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Anne Rodier | Le Monde du 01.04.07.

Les délocalisations à l’Est interviennent sur fond de rattrapage économique et social

dimanche 1er avril 2007 par Anne Rodier
Interpellée récemment par une ouvrière du textile qui dénonçait le dumping social des pays de l’Est, Ségolène Royal a proposé l’idée d’un "plan Marshall" pour la région. En réalité, les pays d’Europe centrale et orientale bénéficient, depuis le milieu des années 1990, d’aides européennes. Celles-ci se sont considérablement accrues depuis leur adhésion. Ainsi, en 2007, la Pologne va recevoir l’équivalent de 2,7 % de son produit intérieur brut (PIB) en aides financières de l’UE. En pleine croissance, ces nouveaux Etats membres font également des efforts de compétitivité, qui se traduisent in fine par une hausse des salaires et une amélioration de la législation sociale.

Les accusations de dumping social qui ont resurgi avec l’entrée de la Roumanie et de la Bulgarie dans l’Union européenne au 1er janvier 2007 suscitent des avis très réservés des experts : s’il y a de grandes différences de niveau de développement entre les nouveaux Etats membres et les anciens, il n’y a pas de volonté politique de faire baisser les prix par un abaissement des coûts sociaux.

Les disparités de salaires sont importantes, mais "la politique de rattrapage est clairement affirmée", souligne Jean-Paul Betbèze dans le Rapport Schuman sur l’Europe (éd. Lignes de repères). Ainsi, avec un salaire moyen de 630 euros, les Polonais ont bénéficié d’une hausse de revenus de plus de 9 % depuis 2004, date de leur entrée dans l’UE. Les augmentations atteignent 27,2 % dans les Etats baltes et 30 % en Roumanie.

Surtout, les politiques sociales suivent. "Accompagnés de près par le bureau international du travail (BIT) dans les années 1990, les nouveaux pays entrants de l’UE ont souvent remodelé leurs systèmes de relations sociales sur les normes préconisées par l’Organisation internationale du travail", écrit Christian Dufour, chercheur à l’Institut de recherches économiques et sociales. Le salaire minimum, même très faible, était ainsi en place dans tous ces pays avant 1995.

Depuis l’élargissement, ces pays ont introduit de nombreux amendements législatifs dans leur système de protection sociale (congé parental paternel de 90 jours en Slovénie, prolongement de la retraite anticipée en Lettonie). Les directives européennes ont été retranscrites dans les législations nationales, "plutôt plus rapidement que dans les autres Etats membres", affirme Philippe Pochet, directeur de l’Observatoire social européen. "Il y a une émulation entre les nouveaux Etats membres même pour le social", souligne Mans Martensson, de la Fondation européenne pour l’amélioration des conditions de vie et de travail.

Mais la mise en oeuvre des directives "ne suit pas toujours", affirme Jean-Paul Tricart, chef d’unité chargé de l’élargissement et des affaires internationales à Bruxelles. Les ententes entre employeurs et employés pour ne pas respecter les quelque 75 textes légiférant le droit social européen (santé, conditions de travail) sont fréquentes. "En Roumanie les travailleurs ont intégré que le rattrapage économique passait par des sacrifices en fonction des besoins de l’entreprise", souligne George Dura, spécialiste de la Roumanie pour le Centre d’études politiques européennes à Bruxelles.

Dans une étude menée en 2005-2006 sur l’application des directives en République tchèque, Hongrie, Slovaquie et Slovénie, la politologue Gerda Falkner, de l’Institute for Advanced Studies à Vienne, confirme que la législation n’est pas réellement mise en oeuvre. "De nombreux employés dépassent volontairement le temps de travail autorisé" dans les secteurs de la santé, la construction, le transport et l’agriculture a-t-elle constaté. "Ils ont besoin des extras", affirme-t-elle.

La Commission européenne est quelque peu démunie face à cette situation : "Bruxelles a bien développé des outils pour limiter les chocs sociaux provoqués par les différences de niveau de développement. Mais il est du ressort des Etats de faire respecter leur législation nationale", explique Jean-Paul Tricart. Ils manquent parfois tout simplement d’inspecteurs du travail. "Une des leçons à tirer de l’élargissement de 2004 est qu’on n’a pas été assez exigeants sur les capacités institutionnelles et administratives des pays pour mettre en oeuvre les législations communautaires." Après on ne peut que constater les manques comme les problèmes de capacité d’absorption de l’aide, ou la faiblesse du dialogue social, pour ne citer que ces exemples.

L’élévation du niveau de vie est due au rattrapage économique : ces pays affichent des taux de croissance enviables jusqu’à 11,5 % du PIB dans les pays baltes (contre 2,2 % dans la zone euro pour 2006) et le chômage est à la baisse, même en Pologne. "Ce n’est pas le moment de freiner la compétitivité européenne, alors que nous sommes dans un phénomène de globalisation", estime Olivier Louis, chercheur et spécialiste du modèle social européen à l’Institut français des relations internationales.

Engagées dans une course à la compétitivité, les entreprises sont très réactives à l’évolution des prix en Europe. Fermetures et délocalisations se succèdent au fil de l’évolution des coûts : de production, d’investissements, salariaux. "Au sein de l’Europe, on peut interpeller les décideurs en amont, grâce à la réglementation européenne qui oblige les grandes firmes à informer les comités d’entreprise européens, affirme Marcel Grignard, secrétaire national de la CFDT chargé des affaires européennes, mais je ne vois pas comment on pourrait empêcher les emplois de partir vers l’extérieur. Notre action consiste surtout à négocier des compensations et des reconversions."

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