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Luc Peillon , Laureen Ortiz ,ALAIN AUFFRAY, ANTOINE GUIRALet FRANçOIS WENZ-DUMAS | Libération le 19 novembre 2007

Les dessous d’un conflit qui dure

lundi 19 novembre 2007 par François WENZ-DUMAS, Antoine GUIRAL, Alain AUFFRAY, Luc PEILLON, Laureen Ortiz

Comment en est-on arrivé là ? Au sixième jour de grève dans les transports, la négociation sur les régimes spéciaux n’est toujours pas engagée. Et parmi les acteurs, on ne voit que des perdants.

Les usagers d’abord, qui ne comprennent pas pourquoi il n’y a depuis mercredi qu’un train ou métro sur trois, alors qu’on annonce seulement 32 % de grévistes à la SNCF et 23 % à la RATP. Sans doute y a-t-il davantage de grévistes chez les roulants que derrière les guichets. Mais pourquoi la négociation annoncée dès le mardi 13 novembre n’a-t-elle pas commencé ?

Autres perdants : les syndicats. Ceux qui appellent à suspendre la grève ne peuvent que constater que cela n’a rien débloqué. Quant à ceux qui appellent à poursuivre la grève, la CGT en tête, cela ne les empêche pas d’être violemment critiqués dans les assemblées générales pour avoir osé parler de négociation.

Pour autant, le Président et le gouvernement n’apparaissent pas en position de force. Leur popularité est en baisse dans les sondages. L’opinion les soutient dans leur volonté de réforme, beaucoup moins dans la gestion du conflit. Les militants UMP eux-mêmes n’ont pas très bien compris s’ils devaient aller manifester en masse contre les grévistes ou rester chez eux pour ne pas gêner le gouvernement. Retour sur deux semaines de valse-hésitation.

Le bon, la brute et le patron

Entre Xavier Bertrand, François Fillon et Nicolas Sarkozy, le partage des rôles est fixé depuis plusieurs semaines. Le bon, c’est le ministre du Travail chargé de négocier en finesse. Il en réfère directement à Raymond Soubie, conseiller social de l’Elysée et fin connaisseur du monde syndical. La brute, c’est le chef du gouvernement, chargé de rappeler à ses engagements une majorité UMP qui oscille entre l’antisyndicalisme primaire et la crainte des municipales de 2008. Et le patron, c’est Nicolas Sarkozy, qui dirige les opérations mais attend que l’on entrevoit le bout du tunnel pour intervenir directement. « ça se passe souvent comme ça, note un de ses conseillers. On se teste, on se fait peur au cas où l’autre craquerait, et puis on finit par se parler et négocier. » C’est ce moment qu’attend le Président pour intervenir. Mais il tarde.

En attendant, c’est d’abord à Fillon qu’il est revenu de durcir le ton. Le 7 novembre, sur Europe 1, il se dit « prêt à affronter les crises, et même une certaine impopularité ». Devant les députés, le 13, novembre, il lançait : « Le gouvernement fera tout simplement son devoir » et « ne transigera pas sur les principes. » Les syndicalistes ne sont pas dupes de ce partage des rôles, même si, note alors Jean-ClaudeMailly (FO), Fillon devrait éviter de « jouer les pyromanes ».

zizanie chez les syndicats

C’est donc Xavier Bertrand qui est chargé de dialoguer avec les syndicats. « J’ai compté : nous l’avons rencontré onze fois depuis début septembre », note le secrétaire général de l’Unsa-cheminots. Avec la CGT, le dialogue est difficile, mais il a lieu. Avec SUD rail, il a tourné court. Son délégué général Christian Mahieu ne sera reçu qu’une seule fois. « On a proposé à SUD de les revoir. Ils nous ont dit : “Pas tant que vous ne céderez pas sur les 37 ans et demi”, explique-t-on dans l’entourage du ministre. Son emploi du temps ne permet pas d’organiser des rencontres inutiles. »

A la SNCF, avec la FGAAC (autonomes), Xavier Bertrand enfonce un coin dans le front syndical. Au soir de la première grève, le 18 octobre, cette très ancienne fédération, qui représente 30 % chez les agents de conduite, fait savoir qu’elle a obtenu ce qu’elle demandait : maintien des bonifications pour les conducteurs de train, décote à taux réduit et augmentations de salaire en fin de carrière pour ceux qui accepteraient de travailler plus longtemps.

Rue de Grenelle, on se frotte les mains : avec la FGAAC, 30 % des trains devraient circuler. Et Bertrand se dit que si l’Unsa (14,5 % des cheminots) rejoint la FGAAC, la CGT (40 %) devra choisir son camp : l’affrontement ou la négociation. Le ministre demande aux directions de la SNCF et de la RATP de tout faire pour rompre l’unité syndicale. Sans succès. Même à la RATP, où la CGT est moins en position de force (37 %) et SUD beaucoup plus faible qu’à la SNCF (6,5 % contre 15 %), la grève est très majoritaire le premier jour et reconduite les suivants. Les conducteurs d’autobus, noyau dur de l’Unsa, très remontés contre la réforme, marchent avec la CGT.

A la SNCF, quelques jours avant le 14 novembre, la direction fait une dernière tentative de division en proposant un protocole d’accord à trois syndicats : CFDT, CFTC et CGC. Mais les trois syndicats font comprendre à François Nogué, DRH de la SNCF, que sans la signature de l’Unsa et de la CGT, cet accord ne vaut rien. La stratégie de division a échoué.

La CGT entre en scène

Le vendredi 9 novembre, le scénario est donc clairement celui de l’affrontement. « ça va se jouer au bras de fer… Comme d’habitude », note un conseiller de Sarkozy. Quand Bernard Thibault, secrétaire général de la CGT, annonce qu’il est prêt au dialogue dans une négociation tripartite nationale (Etat, syndicats, employeurs) portant sur les principes mêmes de la réforme, Bertrand rejette sèchement la proposition. Le ministre du Travail y voit une simple opération de communication destinée à faire porter la responsabilité du blocage des négociations sur le gouvernement. « De toute façon, les autres syndicats ne veulent pas de négociation nationale », répond Xavier Bertrand.

Thibault téléphone à ses homologues, Jean-Claude Mailly (FO) et François Chérèque (CFDT). Ce dernier lui rappelle que son syndicat demande, depuis le début, des négociations entreprise par entreprise, mais qu’il ne s’opposerait pas à ce qu’elles soient tripartites. « Si tu veux qu’on passe le message au gouvernement pour lancer la négo, pas de problème », propose-t-il.

A la CGT, Bernard Thibault réunit Jean-Christophe Le Duigou, chargé du dossier retraites, et les trois responsables des fédérations concernées, Didier Le Reste (SNCF), Gérard Leboeuf (RATP) et Frédéric Imbrecht (EDF-GDF). Le numéro 1 de la CGT finit par imposer son point de vue : il faut, selon le syndicait, fixer le cadre de la négociation pour préparer la sortie de conflit. Si elle se tient entreprise par entreprise, le gouvernement ne pourra pas refuser.

Le 12 au soir, le numéro 1 de la CGT appelle le ministre du Travail et demande à être reçu. Étonnement, rue de Grenelle, où l’on pensait qu’aucun contact n’aurait lieu avant la grève du 14. La CGT est reçue le 15 à 16h30. « Thibault a été impressionnant : c’était lui le patron », raconte un participant. Le soir même, Bertrand reçoit l’Unsa, et le lendemain les autres syndicats. Il leur remet une « lettre de méthode » actant le cadre de la négociation convenu avec la CGT.

Le malentendu de la grève courte

Jeudi, le nombre de gréviste baisse. Néanmoins, trains et métro sont toujours en rade. François Chérèque appelle à suspendre le mouvement. Mais la CFDT ne pèse pas grand chose à la SNCF. Le secrétaire général de la fédération des cheminots, Arnaud Morvan, après avoir tenté de convaincre la CFTC et la CGC de le suivre, appelle seul à la reprise vendredi.

Le problème pour la CGT et l’Unsa est d’obtenir un geste qui permette à leurs militants dans les AG de dire que quelque chose a changé. Mais la tentation est forte de faire la jonction avec la journée d’action dans la fonction publique de demain. Hier, les six syndicats qui appellent encore à la grève ont pris date pour démarrer mercredi la négociation à la SNCF.


Des cheminots droits dans leur vote

La grève continue, mais les syndicats négocieront mercredi.

Un début d’éclaircie sur le front de la SNCF ? Hier, les six fédérations de cheminots CGT, FO, CFTC, Unsa, CFE-CGC et SUD ont certes appelé à reconduire pour vingt-quatre heures la grève contre la réforme des régimes spéciaux de retraite. Mais, point important, elles « iront [mercredi, ndlr] à la table des négociations avec l’Etat et la direction où elles apporteront leur plateforme revendicative », a déclaré Didier Le Reste, secrétaire général de la CGT cheminots. La lettre envoyée samedi par la présidente de la SNCF Anne-Marie Idrac pour proposer d’ouvrir des négociations dès mercredi, sous forme de huit tables rondes, est « une fenêtre de tir que nous saisissons », a-t-il ajouté, renvoyant les suites du mouvement aux AG de salariés.

Alors que le gouvernement a conditionné la présence d’un représentant de l’Etat lors de cette négociation à « une dynamique de reprise du travail », Didier Le Reste a estimé que « dans la mesure où des trains circulent malgré le conflit, nous sommes dans cette configuration ». Aussitôt, Xavier Bertrand, le ministre du Travail s’est félicité sur Europe 1, de ce « premier pas ».

Samedi François Fillon avait réclamé de la part des syndicats « un appel à la reprise du travail » comme condition à l’ouverture de négociations, précisant qu’il ne s’agissait pas là d’un « diktat ». Auparavant, Raymond Soubie, conseiller social de l’Elysée, avait affirmé sur Europe 1 que le gouvernement ne mettait « absolument aucun préalable », demandant « simplement qu’il y ait un geste de bonne volonté qui soit fait » à la SNCF et à la RATP.

Le mouvement devrait néanmoins se prolonger demain, à l’appel des syndicats de la fonction publique.


« L’opinion n’est pas contre les grévistes »

Anissa Ali-Abdallah, guichetière à la SNCF, a été voir les antiblocages de près.

Par curiosité, Anissa, militante SUD rail de la SNCF en grève depuis mercredi, s’est rendue hier à la manifestation des antiblocages. « Ils étaient pitoyables », conclut-elle, au vu des quelques miliers de manifestants. « On te fait croire qu’il y a beaucoup de monde contre toi, en réalité l’opinion publique n’est pas contre les grévistes. » Elle s’attendait à un « gros truc » et constate « un désastre ». Car Anissa préfère voir ce qu’elle veut, des passants solidaires aux grévistes qui huent les slogans ou des personnes agées dans le cortège, faisant fi des badauds solidaires aux manifestants. Quant aux slogans, du genre « grévistes égoïstes », ils la font plutôt sourire. « On n’est pas égoïstes, ça ne nous fait pas plaisir de bloquer les trains. Mais on est une société de transports, alors forcément quand on fait grève ça bloque. »

Au bout de cinq jours de grève, elle a conscience de gêner des gens, même de sa famille et de son groupe d’amis. Mais elle tiendra et espère faire la jonction avec les grèves de la fonction publique de demain. « On sera plus forts à plusieurs professions », dit-elle. Affirmant faire partie d’un « noyau dur de grévistes prêts à aller jusqu’au bout », elle ne voit qu’un coupable au conflit : Nicolas Sarkozy. Et qu’une solution de sortie : le retrait pur et simple du projet de réforme. A ceux qui lui reprochent de raisonner, à 27 ans, comme une personne proche de la retraite, elle rétorque : « Ceux-là n’ont rien compris, je pense à mon avenir. »


« On fera garder notre bébé de 4 mois »

Alexandre Chaigneau, technicien EDF, pense déjà à la manif de demain.

Calme, ce dimanche. Le portable n’a quasiment pas sonné. Alexandre a à peine parlé du mouvement avec sa femme, agent EDF, comme lui. Il a juste regardé d’un œil distant les journaux télévisés. « Pour eux, les seuls responsables du blocage, ce sont les grévistes, mais jamais le gouvernement… » Pense-t-il à un durcissement, à un remake de l’hiver 95 ? « Je ne l’espère pas. Je souhaite juste que si la négociation s’ouvre, elle ne se fasse pas au détriment des agents. » En 1995, il avait 20 ans. Il était déjà de toutes les manifs. « C’était pas mal, même si à l’époque je ne connaissais pas grand-chose au syndicalisme ». On ne sent aucune nostalgie dans la voix.

Samedi, il manifestait, dans le centre de Bordeaux, contre les franchises médicales avec d’autres militants CGT. Demain, évidemment, il y retourne, cette fois, avec sa femme (« on fera garder notre bébé de 4 mois ») pour soutenir la grève des fonctionnaires.


« Mon cousin réagit en tant qu’usager »

Jean-Paul Boisserand, chauffeur RATP, a passé son dimanche en famille.

Hier, c’était grasse matinée. Jean-Paul a pu dormir jusqu’à 8 h 30. Un planning des piquets de grève pour le week-end avait été établi et ce conducteur de bus RATP, en grève depuis mercredi, avait réservé sa journée. Un dimanche en famille, avec un cousin pour le repas, avec qui il a accepté de parler vingt minutes du conflit, « mais pas plus ». Sinon, explique-t-il, « cela aurait pu mal tourner car on n’a pas les mêmes idées. Lui voit le conflit en tant qu’usager et salarié du privé ».

Dès demain donc, retour au dépôt, aux AG, et une présence à la manifestation des fonctionnaires. Mais pour l’heure, c’est la confusion. Jean-Paul ne comprend pas les déclarations contradictoires entre l’Elysée et Matignon, l’un acceptant les négociations sans préalable, l’autre exigeant la fin de la grève avant de discuter. Lui refuse la seconde option.

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