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Les Chinois découvrent le travail saisonnier à la française

mercredi 17 août 2005

L’argent, il ne crache pas dessus, il est là pour ça. Mais ce n’est pas une obsession. Erwen Wei, 22 ans, natif de Chengdu, ville du sud-ouest de la Chine "que le président Chirac a visitée" lors de son dernier voyage officiel, n’est pas un immigré sans le sou.

Etudiant en économie et gestion dans une université privée de Lyon, il reçoit régulièrement des mandats de ses parents, "plutôt aisés", dont il est, Chine oblige, l’enfant unique et bien-aimé. S’il se retrouve ici, à Générac, gros bourg proche de Nîmes, vêtu d’une blouse bordeaux et coiffé d’une charlotte en papier mâché, en train de ranger les pêches qui défilent devant lui sur un tapis roulant, c’est parce qu’il le veut bien. Erwen Wei est un pionnier.

Planté au milieu de dizaines d’autres employés de cette étrange gare de triage aux allures d’entrepôt ­ - une station, dit-on dans le jargon arboricole ­, où sont sélectionnées et mises en cagettes pêches et nectarines du domaine des Coteaux - , Erwen Wei, comme la plupart des étudiants chinois employés dans l’agriculture, fait figure d’"OMI de luxe" . C’est un ouvrier d’exception : ses deux mois de saisonnier, de mi-juillet à mi-septembre, lui suffisent à arrondir ses fins de mois pour le reste de l’année. Et l’idée de faire grève ne lui a jamais traversé l’esprit

APPRENTI BUSINESSMAN

"Ici, c’est tranquille. Avant, j’ai travaillé dans la fraise, à Montauban. Mais se courber huit heures par jour, ça fait trop mal au dos !", résume le businessman en herbe. Car, une fois la langue française apprivoisée et son diplôme en poche, il compte bien rentrer dans son pays pour se lancer dans les affaires.

Sa compatriote Hua Zang, 25 ans, qui trime quelques rangées plus loin, est du même avis. "Ma famille est riche , annonce la jeune femme sans ambages. Mon père travaille dans la construction. Mon frère et moi, on pense prendre sa relève à la tête de la société ."

L’objectif de la jeune femme est double : apprendre la langue de Voltaire ­ en plus de l’anglais, qu’elle maîtrise ­ et observer, de l’intérieur, le fonctionnement d’une société privée. Ses parents lui envoient 5 000 euros par an. Elle complète avec des petits boulots.

La France n’est pas sa seule escale : Hua Zang a déjà sillonné "en touriste" l’Espagne, l’Italie, les Pays-Bas, la Belgique et la Suisse. "Grâce à l’ouverture [de la Chine], on peut voyager comme on veut", se réjouit-elle. Trieuse de pêches à l’occasion, la future chef d’entreprise, native de Xi’an ­ "l’ancienne capitale" chinoise ­ et pour l’heure étudiante de français à l’université Lyon-II, a réussi à épargner suffisamment pour s’acheter une voiture d’occasion.

Le temps de la récolte, elle loge chez une amie malgache résidant à Nîmes, qui lui demande "seulement 100 euros par mois" de loyer. Erwen Wei a trouvé un autre système : avec deux de ses copains, ils ont loué une caravane, où ils dorment et se font tous les soirs la cuisine. "On se prépare des repas chinois. Avec de la salade de pêches en dessert" , sourit le jeune homme. L’un et l’autre ont entendu parler de la station de Générac "par le bouche-à-oreille" .

Quand on demande à Hua Zang quelle différence la frappe le plus entre la Chine et la France, elle évoque la meilleure qualité "des machines et du transport" français et la relative douceur de vivre dans l’Hexagone : "Il y a moins de stress qu’en Chine" , dit-elle. "C’est beaucoup plus cool" , renchérit Erwen Wei. Mais, à l’entendre, il y a mieux encore : "Ici, quand on travaille, on est sûr de toucher le smic , remarque l’étudiant. En Chine, ça n’existe pas. C’est le patron qui décide. Il peut vous payer 100 euros ou moitié moins, il n’y a pas à discuter."

Dans le Gard, il est vrai que les conflits sont rares. Le domaine des Coteaux, dirigé par la famille Bonnet, réputée dans le département, n’a pas connu les troubles qui ont secoué, du 29 juillet au 2 août, une usine de conditionnement de fruits de Saint-Martin-de-Crau (Bouches-du-Rhône).

Moins médiatisée que la grève des saisonniers maghrébins, survenue peu auparavant dans cette même société, la révolte de 40 étudiants chinois exigeant le paiement intégral de leurs salaires ­ et notamment des heures supplémentaires ­ est pourtant inédite. L’époque des "ouvriers esclaves" , chère aux patrons de choc et aux révolutionnaires d’autrefois, serait-elle révolue ? Précarité ne rime plus forcément avec docilité : une leçon que nombre d’exploitants agricoles, confrontés à des difficultés de recrutement grandissantes, auront tôt fait de méditer.

"PERLES RARES"

Dans l’Hérault, grâce à l’université de Montpellier, et dans les Pyrénées-Orientales, grâce à celle de Perpignan, le recours à des travailleurs accompagnés par l’Office des migrations internationales (OMI) est peu fréquent. "Les exploitants peuvent choisir d’autres sources de main-d’oeuvre, comme les étudiants, ou parce que l’ANPE procède à des campagnes spéciales de recrutement pour les agriculteurs", confirme la direction du service régional de l’inspection du travail agricole du Languedoc-Roussillon.

"Aujourd’hui, dans l’agriculture, l’ouvrier stable et régulier, c’est la perle rare" , remarque, non sans amertume, le syndicaliste Yves Aris, vice-président de la Fédération départementale des syndicats d’exploitants agricoles (FDSEA) des Pyrénées-Orientales, chargé du dossier emploi-formation.

Longtemps, les Portugais et les Espagnols ont été ces "perles rares" . Avec ou sans contrat. "Depuis l’entrée de leurs pays dans l’Union européenne, ils ne viennent plus" , explique M. Aris, lui-même producteur de pêches et de salades sur la commune de Toulouges, près de Perpignan.

Contrairement au Gard ou, plus encore, aux Bouches-du-Rhône, grands demandeurs de contrats OMI, les Pyrénées-Orientales font de plus en plus appel aux étudiants étrangers pour assurer la récolte et le conditionnement des fruits de l’été. "En 2002, environ 100 autorisations de travail pour étudiants hors Union européenne ont été accordées pour le département. En 2004, on est passé à 540 autorisations, et, cette année, on en est à 900. D’année en année , ça grimpe, souligne M. Aris. On a eu d’abord des étudiants marocains, algériens et mauritaniens. Depuis deux ou trois ans, c’est l’explosion des étudiants chinois."

A Paris, les responsables du service éducation de l’ambassade de la République populaire de Chine ne sont pas étonnés. Si la Grande-Bretagne reste "largement en tête" des destinations préférées, la France occupe la troisième place dans le coeur des étudiants chinois après l’Allemagne. "Depuis 1987, notre pays a ouvert doucement ses portes. En 2001, la progression a été considérable, et elle se confirme", commente le premier secrétaire à l’éducation, Shaokang An.

En 2003, le nombre des étudiants enregistrés par l’ambassade était de 22 000. Dont plusieurs centaines s’égaient chaque été dans la France des champs et des vergers. Au soulagement (et bénéfice) de l’immense majorité des employeurs. A quelques pépins près... Catherine Simon


16 000 "contrats OMI" recensés en 2004

L’Office des migrations internationales (OMI) a été créé en 1945 pour assurer le recrutement et l’entrée en France des travailleurs étrangers. Depuis 1974, date de la suspension de l’immigration permanente, l’OMI est notamment chargé de financer le déplacement des travailleurs étrangers saisonniers sur le sol français, employés le plus souvent dans l’agriculture ou dans l’hôtellerie. Ces salariés agricoles viennent surtout des pays du Maghreb ­ Maroc en tête ­, mais il y a aussi des Polonais ou des Chinois. Leur nombre va croissant : "les OMI" sont passés de 8 000 en 2000 à quelque 16 000 en 2004. Cette forte progression du nombre des "OMI" n’est pas sans paradoxes ni mystères. "Les Bouches-du-Rhône détiennent à la fois le record de France du nombre d’allocataires du RMI et celui du recours à la main-d’oeuvre saisonnière étrangère, relève Jacques Le Guen, député (UMP) du Finistère, dans son rapport sur l’agriculture rendu public le 6 juillet. A l’inverse, en Dordogne, l’ANPE mène une action exemplaire (...) qui a conduit à l’embauche de 1 641 saisonniers en 2004 ­ et il n’y a aucun contrat OMI."

Vous touverez :
- un historique des contrats OMI ici
- une explication du développement des contrats OMI dans les Bouches du Rhône ici
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