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Un article de Pierre-Henri Lab paru dans L’Humanité du 1er mars 2006

Les cent jours de colère des Marti

mercredi 1er mars 2006 par Pierre-Henri Lab
mobilisation . Depuis plus de trois mois, les salariés de l’équipementier automobile, basé dans le Doubs, luttent pour empêcher la délocalisation de leur entreprise en Italie.

Lundi 20 février. 91e jour de lutte. Dans la salle des mariages de la mairie de Vieux-Charmont (Doubs), le comité de soutien des Marti tient sa réunion hebdomadaire. Ce soir, la discussion prend un tour particulier. Les salariés de l’équipementier automobile, spécialisé dans la production d’axes de piston et que le propriétaire américain Burgess-Norton veut délocaliser en Italie, viennent de remporter une nouvelle victoire. « Je viens d’apprendre que PSA a confirmé son engagement de maintenir ses commandes à notre usine », lance, le sourire aux lèvres, le délégué syndical CGT de l’entreprise, Olivier Del Rizzo. Après la reconnaissance par la justice de la légalité de l’occupation de l’usine et le placement en redressement judiciaire pour rechercher un repreneur, le choix du constructeur automobile, qui, à lui seul, représente 60 % du chiffre d’affaires de l’entreprise vieux-charmontaise, constitue un nouveau pas important vers la mise en échec de Burgess-Norton. « IP Marti vivra ! » clament, depuis deux mois, les soixante-neuf métallos à l’origine d’une lutte en phase d’incarner la révolte de toute une population, celle du nord-est de la Franche-Comté contre la toute-puissance des actionnaires.

91 jours de lutte, dont 63 d’occupation, et toujours « cette rage chevillée au corps ». « Un véritable carburant qui permet de tenir. Un antidote contre le découragement. » Annie Meunier, 46 ans, dont 23 chez Marti et presque autant à la CGT, est, à l’instar de ses collègues, bien - décidée « à faire mordre la poussière à Burgess-Norton » ou, en tout cas, « lui faire payer très cher

le prix de son crime ». Car les Marti sont en colère contre leur « patron voyou » qui « massacre » leur vie. Denis Harrer, 44 ans, mécanicien, est « entré dans la boîte en 1983 ». Son grand-père et son père y font fait, avant lui, toute leur vie professionnelle. Denis ne trouve pas de mots assez durs. « Ils n’ont rien à foutre de nos vies. Le profit, le profit. Rien d’autre ne les intéresse. » « À mon âge, on a le droit d’être peinard et, pourtant, du jour au lendemain, certains s’arrogent le droit de réduire à néant le fruit d’une vie de travail. » Père de deux enfants, avec son épouse, une ancienne de l’usine licenciée économiquement et qui est actuellement intérimaire, il s’est endetté pour acheter un petit pavillon. « Par deux fois, à cause de la perte d’emploi de ma femme, nous avons dû renégocier le prêt et aujourd’hui, si les choses tournent mal, nous pouvons tout perdre », explique l’ouvrier. « C’est dur quand mon fils de onze ans me demande si nous allons garder les deux voitures ou si je vais pouvoir continuer à acheter la carte de pêche », avoue-t-il. Denis ne cache pas non plus « les moments de tension » dans sa famille et dans son couple. « Ma femme me reproche d’en parler trop aux enfants. Mais fallait-il les laisser en dehors de ça ? Je ne le crois pas. » Denis parle aussi de son père, « qui a pleuré quand il a appris ». « Burgess-Norton nous a foutu un sacré bordel, résume-t-il. Mais pas question de céder, d’accepter 10 000 ou 15 000 euros d’indemnités et de tomber dans la précarité de l’emploi. L’intérim, je connais. Ma femme y est, mon frère aussi. À mon âge, je ne peux pas accepter de demander à mes parents de se porter garants pour acheter une machine à laver. »

« C’est notre avenir, alors nous nous battons », explique Sylvie Akpinar, 42 ans, dont 24 passés chez Marti. Divorcée, mère de deux enfants, cette magasinière témoigne « comment l’abattement a été très vite remplacé par la colère ». « Les dirigeants de Burgess-Norton sont des lâches. Le 21 novembre au matin, un lundi, nous avons découvert leur forfait. Ils avaient profité du week-end pour vider le stock de pièces finies. » De leurs 91 jours de lutte, la militante CGT garde des bons souvenirs. « C’est la première fois que je passe Noël à l’usine. On avait même un sapin. » Sylvie rit à l’évocation de « Denis transportant le Père Noël sur un chariot élévateur pour la distribution des cadeaux du CE aux enfants du personnel ». « En 1997, quand l’ancien propriétaire voulait fermer l’usine, nous avions fêté Pâques dans les ateliers. Je me rappelle mon gamin, à quatre pattes, cherchant des oeufs sous les arbres du parking. Cette année, c’était Noël », se rappelle Denis. « Cela fait chaud au coeur d’être tous ensemble. Unis dans la lutte, nous sommes plus forts, surenchérit Sylvie. Tous ensemble. » C’est ce que retient aussi Annie de ces 91 jours. « Ce conflit a fait tomber des barrières. On a fait connaissance, en particulier avec les cadres, qui, jusqu’à présent, n’avaient jamais participé à une lutte. »

Pourtant, chez Marti, la mobilisation, on connaît. En 1997, 53 jours de grève ont permis de contrer la première tentative de fermeture de l’usine et bien d’autres conflits pour l’emploi ou les salaires ont été menés dans les dernières décennies. Outre « les liens très forts » tissés entre eux, les salariés retiennent aussi la solidarité de la population (voir ci-dessous). « Les dons d’argent pour financer la grève, les dons de nourriture ou les mots d’encouragement, ça aide à tenir bon », explique Rémi Pozzi, 43 ans, chez Marti depuis 1982. L’opérateur sur presse évoque aussi les « victoires », comme la reconnaissance par la justice de la légalité de l’occupation de l’usine ou l’obtention du redressement judiciaire. « Ça fait du bien de sentir qu’on avance et que, petit à petit, la lutte paie. » Pour Denis, « paradoxalement, le plus dur, ça n’a pas été les soixante-trois jours d’occupation. C’est maintenant qu’on a repris le travail. Je n’en finis pas de gamberger. Peugeot va-t-il continuer à acheter notre production ? Va-t-on trouver un repreneur ? »

Mobilisés avant tout pour sauver leur usine et leur emploi, les Marti sont également conscients de « la dimension politique » de leur combat. « Notre lutte, c’est le refus de la toute-puissance des actionnaires et celui de la désindustrialisation du pays. Si nous gagnons, cela peut contribuer à faire reculer la fatalité des délocalisations et des fermetures d’usines », explique Rémi. Sylvie fait le parallèle entre la mobilisation des Marti et la lutte contre le contrat première embauche. « Tout ça vise à précariser toujours plus les salariés », estime la magasinière, qui a participé avec sa fille aux manifestations récentes pour le retrait du CPE. Annie met en cause « le gouvernement qui laisse faire les patrons, quand il ne leur facilite pas la vie ». « Dominique de Villepin parle de priorité à la lutte contre le chômage, mais que fait-il pour empêcher les délocalisations et les fermetures d’usines ? En vérité, le gouvernement se désintéresse du chômage. Ce n’est qu’un prétexte pour remettre en cause les acquis sociaux », poursuit-elle. Le dernier déplacement du ministre de l’Intérieur, Nicolas Sarkozy, reste également en travers de la gorge des ouvriers de l’usine vieux-charmontaise. « Il avait promis de faire pression auprès de Renault pour que ce dernier, qui jusqu’à présent représente 20 % du chiffre d’affaires de l’usine, maintienne ses commandes pour faciliter le redressement. Au final, ce ne sont que des propos en l’air qui n’ont jamais été suivis d’effet », juge Olivier Del Rizzo.

Avec un tel constat, les Marti ne sont pas dupes de l’attitude de certains élus de droite de la région qui sont venus leur apporter leur soutien, même s’ils apprécient leurs gestes. « Certains ont versé à la caisse de soutien mise en place pendant l’occupation de l’usine pour compenser le manque à gagner des jours de grève. D’autres ont poussé des cris d’effroi contre la délocalisation de l’usine. Mais ce sont tous de beaux hypocrites », ironise Rémi, qui souligne « le double jeu qui consiste à voter des lois antisociales à l’Assemblée nationale et à pleurer dans sa circonscription sur les conséquences de ces lois ». Si la droite n’a pas bonne presse auprès des métallos de Vieux-Charmont, la gauche n’échappe pas à la critique. Certes, Annie, Denis, Rémi et Sylvie savent gré aux partis de gauche d’être « solidaires depuis le début » de leur lutte. Ils ont apprécié les prises de position publiques des communistes, des socialistes et des Verts et les aides financières apportées par les municipalités de gauche. Ils ont également apprécié de pouvoir intervenir lors du meeting de Marie-George Buffet à Aundicourt, le 16 février dernier. Les visites que leur ont rendues des - responsables politiques nationaux comme Olivier Besancenot et Arlette Laguiller ont été jugées utiles. « Cela a contribué à médiatiser notre lutte », affirment-ils en regrettant que les autres responsables de gauche n’aient pas eu la même démarche. Ils sont reconnaissants au conseil général et au conseil régional dirigés par la gauche de contribuer au financement de la recherche d’un repreneur. Ils saluent particulièrement la mobilisation d’élus au sein du comité de soutien comme le maire adjoint PCF d’Audincourt, Yves Adami, « un type bien, qui ne compte pas son temps pour nous aider », ou le maire socialiste de Vieux-Charmont, Noël Gauthier.

Toutes ces actions, ces décisions sont portées au crédit de la gauche « mais cela ne suffit pas ». Les Marti souhaiteraient que « la gauche s’empare de la question des délocalisations pour la régler sur le fond. Pour que plus jamais cela ne se reproduise ». Rémi garde « un souvenir amer de la dernière fois que la gauche a exercé le pouvoir dans le pays ». Il aurait « aimé qu’elle en profite pour légiférer contre les délocalisations ». Les plus exigeants vis-à-vis de l’intervention des forces de gauche sont deux militants du PCF. Le délégué syndical CGT, Olivier Del Rizzo, et le secrétaire CGT du comité d’entreprise, Nasser Diffalah, regrettent ainsi que « les partis de gauche ne s’investissent pas suffisamment dans le débat politique sur l’emploi ». « Contribuer à la riposte, soutenir notre lutte. Nous n’en n’attendions pas moins de la gauche », explique Olivier Del Rizzo. « Mais ce qui est posé au bout du compte, c’est la question d’une alternative au capitalisme. Notre lutte devrait être l’occasion d’une confrontation entre partis sur les réponses politiques à apporter face aux délocalisations. La gauche devrait exiger leur interdiction pour les entreprises qui font des profits. Il faut que la politique reprenne la main sur l’économie », poursuit-il. « Mais ce n’est pas les Marti qui peuvent porter cette dimension-là. Notre lutte est avant tout syndicale pour sauver notre usine et nos emplois. Et nous avons encore beaucoup à faire », affirme pour sa part Nasser. En effet, si les ouvriers de Vieux-Charmont ont remporté plusieurs « victoires d’étape » avec la reconnaissance par la justice de la légalité de leur occupation, le placement en redressement judiciaire et le maintien des commandes de PSA, il leur reste encore « beaucoup à faire » pour que Burgess-Norton « morde définitivement la poussière ».


La population mobilisée autour des salariés

Un comité de soutien aux ouvriers de Vieux-Charmont multiplie les actions pour populariser leur lutte contre les patrons voyous : collecte de fonds, pétition, pièce de théâtre...

L’annonce de la délocalisation de la production d’IP Marti en Italie et de la fermeture de l’usine de Vieux-Charmont a provoqué un véritable tollé dans le nord-est de la Franche-Comté. Déjà lourdement frappée dans les années quatre-vingt par la crise de l’automobile et la saignée d’emplois qui en a découlé, la population voit avec anxiété une nouvelle phase de restructurations se dérouler. « Chômage et licenciement massif d’intérimaires chez Peugeot Sochaux, licenciements économiques chez plusieurs sous-traitants, l’affaire Marti est la goutte d’eau qui a fait déborder le vase », explique le maire adjoint PCF d’Audincourt, Yves Adami.

Très rapidement après que la nouvelle du projet de délocalisation a été connue, le 21 novembre dernier, la population de Vieux-Charmont et de ses environs s’est spontanément solidarisée avec les salariés. Messages de soutien, dons d’argent et de nourriture ont afflué à l’usine. « Les déclarations des dirigeants de Burgess-Norton, qui ont affirmé devant des élus locaux que leur entreprise "n’était pas la Sécurité sociale" et qu’ils ne reviendraient pas sur leur décision, ont transformé la sympathie envers les Marti en colère contre ces patrons voyous », poursuit l’élu communiste. Avec les maires socialistes d’Audincourt et de Vieux-Charmont, Martial Bourquin et Noël Gauthier, Yves Adami a pris l’initiative de créer un comité de soutien. « Nous pensons que pour mettre en échec Burgess- Norton, il est nécessaire de créer un rapport de forces dans l’opinion publique. Marti est devenu pour nous, comme pour beaucoup d’habitants de la région, un symbole. Celui du refus de la toute-puissance des actionnaires », poursuit l’élu.

Composé des salariés de l’usine, d’élus socialistes et communistes des villes et villages environnants, de syndicalistes, de militants de partis de gauche et d’extrême gauche et de citoyens qui se sont engagés pour le rejet de la constitution européenne, le comité de soutien s’est réuni pour la première fois le 10 janvier dernier. Il a, dans un premier temps, pris une part active à la collecte de fonds pour soutenir les Marti pendant leurs soixante-trois jours de grève et d’occupation de l’usine. Sur les marchés, devant les supermarchés, dans des urnes chez les commerçants, par des subventions municipales, au total près de 90 000 euros ont été récoltés.

Le comité de soutien a été également à l’origine d’une pétition qui réclamait notamment que PSA continue à s’approvisionner en axes de piston à l’usine de Vieux-Charmont. Plus de 10 000 signatures ont été recueillies dans la région. Avec l’aide du syndicat CGT de Peugeot, cette action a contribué à ce que le constructeur automobile accède à cette demande. « Peugeot est très soucieux de son image », explique Yves Adami. L’action du comité se poursuit, cette fois-ci, « en direction de Renault, pour que ce dernier emboîte le pas à PSA ». Le comité entend aussi soutenir les Marti dans leur quête d’un repreneur.

Plusieurs initiatives sont d’ores et déjà programmées. Le 8 mars prochain, la compagnie théâtrale La Cotonnière donnera une représentation des Seize Cheminées au foyer Georges-Brassens de Beaucourt [1] Et Yves Adami de prévenir : « Nous accompagnerons les Marti jusqu’au bout. »


délocaliser pour plus de profit

Le groupe américain Burgess-Norton a racheté en 2003 l’intégralité de IP Marti. Burgess-Norton appartient lui-même à AMSTED (chiffre d’affaires : 1,2 milliard d’euros en 2004), une coopérative d’activités américaine spécialisée dans la mécanique appliquée : tours de refroidissement, essieux, trains roulants, etc.

Le site de Vieux-Charmont, en devenant la première implantation de Burgess-Norton en Europe, était destiné, selon son nouveau propriétaire, à livrer certains sites Ford, notamment en Espagne. Faute d’investissements, cela ne s’est jamais concrétisé. Le 21 novembre dernier, le groupe américain a annoncé sa décision de délocaliser sa production française vers son site italien, où le coût du travail serait inférieur de 11 %.

[1] Renseignements auprès de la mairie de Vieux-Charmont : 03 81 90 76 80.

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