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Jean Boulangé | L’Humanité du 31.08.07

Les Chiliens dans la rue contre la politique néolibérale

vendredi 31 août 2007 par Jean Boulangé
Santiago . La présidente, Michelle Bachelet, affronte la colère des syndicats au moment même où Dominique Strauss-Kahn, en campagne pour la direction du FMI, vient chercher son soutien.

Engagé dans une tournée sud-américaine pour promouvoir sa candidature à la tête du Fonds monétaire international (FMI), Dominique Strauss-Kahn est arrivé hier à Santiago pour une visite éclair, dans une ville en pleine effervescence où planait encore l’odeur des gaz lacrymogènes après la grande manifestation de la veille. Reçu au palais de la Moneda, l’ancien ministre socialiste a obtenu ce qu’il était venu chercher : le soutien de la présidente, Michelle Bachelet. Étrange clin d’oeil ou ironie du sort ? La rencontre a eu lieu alors que s’intensifie, dans la rue, la mobilisation nationale pour résister aux orientations néolibérales du pouvoir.

Le ministre de l’économie dans la ligne de mire

Cette journée de manifestations fut sans doute l’une des plus importantes depuis le retour à la démocratie en 1990. Une cinquantaine de défilés ont été organisés dans tout le pays à l’initiative de la confédération syndicale CUT (Central Unitaria de Trabajadores), rassemblant des professeurs, des fonctionnaires de santé, des étudiants, des ouvriers… À Santiago, au moins 15 000 personnes ont battu le pavé en divers points de la capitale avec un même objectif : infléchir l’orientation « néolibérale » de la Concertacion, la coalition de centre gauche, au pouvoir depuis le départ du dictateur Pinochet. Le ministre de l’économie, Andres Velasco - tenant de l’orthodoxie budgétaire au sein du gouvernement -, était particulièrement dans la ligne de mire des manifestants.

Comme souvent au Chili, et particulièrement à Santiago, les cortèges ont été brutalement dispersés par la police, à coup de jets d’eau et de grenades lacrymogènes. Près de 400 personnes ont été arrêtées et 50 ont été blessées, ainsi que 11 policiers. Dans les jours précédant la mobilisation, le gouvernement a tenté de mettre la pression sur la CUT, la rendant d’avance responsable de possibles incidents. La présidente, Bachelet, a quant à elle appelé au dialogue, tout en défendant ses décisions : « Je n’accepterai pas que l’on mette en doute mon engagement pour la justice sociale », a-t-elle déclaré. « Plus que de la déception, il y a de l’indignation (à l’égard de la présidente) », lui a répondu sèchement le président de la CUT, Arturo Martinez.

D’après José Manuel Diaz, autre dirigeant de la CUT, la mobilisation de mercredi s’est construite autour de quelques revendications phares. Celles-ci portent en premier lieu sur un retour de l’État dans le domaine de l’éducation et des retraites. « Au Chili, les retraites ont été privatisées pendant la dictature militaire, et les salariés ne sont pas associés à la gestion du système », indique le responsable syndical. « Nous voulons revenir à un système par répartition fondé sur un principe de solidarité. De même, l’éducation doit être un espace privilégié et contrôlé par l’État. Aujourd’hui, celle-ci fonctionne surtout selon des logiques de profit », souligne-t-il. Mercredi, les manifestants ont également exigé un changement du mode de scrutin. Celui-ci est particulièrement injuste, puisqu’il prive de toute représentation parlementaire certaines formations, comme le Parti communiste, qui a obtenu 9 % des voix aux dernières élections. « Au fond, reprend José Manuel Diaz, notre objectif est d’ouvrir une brèche au sein de la Concertacion au pouvoir, entre ceux qui se contentent d’administrer le modèle néolibéral et ceux qui veulent suivre un nouveau chemin social dans le développement du pays. »

Face à un mouvement bien structuré, Michelle Bachelet apparaît en position de faiblesse : la coalition qui la soutient est divisée sur la conduite à adopter. À la surprise générale, le Parti socialiste - dont est issue la présidente - a décidé d’appuyer la mobilisation. « Les demandes des travailleurs sont légitimes », a indiqué le président du PS, Camilo Escalona. Certains socialistes ont participé activement aux manifestations : le sénateur Alejandro Navarro, figure de l’aile gauche du parti, a même été frappé à la tête par un policier en pleine place d’Italie, dans le centre de la capitale. Les autres partis de gouvernement (Parti pour la démocratie, Parti radical et Démocratie chrétienne) n’ont pas fixé de position officielle, mais certains de leurs parlementaires se sont joints au mouvement.

« Je fais partie de la majorité mais je suis en désaccord avec mon gouvernement », indique le député PPD René Alinco. « Les salaires de la faim existent et le manque d’opportunités de s’en sortir aussi. La Concertacion a perpétué un système discriminatoire en termes de santé, d’éducation, ou de logement, et doit aujourd’hui tenir ses promesses. Beaucoup de parlementaires de gauche veulent des changements profonds. La mobilisation ne fait que commencer. »


Échos d’une des manifs près du palais présidentiel

Mercredi midi, à deux pas de la Moneda, le palais présidentiel bombardé lors du coup d’État de 1973. Maruja Guajardo, la cinquantaine, n’en finit pas de crier sa colère, cachée derrière sa banderole et ses lunettes noires. Nous sommes dans le quartier du pouvoir, celui des ministères. Sur certaines façades, des fonctionnaires du gouvernement ont affiché leur soutien au mouvement social. Maruja, elle, est professeur dans une université de la région de Santiago. Membre du Parti socialiste, prisonnière politique sous Pinochet, elle ne cache pas son exaspération : « Je veux que la présidente nous entende », lâche-t-elle. « Il faut changer la répartition des richesses. Dans ce pays, certains sont dans l’opulence, mais il y a aussi un Chili qui souffre, qui vit mal. (NDLR : le salaire mensuel minimum, touché par 500 000 personnes, est de 144 000 pesos, soit 200 euros.) Certains professeurs travaillent encore à soixante-dix ans car ils savent que leur retraite sera trop maigre. Vous trouvez ça normal ? », demande-t-elle. Maruja a tout juste le temps de finir sa phrase. La police vient d’activer les canons à eau sur les manifestants.

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