est synonyme d’un casse-tête budgétaire angoissant. Gaz, électricité, loyers, essence, fruits, etc., les étiquettes valsent. Les hausses de prix les plus fortes touchent les postes de dépenses incompressibles. De ce côté-là aussi, d’ailleurs, une vérité, longtemps tue, se fraie un chemin : l’indice officiel des prix, utilisé pour rendre compte de l’évolution du pouvoir d’achat, sous-estime très nettement la hausse du coût de la vie (lire : L’indice INSEE ne dit pas le coût de la vie).

Espérant désamorcer le mécontentement latent, le premier ministre a annoncé un saupoudrage de mesures (hausse de la prime pour l’emploi, instauration d’un chèque transport et d’une « allocation installation » pour étudiants), qui ont laissé les syndicats sur leur faim. Et pour cause : les salaires, élément clé pour un redressement réel, durable, du pouvoir d’achat, sont les grands absents du discours gouvernemental. Pas un mot pour pousser à la roue de négociations dans le privé. Et pas un geste, de la part de l’État employeur, pour ses 5 millions d’agents, invités à se contenter d’une pichenette (0,7 %) en guise d’augmentation en 2006.

La question d’une politique susceptible d’endiguer la tendance à la « smicardisation » est plus que jamais posée ; elle pourrait s’installer au coeur des débats en vue des échéances de 2007. Soucieux d’occuper le terrain, Villepin a annoncé pour la fin de l’année une « conférence sur les revenus et l’emploi ». Mais déjà il balise l’espace de la confrontation en opposant salaires et emplois : une hausse sensible du SMIC risquerait de coûter cher en postes de travail, ressassait-il lundi. Vieil argument, opposé systématiquement depuis plus de vingt ans à toute velléité revendicative en matière de rémunérations. Au nom de l’emploi, sous la pression d’un patronat engagé dans une « guerre économique » avec, pour munitions, une main-d’oeuvre qui devrait être la moins chère et la plus flexible possible, les gouvernements successifs se sont employés à baisser le « coût du travail ». De droite ou dirigés par la gauche socialiste, tous ont fait assaut d’exonérations de cotisations patronales (dégressives juqu’à 1,6 SMIC)... mettant ainsi en marche la fameuse « trappe à bas salaires » dont chacun mesure maintenant les dégâts. Autre dispositif phare, mise en place par Laurent Fabius en 2001, amplifié par Villepin en 2006 : la prime pour l’emploi (PPE) versée aux smicards par l’État qui se substitue aux entreprises et leur donne un alibi pour maintenir les basses rémunérations.

un bilan anémique

En dépit d’un endettement qui obsède tant M. Breton, l’État injecte des montagnes de crédits publics dans cette « thérapie » (23 milliards d’euros d’exonérations de cotisations, 4,2 milliards pour la PPE), pour des résultats à ce point contestables qu’un organisme aussi peu suspect d’antilibéralisme que la Cour des comptes s’en inquiète. Dans un récent rapport sur les exonérations, elle critique un dispositif au coût « très élevé », « incontrôlé », « à l’efficacité quantitative trop incertaine pour qu’on ne s’interroge pas » sur sa pérennité. Le bilan de vingt années de cette « médecine » peut en réalité se résumer ainsi : un chômage qui reste massif, une épidémie d’emplois précaires... Et une anémie généralisée des salaires. Dans le sillage de la CGT, engagée de longue date sur le sujet, la CFDT a déclaré vouloir, lors de la conférence annoncée, « débattre des 23 milliards d’allégements de charges donnés aux entreprises sans contrepartie d’emplois ou de salaires ». Sur le plan politique, si le PCF et d’autres forces anti-libérales prônent une franche rupture en ce domaine, on cherche en vain dans le programme du PS un engagement en ce sens, tandis que Sarkozy met carrément à l’ordre du jour une sorte de big-bang, la suppression de toutes les charges patronales. Moyennant quoi, jure-t-il, le MEDEF, soudain converti en doux agneau, augmenterait les salaires nets...


Augmenter les rémunérations !

Les syndicats entendent bien remettre la pression pour obtenir des négociations salariales dans les entreprises dès la rentrée.

Selon Laurence Parisot, il y aurait en France un problème de création de richesses. La présidente du MEDEF a affirmé lundi depuis l’université d’été de l’organisation patronale que la « vraie réponse » à la question du pouvoir d’achat est d’oeuvrer à « la compétitivité de la France et des entreprises », seule façon « d’accroître les richesses » et d’en faire bénéficier les salariés. Pourtant, alors que les dividendes versés aux actionnaires ont été multipliés par neuf entre 1983 et 2003, le taux horaire du SMIC n’a été multiplié que par deux. Pas étonnant, dans ce cadre, que les commentaires syndicaux concernant les mesures du gouvernement sur le pouvoir d’achat ramènent tous sur le tapis la question des salaires. Hier matin, sur RTL, François Chérèque, secrétaire général de la CFDT, a considéré que « les pistes de solutions n’enlèvent pas la grande responsabilité des entreprises (en matière de salaires) et ne règlent pas le débat sur le problème des bas salaires ». Bernard Thibault, pour la CGT, a aussi tenu à rappeler que ce sont les « entreprises qui ont la responsabilité de la revalorisation des salaires ». La CFE-CGC, qui revendique une « conférence sur les salaires », exige quant à elle que les discussions « aboutissent à remettre en vigueur une échelle cohérente et dynamique de l’ensemble des rémunérations ».

Les syndicats vont donc, en cette rentrée, « pousser très fort à la négociation », comme l’a aussi annoncé le secrétaire général de FO, Jean-Claude Mailly. Ils devraient, en ce sens, poursuivre les efforts engagés depuis 2004, année d’importantes manifestations sur le pouvoir d’achat. Le bilan 2005 de la négociation collective souligne que la question salariale est aujourd’hui à l’origine de 41 % du déclenchement d’un conflit dans le secteur privé contre 37 % en 2003. L’année 2005, relève encore le bilan, est caractérisée par l’accroissement du nombre d’avenants salaires dans les branches, niveau le plus important de ces dix dernières années. Mais, si les employeurs ont dû reprendre le chemin des pourparlers, beaucoup se sont contentés de mettre leurs minima salariaux en conformité avec le montant du SMIC, repassant en dessous dès l’augmentation conventionnelle annoncée le 1er juillet. C’est le cas de la branche hôtels-cafés-restaurant, par exemple.

Les syndicats entendent donc, lors de cette rentrée, rebondir sur les chiffres de la croissance pour relancer dans les entreprises un mouvement de négociations salariales. Réunies en intersyndicale le 28 août, les fédérations de fonctionnaires dénoncent « une nouvelle baisse de leur pouvoir d’achat en 2006 qui s’ajoute au contentieux de 5 % », et parlent de « prendre rapidement des initiatives ».


Pour les PDG, c’est Noël tous les jours

Les patrons du CAC 40 gagnent en moyenne 400 fois le SMIC.

Cette information figure dans le magazine Capital daté de septembre. Pour Louis Gallois, ex-PDG de la SNCF devenu coprésident d’EADS, trop, c’est trop : il refuse l’augmentation de 1 200 % ( !) qui l’attendait, avec un salaire de 2,33 millions d’euros par an, égal à celui de son prédécesseur à EADS, Noël Forgeard, et de son homologue allemand Thomas Enders. Louis Gallois se « contentera » des 180 000 euros annuels qu’il touchait comme patron des cheminots. Du coup, Thomas Enders est dans l’embarras : va-t-il devoir s’aligner sur Louis Gallois, comme l’exigent les statuts d’EADS ?

L’anecdote souligne le scandale provoqué par les revenus indécents des patrons. L’affaire Zacharias, ex-PDG de Vinci, a défrayé la chronique cet été. Pour avoir vendu ses stock-options avant la chute du cours de Vinci en Bourse, le PDG a réalisé une plus value potentielle de 173 millions d’euros, soit... plus de 14 000 ans de SMIC net !

Les chiffres sont là : selon le cabinet Proxinvest, les patrons du CAC 40 empochent en moyenne 400 fois le SMIC. En avril, les Échos titraient pourtant : « Petite année pour les salaires des grands patrons », avec un montant resté stable en 2005, après + 9,8 % en 2004. Regardé dans le détail, ce n’est pas le cas : le PDG des AGF s’est ainsi accordé 81 % d’augmentation en un an.

Ce phénomène ne date pas d’hier. En 2004, le député PS Christophe Caresche écrivait dans un rapport : « De fait, quelques chiffres suffisent à montrer que la modération salariale est largement inconnue des dirigeants sociaux, pour être l’apanage des seuls salariés. Et cela même lorsque leur entreprise connaît des difficultés conduisant à des licenciements en cascade et à la chute vertigineuse de leurs actions. D’après l’économiste français Thomas Piketty, entre 1997 et 2002, les cinq plus grosses rémunérations des entreprises françaises, publiées dans les rapports annuels, ont augmenté de 50 %. (...) Pour présenter la question sous un autre angle, en 2002, pendant que le CAC 40 perdait 33 %, la rémunération des patrons des grands groupes de cet indice progressait de 13 % en moyenne... »

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