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Article de Nicolas CORI paru dans Libération le 21 novembre 2006

Les fonds d’investissement fondent sur leurs proies

mardi 21 novembre 2006 par Nicolas Cori
Record battu hier avec Blackstone qui a déboursé 36 milliards de dollars pour s’emparer du principal promoteur immobilier américain.

Les fonds d’investissement américains ont décidément un appétit sans borne. Il y a six semaines, Kohlberg Kravis Roberts & Co (KKR) proposait à Vivendi de le racheter pour 40 milliards d’euros. Une offre rejetée par le groupe français de médias et de télécoms. Hier, c’est Blackstone qui a annoncé l’acquisition d’Equity Office Properties Trust, le principal promoteur de bureaux aux Etats-Unis, pour 36 milliards de dollars. Soit la plus grosse opération jamais réalisée par un fonds. Le précédent record datait de l’été dernier : Hospital Corporation of America, une chaîne privée d’hôpitaux américains, avait été achetée pour 33 milliards de dollars par plusieurs fonds (dont KKR et Bain Capital).

Créé en 1976 par le promoteur immobilier Sam Zell, Equity Office possède plus de 580 immeubles dont des adresses de prestige : le WorldWide Plaza à New York, le Columbia Center à Seattle ou le One Market Complex à San Francisco. Dans le détail, le deal prévoit que Blackstone lance une OPA à 48,50 dollars l’action, ce qui valorise la cible à 20 milliards, et qu’il reprenne à son compte la dette d’Equity Office, évaluée à 16 milliards. Blackstone est l’un des plus gros fonds d’investissement au monde, et possède notamment Orangina et Center Parcs. Depuis le début de l’année, le nombre d’acquisitions d’entreprises impliquant des fonds s’est élevé à 2 461 pour un total de 542,2 milliards de dollars, selon le fournisseur de statistiques Thomson Financial. Il s’agit, là aussi, d’un record. Les fonds sont à la tête de plus en plus d’argent. En 2005, ils ont levé plus de 260 milliards de dollars, moitié plus qu’en 2004.


Montée en puissance inquiétante

Les autorités du secteur jugent ces montages financiers risqués.

ds d’investissement commence à inquiéter. Ce secteur opaque, qui multiplie les rachats d’entreprises, ne serait-il pas en train d’enfler, comme la grenouille de la fable, jusqu’à exploser ? C’est en tout cas l’interrogation posée il y a quelques jours par l’autorité des marchés britanniques. Dans un rapport publié le 6 novembre, la Finance Service Authority (FSA) pointe ainsi les risques du secteur du private equity (l’investissement non coté).

Principale source d’inquiétude : le niveau d’endettement des entreprises rachetées par les fonds, qui est jugé « excessif ». Pour rentabiliser au maximum leurs investissements, les KKR et autres Blackstone n’apportent qu’une petite partie du capital de l’entreprise (20 % par exemple), le reste venant des banques via l’endettement. Les financiers appellent cela du « leverage buying out » (LBO) ou effet de levier. Ce sont ensuite les bénéfices dégagés par l’entreprise rachetée qui permettent de rembourser les prêts. Au bout de quelques années, les fonds revendent alors l’entreprise, et, si cette dernière a été bien gérée, ils touchent une plus-value. C’est du moins ce que prévoit le modèle théorique. Et pour l’instant, tout a l’air de bien fonctionner. Les fonds se revendent entre eux leurs participations et affichent des taux de rentabilité records. Mais, dans la finance, les belles histoires ont souvent une fin. C’est ainsi la conviction de la FSA : « Etant donné les niveaux actuels d’endettement et les développements récents du cycle économique, la défaillance d’une grande entreprise ou d’une myriade de petites entreprises rachetées par des fonds semble inévitable. »

Selon la FSA, les montages financiers concoctés par les fonds sont tellement peu transparents que personne ne sait comment se répartit le risque économique. Ainsi de l’utilisation à outrance de dérivés de crédits, ces produits financiers qui permettent aux banques de transférer à d’autres acteurs les risques de non-remboursement de prêt. Autres sujets d’inquiétude, le manque de transparence favoriserait les « abus de marché » et les « conflits d’intérêt » dans le secteur. La FSA n’est pas la seule à se poser des questions. En octobre, le département américain de la Justice avait ouvert une enquête sur d’éventuelles violations des règles de la concurrence par de grands fonds comme KKR, Carlyle et Blackstone. Quant à la Banque centrale européenne, elle se préoccupe de l’influence des fonds sur la stabilité du système financier. Mais elle ne semble pas pressée. Un rapport sur le sujet est attendu... pour le printemps 2007.

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