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Entretien réalisé par Paule Masson | L’Humanité du 02.02.2009

Le tournant du 29 janvier

mardi 3 février 2009 par Paule Masson, Sophie Béroud
Pour Sophie Béroud, maître de conférences à l’université Lyon-II [1], la réponse du gouvernement ne peut se limiter à une promesse de dialogue.

La mobilisation de jeudi sonne comme un sérieux avertissement sur la façon dont le gouvernement et les employeurs gèrent la crise. La promesse de dialogue du gouvernement peut-elle suffire à y répondre ?

Sophie Béroud. Comparé aux grands mouvements sociaux de ces dernières années, celui de 1995 contre la réforme Juppé sur la Sécurité sociale, de 2003 sur les retraites ou de 2006 sur le contrat première embauche, l’originalité du mouvement de jeudi vient de l’importance des manifestations, de la diversité des secteurs impliqués, mais aussi de l’ampleur des grèves. Même s’il est difficile de le mesurer précisément, un nombre significatif d’entreprises du privé ont connu des arrêts de travail. Certains salariés, qui d’habitude ne participent pas, étaient présents dans les cortèges. Le mécontentement est grand. Dès lors, la réponse du gouvernement ne peut pas être une vague promesse de dialogue. La seule chose qui pourrait calmer la tempête serait qu’il retire un certain nombre de réformes contestées, celles relatives aux universités ou au primaire par exemple, qu’il stoppe la privatisation de La Poste ou de l’hôpital. Dans le secteur privé, les aides accordées aux entreprises sans contreparties, sans contrôle des salariés sur l’utilisation des sommes et sans entrée de l’État dans un certain nombre de conseils d’administration, ne passent pas. Dans le contexte de crise actuel, la revendication sur les salaires, qui est centrale dans les conflits du travail depuis des années, devient incontournable.

Pour vous, le fait que défilent ensemble des salariés du secteur privé et public, des étudiants et des retraités, des militants syndicaux, associatifs et politiques, signifie-t-il que ce mouvement est, comme certains le disent, « sans revendications claires » ?

Sophie Béroud. Qui peut nier qu’il existe aujourd’hui des mobilisations sectorielles ? La journée de jeudi a justement permis leur jonction, la plate-forme intersyndicale a joué un rôle positif en ce sens, l’Appel des appels aussi, pour le public. La diversité des situations et des luttes qui composent ce mouvement est davantage une force qu’une faiblesse dans cette phase de construction.

Le fait que l’ensemble des partis de gauche soutiennent le mouvement peut-il permettre d’espérer une issue positive ?

Sophie Béroud. La nouveauté, c’est surtout la présence du Parti socialiste, car le PCF ou la LCR sont traditionnellement dans la rue. Signe du rapport de forces, le PS ne pouvait pas se permettre d’être absent d’une mobilisation comme celle-là.

Sommes-nous à l’aube d’une crise politique ?

Sophie Béroud. La journée de jeudi marque indéniablement un tournant. Nicolas Sarkozy ne peut pas se contenter de brasser du vent tout en continuant de mener une politique ultralibérale à l’heure où le libéralisme est en crise. Le discours du chef de l’État sur la moralisation du capitalisme ne passe pas. Depuis vingt ans, les salariés et le travail sont la variable d’ajustement du capitalisme financier. Le mouvement exprime une très forte conscience et une critique du fonctionnement de ce système. Pour le moment, le gouvernement maîtrise encore la situation. Nous ne sommes donc pas dans une crise politique. Mais l’ampleur de la mobilisation pourrait éventuellement y mener.

Les syndicats se retrouvent aujourd’hui. Ils doivent gérer l’après. Ils sont unis, avec une plate-forme commune de revendications à défendre. Ce contexte vous semble-t-il propice à ancrer le mouvement dans la durée ?

Sophie Béroud. Les syndicats, qui se sont montrés très divisés jusqu’aux élections prud’homales, ont su se retrouver, élaborer une plate-forme intersyndicale et créer une dynamique unitaire. C’est un facteur de mobilisation très important. L’appel est fort en leur direction pour qu’ils continuent. Comme il n’y a pas, pour le moment, un mot d’ordre fédérateur, chaque syndicat évalue la réponse du gouvernement à l’aune de sa propre stratégie. La CFDT pourrait par exemple considérer qu’un espace de - dialogue s’est ouvert et saisir l’occasion de se retirer du mouvement. En même temps, se retirer avec un tel rapport de forces pourrait être compliqué à gérer en - interne pour cette organisation.

Entretien réalisé par Paule Masson

[1] Maître de conférence en science politique, Sophie Béroud est coauteure de La Lutte continue ? Les conflits du travail dans la France contemporaine. Éditions Le Croquant, 2008.

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