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Article de Christelle Chabaud paru dans L’Humanité du 25 octobre 2006

Les bons et loyaux serviables de Casino

mercredi 25 octobre 2006 par Christelle Chabaud
Distribution . À travers sa mésaventure professionnelle, un couple de gérants veut mettre en lumière l’attitude du groupe dans le commerce de proximité.

« On a toujours dit Amen à tout. » Nadia Fléchais et son mari, Yves, ont beaucoup d’amertume dans les mots. Neuf années sacrifiées à « trimer » pour Petit Casino ont suffi pour « bousiller » les nerfs, la motivation et la santé de ces quadragénaires... Alors, malgré les menaces, le couple ira jusqu’au bout de sa démarche. Le 9 octobre, ils ont déposé deux plaintes contre le groupe à l’enseigne rouge et verte : l’une devant les prud’hommes pour « requalification de leur contrat en contrat de travail et paiement des salaires », et l’autre plus rare, au pénal, pour escroquerie et harcèlement. Ces - gérants avaient cru que l’irréprochabilité professionnelle et la gestion méticuleuse de leur supérette les préserveraient d’éventuelles « discordes » avec Casino. Mais quand on a pour patron le 5e groupe français de distribution, celui qui, avec Carrefour, se taille la part du lion dans le réseau des magasins de proximité, l’éthique professionnelle des Fléchais ne résiste pas au système Casino. À échelle différente, logique différente. Bienvenue dans l’arrière-boutique du petit épicier du coin de la rue, dans un monde où même les délégués syndicaux refusent de témoigner publiquement par peur de « se faire couler sur le champ ».

Dans les années quatre-vingt-dix, deux licenciements économiques simultanés dans l’édition et l’aéronautique poussent le couple à se reconvertir dans la gérance de supérette. « Très vite, on a compris que nous n’aurions plus de vie à l’extérieur. » Il n’y a pas de salaire fixe, juste une commission de 6 % sur le chiffre d’affaires. À raison de 70 à 90 heures par semaine chacun, les Fléchais ne se ménagent pas. « Le statut de gérant mandataire donne les - inconvénients des entrepreneurs sans en avoir les avantages », résume un délégué syndical du groupe sous couvert d’anonymat. « Par ce biais, Casino contourne les législations sur le temps de travail, il n’a pas à rémunérer les heures supplémentaires, et de plus, se décharge des responsabilités commerciales, fiscales et sociales de sa gestion : en cas de procès d’employés par exemple, seuls les - gérants répondent de leurs actes. » En contrepartie de ces désavantages, selon le texte de la convention collective, les - gérants sont censés être « indépendants dans la gestion de l’exploitation du magasin ». Une théorie bien éloignée de la réalité du commerce de proximité. Des heures d’ouverture de l’épicerie aux formulaires à remplir pour une demande de congés payés, en passant par le prix et le choix des produits en rayon ou encore la comptabilité du magasin... Yves et Nadia Fléchais, à l’instar de la majorité des gérants, doivent s’en remettre pour tout au siège du groupe Casino à Saint-Étienne. Et ce, bien qu’ils soient entièrement responsables de leur stock.

3,48 euros de l’heure

Durant certaines périodes creuses, l’été par exemple, le couple gagne 600 euros à deux. Car sur les 6 % de commission, Yves et Nadia doivent déduire les salaires du personnel et différentes cotisations patronales. « Beaucoup de gérants mandataires n’atteignent pas le SMIC », explique Anaïs Giraud, juriste pour le Syndicat de l’épicerie française et de l’alimentation générale. « Les groupes font miroiter aux futurs gérants un statut d’indépendant vide de sens. C’est un principe similaire à celui des contrats de franchise. Une fois le contrat signé, le système mis en place les étouffe économiquement. C’est une pratique qui, depuis les années 2000, s’impose comme la règle dans le secteur du commerce de proximité. Sur mon bureau, en ce moment, j’ai pas moins de 120 dossiers qui pointent l’attitude de Carrefour et de Casino envers leurs gérants ou leurs franchisés. »

Entre 1997 et 2004, les Fléchais vont prendre les rênes de plusieurs supérettes en France et finissent par atterrir en région parisienne. Un accord de partenariat entre Casino et le distributeur de carburants Shell amène les deux groupes à tester trois emplacements, dont un en octobre 2004 à Massy, dans l’Essonne. Sur l’insistance de leur directeur régional qui leur garantit qu’ils « n’y seront jamais perdants », les Fléchais acceptent cette gérance et en assurent le service 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7. « Le poids de leurs charges est tel qu’ils travaillent à perte au début », explique Me Claudine Bouyer Fromentin, leur avocate. Au bout de trois mois, ils connaissent un déficit de 4 298 euros dû à un excédent de charges par rapport à leurs revenus. Ramené sur les quinze mois de gérance à Massy, le calcul d’un expert-comptable indépendant montre qu’Yves et Nadia ont gagné en moyenne 3,48 euros de l’heure... Sans prendre un seul jour de week-end, encore moins de congés. « La société Casino a, par le biais de ses services juridiques et comptables, mis en place un système visant à obtenir l’exécution d’un travail et la prise en charge d’une responsabilité sans rémunération réelle », explique l’avocate qui estime le préjudice salarial à plus de 160 000 euros.

Au printemps 2006, Nadia et Yves découvrent 22 000 euros en trop sur leur avis d’imposition. Lors de la mise en route de la supérette de Massy, le groupe avait fait une avance de trésorerie au couple. Mais Casino, en l’indiquant sur le bulletin de commissionnement du couple et donc en le déguisant en salaire, a rendu la somme imposable tout en la laissant remboursable ! « Casino a tenté de se délester sur notre dos de quelques milliers d’euros en plus à déclarer », avance la gérante qui affirme être en contact avec d’autres gérants dans la même situation. L’enseigne les place dans un autre Petit Casino à Neuilly, « peu rentable », selon Yves. Les nombreux courriers faisant part à Casino de leurs difficultés fiscales restent lettre morte. Mais le groupe qui, malgré plusieurs demandes de l’Humanité, refuse de s’exprimer sur la totalité de l’affaire, change de méthode. « Voulant obtenir que Monsieur et Madame Fléchais renoncent à leur revendication, le service des ressources humaines de la société mit alors en place un système de tentative d’intimidation, (...) de menace d’avoir à payer, rembourser des sommes perçues et déjà remboursées, (...) et pour ce faire dépêcha sur place diverses personnes aux méthodes inacceptables », peut-on lire sur la plainte déposée au tribunal de grande instance de Nanterre.

« Licenciement abusif »

Des salariés aux clients, plusieurs témoins attestent que le magasin est alors mis sous surveillance. Visites quotidiennes de responsables régionaux, appels téléphoniques incessants... Le 1er septembre au petit matin, un huissier les informe de la rupture de contrat à effet immédiat avec inventaire de cession réalisé en urgence le jour même. Dans la matinée, selon une des pièces du dépôt de plainte, un serveur du café voisin entend une conversation entre deux responsables de Casino participant à l’inventaire : « Il faut accélérer en oubliant de compter certains produits sur le stock marchandise », aurait alors dit l’un d’eux. « Heureusement M. et Mme Fléchais ont été vigilants, mais pour Casino, cela aurait permis de justifier le caractère brutal et vexatoire de la rupture de contrat en les - accusant de vol », explique Me Claudine Bouyer Fromentin. Reste que les Fléchais n’ont toujours pas eu d’explication officielle de ce qu’ils estiment être un « licenciement abusif ». Aujourd’hui inactifs, ils attendent les décisions de justice comme autant de « preuves de leur irréprochabilité ».

Depuis deux mois, Nadia Fléchais développe un diabète lié au stress ainsi qu’une défaillance de la thyroïde expliquée par les médecins comme « un dérèglement hormonal dû à un choc émotionnel ».


Le chiffre : 180

C’est, selon les syndicats, le nombre de magasins que le groupe Casino entend fermer d’ici l’été 2007 dans sa branche « proximité ». Soit près de 400 emplois menacés.

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