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Article de Thomas Lemahieu paru dans L’Humanité du 6 décembre 2006

Les Areva à fond contre le fonds

mercredi 6 décembre 2006 par Thomas Le mahieu
FINANCES . La centaine de salariés d’Areva T&D à Vénissieux refusent catégoriquement un projet déjà bien ficelé, de cession de leur site au fonds d’investissement Green Recovery.

Scène de la vie ordinaire au royaume des gloutons, dans la jungle d’une industrie en voie de financiarisation : vendredi dernier en début de matinée, une soixantaine de salariés du site de réparation de transformateurs à haute tension Areva T & D à Vénissieux (Rhône) déboulent avec tambours,

pétards et klaxons devant un hôtel dans le 3e arrondissement de Paris. Déterminés et en colère car, à l’intérieur, dans un des salons de l’établissement, se joue une mauvaise pièce dont ils veulent changer le scénario ainsi que les acteurs : au cours d’un comité central d’entreprise (CCE), la direction doit annoncer aux syndicats d’Areva un « projet » de cession de l’usine de Vénissieux à un petit fonds d’investissement français baptisé Green Recovery (lire ci-dessous). Pendant une demi-heure, ils font un gentil raffut de tous les diables, distribuent des tracts aux passants et tiennent près du corps leurs banderoles neuves : « Areva veut nous solder » ou encore « Non à la délocalisation des plans

sociaux ». Et en même temps que deux agents de police venus constater ce rassemblement inopiné sur la voie publique, un signal arrive et, en un éclair, tous les travailleurs de Vénissieux, accompagnés par quelques camarades de Saint-Ouen (un autre site d’Areva fermé en août dernier), sont à l’intérieur ! La réunion avec les instances représentatives du personnel est suspendue et, au bout du compte, elle ne reprendra que les 7 et 8 décembre. Du temps gagné pour faire monter la pression...

« On est dans de beaux draps »

Deux heures durant, les Areva vont néanmoins tenter de percer à jour les intentions de leur direction. Et les questions fusent. Un jeune ouvrier interpelle : « Pourquoi voulez-vous nous vendre à un fonds d’investissement et pas à un groupe industriel ? » Ahmed Bennour, qui est un des dirigeants d’Areva T&D, botte une première fois en touche : « C’est une question pertinente, et quand j’aurai présenté le projet aux instances représentatives du personnel, je pourrai vous répondre... Nous avons élaboré un plan global qui tient compte des intérêts des salariés, des clients et, ne soyons pas hypocrites, de nos actionnaires. » Éclats de voix qui s’entremêlent dans un choeur : « Mais c’est les actionnaires qui décident, vous le savez... Pour nous, les salariés, comme d’ailleurs pour les clients, quel est l’intérêt d’être vendus à des gens qui ne connaissent rien à notre métier ? Monsieur Bennour, c’est sale, les transfos, mais c’est notre boulot et on le connaît. Green Recovery, on a du mal à croire qu’ils aiment le cambouis, ces gens-là ! »

Secrétaire CFDT du comité d’entreprise d’Areva à Vénissieux, Patrick Giraud relance : « Vous n’allez pas nous faire croire qu’avec Green Recovery il n’y a pas de risques sur l’emploi, sur la pérennité du site, de nos métiers et de nos compétences ! On connaît des exemples de ce qu’ils ont fait ailleurs : ils restructurent, suppriment des emplois ou des usines. » Hafid Abed, délégué CGT, résume d’un trait : « On n’en veut pas de votre projet et de ce fonds d’investissement. Il faut examiner toutes les autres solutions d’abord. » Le dirigeant d’Areva lâche alors le morceau : « Pour Areva, il n’est pas possible de rendre rentable le site de Vénissieux et notre objectif, c’est de le vendre pour le mettre dans un environnement qui lui permette de se développer de façon pérenne... » À ce moment-là, les salariés s’étranglent : « Ce que vous nous dites, résume un ouvrier avec le casque sur la tête, c’est qu’un grand groupe industriel comme Areva n’a pas les moyens de remettre à flot notre unité et que, donc, c’est un petit fonds d’investissement qui va le faire ? Putain, on est dans de beaux draps ! Mais c’est des tueurs, ces gens-là. La vérité, c’est qu’Areva, qui tient à ses valeurs, qui veut être tout joli pour les marchés financiers, ne veut plus licencier directement pour ne pas entacher le prestige de la société. »

Une « offre industrielle »

Dans un communiqué, publié hier, les élus du CE d’Areva T&D à Vénissieux réaffirment leur opposition radicale à la « solution » Green Recovery. « Les salariés ont notamment eu connaissance qu’un acteur industriel très sérieux, du même secteur (maintenance de transformateurs), aurait fait une offre industrielle permettant le développement de l’activité dans l’intérêt des salariés, des clients et d’Areva, font-ils valoir. Les élus et l’ensemble des salariés, y compris les cadres, veulent savoir pourquoi cette offre "naturelle", a été écartée, au moins dans ce premier temps. » Dans un autre courrier, adressé directement aux dirigeants de Green Recovery, les salariés d’Areva se font plus menaçants. « Veuillez bien noter notre opposition totale et déterminée à une vente à un fonds d’investissement. Dans ce contexte résolument hostile, nous vous demandons de stopper vos négociations avec Areva T&D, car nous sommes sûrs que votre volonté n’est pas de récupérer une "coquille vide". »


L’énigme Green Recovery

Areva, Hachette Filipacchi Photos, Stora Enso, Dapta... L’appétit du petit fonds d’investissement français grandit.

Depuis quelques mois, le nom de Green Recovery apparaît fréquemment dans les gazettes financières. Ce petit fonds d’investissement a été créé il y a près de quatre ans par trois hommes d’affaires qui, après l’explosion de la « bulle Internet » et des start-ups, se sont transformés en spécialistes des « restructurations ». Avant l’opération en cours autour du site d’Areva T & D à Vénissieux, tout comme le rachat, annoncé le 1er décembre lui aussi, des agences de presse concentrées dans Hachette Filippachi Photos, il était surtout connu dans le secteur du « retournement », c’est-à-dire du rachat d’entreprises à prix cassés à l’occasion de procédures pour défaillance (redressement ou liquidation judiciaires) devant les tribunaux de commerce. En janvier 2002, l’hebdomadaire « L’Expansion » présentait ainsi, dans un article titré « Les vautours de la nouvelle économie font les soldes », un des trois futurs associés dirigeants de Green Recovery : Certains « vautours » se spécialisent dans le rachat direct de sociétés à la casse. Casquette de base-ball vissée sur la tête, le jeune financier Bernard Grouchko passe ses journées à décortiquer les rapports des tribunaux de commerce. »

En quelques années, Green Recovery a repris plusieurs PME industrielles dans des secteurs très différents les uns des autres (vaisselles, bois, aviation, etc.). Mais ces derniers mois, il passe à la vitesse supérieure : en septembre, associé à Leipold, Green Recovery a repris l’équipementier Dapta (décolletage) à Thiers (Puy-de-Dôme) : 110 licenciements à la clé. Avec l’association Les Géants de Papier solidaires à Corbehem (Pas-de-Calais), Green Recovery s’est porté candidat au redémarrage, mais seulement après avoir reçu la promesse de 6 millions d’euros d’argent public, or, pour l’heure, l’opération capote à cause des dirigeants finlandais de Stora Enso. Chez Digital Valley en Normandie, comme dans quelques autres boîtes (Guitel-Point M, Seailles et Tison Industries, Paladine), Green Recovery cède l’entreprise trois mois à peine après sa reprise. En partenariat avec une autre entreprise, le fonds d’investissement est encore candidat pour un morceau de Maxilivres. « Ils ont été retoqués la première fois, observe un syndicaliste, mais ils vont réessayer même si on a bien vu qu’ils ne connaissaient rien aux métiers du livre... On se demande ce qui les attire. » Même angoisse chez Reims Aérospace où Green Recovery est seul candidat à la reprise : « Ils proposent un million d’euros, mais ce n’est pas assez, avec les investissements nécessaires », explique un connaisseur du dossier.

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