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Yves Housson, OLIVIER MAYER | L’Humanité le 03.06.2010

Les effets à long terme de la pénibilité

lundi 7 juin 2010 par Yves Housson, Olivier Mayer
Pénibilité physique, travail de nuit et posté, exposition aux toxiques réduisent l’espérance de vie sans incapacité et augmentent le risque de maladies cardio-vasculaires et de cancers.

Contrairement à une idée encore répandue, la pénibilité du travail n’est pas un fléau en voie de disparition, qui ne concernerait donc que les travailleurs vieillissants. Si des évolutions techniques, économiques, sociales ont pu entraîner la disparition, ou faire reculer, certains métiers ou activités pénibles, leurs effets bénéfiques sont amplement contrebalancés, entre autres, par les conséquences de l’intensification du travail, rappelle le professeur Gérard Lasfargues, du CHU de Tours. Auteur d’un rapport en 2005 sur les « départs en retraite et travaux pénibles », il a étudié une série d’expositions professionnelles, « dont les effets potentiels à long terme sur la santé, incapacitants et potentiellement graves, sont établis avec un niveau de preuve élevé ». Pour le scientifique, pas de doute  : la mise en place d’un dispositif de départ anticipé « nous semble justifiée, qu’il y ait ou non des effets présents sur la santé », affirme-t-il d’emblée. Prenant ainsi, de fait, et par avance, le contre-pied du projet du gouvernement qui vise à limiter le bénéfice d’une éventuelle compensation aux seuls salariés dont un examen médical prouverait que leur santé est endommagée par les conséquences de la pénibilité. « Le temps de latence de ces effets est parfois long et les expositions professionnelles responsables ne sont pas toujours vécues comme pénibles », explique Gérard Lasfargues. Le rapport détaille trois types de conditions de travail pénibles, fréquents dans la population active, et dont les effets sur l’espérance de vie sans incapacité sont « présents à long terme, reconnus et mesurables ». Ainsi du travail de nuit ou posté. Au-delà d’un impact sur la santé à court terme connu (troubles du sommeil, nutritionnels, etc.), les effets à long terme, bien que « plus difficiles à prouver », sont pourtant « indéniables »  : le rapport pointe, études à l’appui, une augmentation des risques coronarien et cardio-vasculaire. Gérard Lasfargues montre ici qu’il serait possible d’agir en termes de compensation, en indiquant que, dans certains secteurs d’activité, avoir travaillé au moins quinze ans de nuit ou en horaire alternant avec au moins 200 nuits par an ouvre déjà droit à cessation anticipée d’activité. Au chapitre de la pénibilité physique, on sait que le travail à la chaîne ou sous cadences imposées est grandement responsable de l’explosion de troubles musculo-squelettiques, qui surviennent pendant l’activité professionnelle. Mais, relève le rapport, « l’accumulation durable de contraintes liées aux cadences, à la manutention de charges lourdes, aux efforts physiques et aux contraintes posturales dans le travail », que l’on retrouve dans le bâtiment, la confection, la grande distribution, l’agroalimentaire ou les transports, « peut se payer à long terme par des phénomènes d’usure précoce ou de morbidité irréversible touchant l’appareil moteur ». Pour l’auteur, le cumul de facteurs de pénibilité physique pendant un certain nombre d’années pourrait être pris en compte, à un niveau interprofessionnel, pour fixer des critères de départ anticipé. Ceci impliquant, précise-t-il, de retracer des parcours professionnels pour évaluer les durées d’exposition.

Même scénario pour l’exposition aux toxiques, qui peut entraîner à court terme des pathologies « irréversibles, invalidantes et excluant du travail », comme les asthmes professionnels, mais présente aussi un lourd risque à long terme, illustré par les agents cancérigènes  : la majorité des cancers d’origine professionnelle surviennent après l’âge de soixante-cinq ans. On en dénombre chaque année plusieurs milliers de nouveaux cas, et leur fréquence augmente. Là aussi, Gérard Lasfargues préconise un critère combinant niveau estimé et durée d’exposition pour mettre en place un dispositif de départ anticipé. Centré sur ces pénibilités « objectives », jugées prioritaires, le rapport se contente d’évoquer celles liées au stress, à la tension psychique, estimant qu’elles renvoient avant tout au problème de l’amélioration des conditions de travail. Au total, et au-delà de l’évident besoin d’actions de prévention, l’auteur du rapport souligne que « le risque de vieillissement accentué par le travail, de déclin de capacités, d’accentuation de déficiences liées à l’âge et de problèmes de santé différés, postérieurs à la vie active, est essentiel à considérer et étaye la légitimé sociale de départs anticipés pour compenser cette usure par le travail ».


Renault : « Le travail est insoutenable »

Pour Fabien Gache, délégué central CGT de Renault, la pénibilité du travail résulte de stratégies d’entreprise et ne doit pas être pensée de manière individuelle

Que vous inspire la façon dont le gouvernement aborde la question de la pénibilité en présentant sa réforme des retraites ?

FABIEN GACHE. Le gouvernement aborde le problème sans remettre en cause les conditions et l’organisation du travail. Tout est renvoyé à un problème individuel alors que, en réalité, le processus organisationnel du travail génère des risques qui touchent toutes les catégories de personnels. Chez Renault, les statistiques officielles notent une augmentation importante des maladies professionnelles alors qu’il y a eu un rajeunissement des effectifs depuis la fin des années 90. Dans les secteurs de fabrication, les usines de montage et de mécanique, le taux d’absentéisme augmente. Les salariés de production, audelà des 50 ans, disent avoir de très grandes difficultés pour tenir la cadence. Et il n’y a plus la place pour des postes dits « adaptés ». Les ouvriers sont directement touchés par la pénibilité qui nécessiterait, en termes de réparation, de les faire partir à 55 ans.

Et vous ne parlez là que de la pénibilité physique…

FABIEN GACHE. Oui, et ce n’est qu’un aspect des choses. La pénibilité psychologique est supportée par les ouvriers, mais aussi les techniciens ou les cadres. L’affaire des suicides de Guyancourt a révélé la réalité du problème. Plus du tiers des cadres sont en situation de surtravail, où les risques psychosociaux sont très importants et sont la résultante de stratégies d’entreprise et de ce qu’elles traduisent pour les conditions de travail. Il faut donc obtenir réparation, en permettant de quitter plus tôt le travail. La problématique ne peut être individuelle. Si l’un part plus tôt parce qu’il n’a pas résisté à la pénibilité, dans quel état finira l’autre ? Aujourd’hui, on est à un virage. La direction de Renault annonce qu’il n’y aura plus de départs anticipés. Les salariés voient qu’il faudra rester jusqu’à plus de 60 ans, ils se demandent comment ils vont tenir. Le travail est insoutenable. La marmite déborde.

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR OLIVIER MAYER


Retraites. La grande illusion de parisot

« La promesse de s’arrêter à soixante ans, ce n’était pas un acquis social mais au contraire une grande illusion ou un grand mensonge », a déclaré Laurence Parisot dans une interview au Figaro d’hier. La présidente du Medef revendique une « réforme définitive », qui relèverait de l’âge de départ et allongerait la durée de cotisation. « Le gouvernement raisonne aujourd’hui sur 
la base d’un trimestre par an, mais pourquoi 
pas un semestre par an », avance la patronne des patrons. Sans surprise, le Medef ne veut 
pas entendre parler de pénibilité, sauf 
« au cas par cas », quand la maladie est déjà 
là, le mal déjà fait.

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