Liste des auteurs

Libération | Muriel GREMILLET , Nicolas CORI - le 15 février 2007

Le super bénéfice de Total réveille des idées d’impôt

jeudi 15 février 2007 par Muriel Gremillet, Nicolas Cori

Voici 12,6 milliards qui aiguisent les appétits électoraux. L’annonce hier par le pétrolier Total d’un bénéfice record, le plus gros jamais annoncé par une entreprise française, a relancé le débat sur la taxation des superprofits. Dimanche, Ségolène Royal, dans son « pacte présidentiel », a repris l’idée d’une « taxation exceptionnelle des sociétés pétrolières » afin de financer des investissements, par exemple, en matière de transports en commun ou d’amélioration de la qualité environnementale de l’habitat. Hier, l’association de consommateur UFC - Que choisir enfourchait le même cheval de bataille, relayée par la candidate des Verts à l’élection présidentielle, Dominique Voynet.

En pleine campagne électorale, ces 12,6 milliards font figure de provocation. Alors que gauche et droite n’ont que les mots pouvoir d’achat, revalorisation des revenus du travail et développement durable à la bouche. Du coup, Total et son insolente réussite financière ont animé l’une des dernières séances de questions d’actualité de la législature à l’Assemblée nationale, hier. La gauche, par une question de François Brottes, député PS de l’Isère, a demandé au gouvernement s’il allait « rester spectateur devant les superprofits annoncés par les grands groupes ». Régime particulier. Le ministre du Budget, Jean-François Copé, a tout simplement pris la défense du pétrolier : « Quand Total fait des profits, c’est bon pour le contribuable, a dit le ministre. Parce que ça veut dire qu’il paie plus de recettes fiscales, car Total est imposé comme toutes les entreprises de France. » Ce qui est à moitié vrai. Puisque la multinationale, dont l’essentiel de l’activité et donc du profit est réalisé à l’étranger, bénéficie d’un régime fiscal particulier appelé bénéfice mondial consolidé. « En clair, ils paient des impôts partout dans le monde et négocient presque en direct le montant de leur impôt sur les sociétés avec le ministère de l’Economie », note un spécialiste de la fiscalité. Du coup, Total paie, selon les estimations, environ 500 millions d’euros d’impôt à l’Etat français. Au niveau mondial, il s’acquitterait d’un impôt de 12 à 13 milliards d’euros.

Les socialistes et leur candidate proposent donc de taxer Total ou, plus exactement, d’instaurer, en cas de victoire de l’élection présidentielle, un « prélèvement exceptionnel ». « En 2001, nous avions mis en place cette mesure, rappelle Didier Migaud, député PS de l’Isère et auteur la semaine dernière d’un rapport sur la fiscalité avec DSK pour Ségolène Royal. Elle nous avait rapporté à l’époque pas loin d’1 million d’euros. Et, franchement, ça n’avait pas bouleversé l’économie de Total. » « Foutu en l’air ». Au-delà, les socialistes espèrent profiter de l’élection pour réformer en profondeur l’impôt sur les sociétés (IS). En élargissant son assiette. Mais aussi en modulant son taux en fonction de l’utilisation des bénéfices des entreprises. « On pourrait cibler l’impôt en fonction d’objectifs politiques, poursuit Migaud. Total va utiliser ses profits issus de la hausse du pétrole pour les redistribuer à ses actionnaires et pour racheter ses propres actions. Si, ça, ce n’est pas de l’argent foutu en l’air... »

Evidemment, la perspective de se voir taxer, même de manière « exceptionnelle », a fait sortir de ses gonds Thierry Desmarest, devenu président non exécutif du conseil d’administration de Total : « Qu’on regarde les choses en face et pas simplement avec des thèmes à cheval entre le dogmatisme et le populisme », s’est-il énervé à la présentation des résultats, hier. Balayant aussi la polémique sur le niveau très haut du prix des carburants : « Les carburants sont aujourd’hui au même niveau qu’au 1er janvier et au même niveau qu’au 1er janvier 2006 pour des prix du pétrole absolument comparables », autour de 60 dollars le baril, a-t-il expliqué. Christophe de Margerie, le nouveau directeur général du groupe, expliquant même qu’une telle polémique sur les profits fragilise la position de l’entreprise : « A l’étranger, quand on parle de superprofits en France, on nous dit : "Ne vous inquiétez pas, on va s’en occuper." C’est ce qui se passe au Venezuela. Ils veulent renégocier nos contrats et augmenter nos impôts. » Ségolène Royal, Hugo Chávez, même combat ?

Maigre superprofit. A droite, certains députés défendent donc la multinationale, comme l’UMP Pierre Lellouche, sur l’air du patriotisme économique : « On a la chance d’avoir un grand groupe pétrolier français qui fait des profits, tant mieux. Taxons-le, nous le tuerons. L’idée qu’une entreprise, parce qu’elle fait des profits, est par définition coupable, est une aberration. » Oubliant au passage que, en 2005, la droite elle-même avait fait le coup du bluff à la surtaxe. A l’époque, le ministre des Finances, Thierry Breton, avait menacé d’un prélèvement exceptionnel adapté à la situation « exceptionnelle » de la hausse des carburants qui touchait le pays. Total et BP avaient annoncé presque spontanément une baisse du prix de l’essence de quelques centimes d’euro, en geste de concorde nationale... Et les deux groupes s’étaient engagés à investir dans leurs capacités de raffinage. Reste un argument contre la taxe dite « populiste » de la gauche, que Total n’a pas employé : 12,5 milliards d’euros, c’est finalement un assez maigre superprofit. Aux Etats-Unis, Exxon affiche un bénéfice de près de 30 milliards d’euros cette année. Effectivement, Jean-François Copé, le ministre du Budget, a raison quand il répond aux socialistes qui l’interrogent sur Total : « Vous êtes bien agressifs pour peu de chose. »


En roue libre derrière le baril

Le profit doit plus à la hausse du prix du brut qu’à la stratégie du groupe.

Pour Total, le pétrole n’a jamais si bien porté son nom d’or noir. La multinationale a réalisé en 2006 un profit historique, le plus gros bénéfice pour une entreprise française. Avec 12,6 milliards d’euros de bénéfice net, le groupe bat son précédent record de 2005 (12 milliards), qui venait après celui de 2004 (9,6 milliards). Mais, hier, à l’occasion de la publication de ces résultats, Thierry Desmarest s’est contenté d’un très modeste : « Le résultat net constitue un nouveau record mondial. Cela dit, le quatrième trimestre ne constitue pas un résultat historique. » Puis le président de Total a passé à peine dix minutes à détailler les comptes 2006, préférant laisser la parole au nouveau directeur général, Christophe de Margerie (lire page suivante), pour parler de la stratégie à moyen et à long terme.

Investissements amortis. Qu’y a-t-il de si gênant à scruter les comptes du pétrolier ? Simplement, c’est découvrir que les bénéfices de ces dernières années ne sont en rien liés à une quelconque stratégie de sa direction, mais à ce que Desmarest appelle pudiquement un « environnement favorable ». C’est-à-dire un cours du pétrole qui a explosé, passant de 20 à 60 dollars le baril en quelques années. L’essentiel des profits de Total est fait dans l’« amont », c’est-à-dire l’extraction de pétrole. En 2006, le résultat opérationnel y a été de 8,7 milliards, contre 2,6 milliards pour l’« aval », le raffinage et sa distribution, via les stations-service. La production de pétrole est une activité hyper rentable, car les investissements de ces dernières années ont été plus qu’amortis. Les calculs effectués dans les années 90 tablaient sur un retour sur investissement dès 7 ou 8 dollars le baril. A 60 dollars, c’est naturellement le jackpot . Mais, là où la direction peut difficilement s’en glorifier, c’est que le volume, lui, a stagné pendant la même période. La production est ainsi passée de 2,54 millions de barils par jour en 2003 à 2,58 millions en 2004, 2,49 millions en 2005 et 2,35 millions l’année dernière. Une partie de cette baisse s’explique par les contrats d’extraction que Total a signés dans les pays où il est présent. Contrats qui prévoient une baisse de production en cas de hausse des prix. La multinationale n’a pas réussi à compenser ce phénomène par la mise en production d’autres champs. Rente. Pour rattraper ce retard, Total a augmenté progressivement ses investissements depuis trois ans. Ils étaient de 7,4 milliards d’euros en 2004, de 8,5 milliards en 2005 et de 10,8 milliards l’année dernière. Ce qui a permis hier à Margerie de promettre une augmentation de la production pour 2007. Mais, comme le dénonçait mardi l’UFC - Que choisir ( Libération d’hier), le phénomène de rente pétrolière joue toujours autant. Car, autre découverte faite à la lecture de ces résultats, Total ne sait pas quoi faire de tout l’argent qu’il gagne. Et le redistribue à ses actionnaires. En plus de verser un dividende en augmentation de 15 % (à 1,87 euro par titre), le groupe a racheté pour 4 milliards d’euros de ses actions en vue de les annuler. L’opération est normalement destinée à soutenir le cours de Bourse et à améliorer le rendement pour chaque actionnaire. Mais, outre que son effet n’est pas certain, elle montre qu’une taxe exceptionnelle ne ferait aucun mal aux finances de la multinationale.

Version imprimable de cet article Version imprimable

Forum de l'article

Aucune réaction pour le moment!
Répondre à cet article
 
Propulsé�par SPIP 1.9.2b | Suivre la vie du site  RSS 2.0 | Navigateur conseille Get Firefox! espace prive | Téléchargez le Squelette du site

CSS Valide !