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Une étude publiée par la lettre de l’IRES N° 64 - Juillet 2005

Les indicateurs d’inégalité et de pauvreté

dimanche 9 octobre 2005 par Jacky Fayolle
Ce texte reprend, en la résumant, l’intervention de Jacky Fayolle à la table-ronde organisée lors de l’Assemblée plénière du Conseil National de l’Information Statistique (CNIS), 11 février 2005. En matière de mesure de la pauvreté et des inégalités, la distance entre l’assurance des statisticiens et le sentiment publiquement répandu que les chiffres ne disent pas tout, mérite réflexion. Marc Fleurbaey, spécialiste des théories économiques de la justice, écrit : « Cet écart entre les statistiques globales et notre conscience collective provient-il d’une simple méconnaissance des faits ou de l’inadaptation de nos instruments de mesure ? Si le malaise sociétal se reflète si peu dans les outils statistiques, cela pourrait bien correspondre, dans une certaine mesure, à un besoin d’innovation et d’affinement dans le domaine statistique »(1).

Une difficulté à rendre compte des évolutions récentes

L’INSEE a publié son Portrait Social 2004-2005 à la fin de 2004. La série de l’indicateur de pauvreté présente des données pour la période 1996-2001. Le commentaire dénote une baisse du taux de pauvreté et des inégalités sur cette période. Ces séries montrent cependant une sensibilité plus forte des moins favorisés aux fluctuations conjoncturelles. Cela se vérifie pour la période 1990-1997, pendant laquelle le décile inférieur de la distribution des revenus avait particulièrement souffert de la morosité économique. Ce qui alerte sur les évolutions qui ont pu survenir depuis 2001, sans qu’il y ait d’élément d’appréciation à cet égard.

Les délais restent insatisfaisants. Cette question avait été évoquée par le CERC dans un document de septembre 2002 intitulé Estimer l’évolution récente de la pauvreté : « L’institution statistique n’a pas été mise en responsabilité de produire régulièrement, dans ce champ de l’observation du social, des indicateurs qui servent de référence... L’appareil public d’information ne s’investissant pas dans des indicateurs synthétiques suffisamment lisibles et mis à jour, des substituts viennent combler ce vide ».

Des phénomènes de pauvreté nouveaux

La déformation du partage des revenus au détriment des revenus salariaux laisse supposer que les personnes qui n’ont accès qu’à des salaires médiocres sont particulièrement vulnérables à la pauvreté. La prise en compte des revenus du patrimoine a une incidence non seulement sur le taux de pauvreté mais aussi sur son intensité (l’écart entre le revenu et le seuil de pauvreté). Les inégalités patrimoniales sont en gros deux fois plus fortes que celles des revenus.

Cette question n’est pas qu’une simple affaire statistique mais touche à la notion de pauvreté dans notre société. La dégradation du statut salarial est facteur de pauvreté. L’emploi salarié n’est plus aujourd’hui une protection suffisante contre la pauvreté. Dans le cas français, les travailleurs dont l’emploi est précaire bénéficient, si l’on peut dire, d’une « prime de risque salarial négative » : ils touchent aussi des rémunérations plus basses. Le risque est aujourd’hui davantage d’ordre salarial que patrimonial. Il peut concerner des personnes percevant une rémunération supérieure au SMIC compte tenu de la sensibilité aux dépenses contraintes et aux aléas. Martin Hirsch, le président d’Emmaüs France, dit ainsi : « Bon nombre de ceux qui sont juste au-dessus du seuil de pauvreté ne s’en sortent plus. La nouveauté est qu’une partie de la population qui fait appel au système associatif n’est plus considérée comme pauvre au sens statistique »(2).

Enjeux descriptifs et explicatifs

L’aspect multidimensionnel de la pauvreté fait l’objet d’un consensus, renforcé par des travaux internationaux visant à établir une approche universelle de la pauvreté. Cette approche est attentive aux conditions d’accès des individus aux ressources sociales et aux opportunités d’insertion. De ce consensus, on peut tirer des implications pratiques assez différentes. Les personnes concernées pouvant être affectées par tout ou partie de ces dimensions, à des degrés divers, il n’est pas facile d’identifier une catégorie unique et bien délimitée de personnes pauvres. Si bien que l’on peut être tenté d’en conclure que la pauvreté est (scientifiquement) indéfinissable.

L’autre interprétation possible est que beaucoup de personnes sont affectées, à un titre ou à un autre, par la pauvreté. Si on réunit les trois dimensions de la pauvreté (monétaire, conditions de vie, subjective), 25 % de la population française est potentiellement concernée. On peut parler d’un halo de la pauvreté comme du halo du chômage. La connaissance de la pauvreté doit en conséquence répondre à une double exigence descriptive et explicative : mesurer l’extension et l’intensité du phénomène de pauvreté ; améliorer l’explication des situations et des trajectoires de pauvreté.

Sur ces deux plans, les efforts des statisticiens et des analystes à l’INSEE comme au sein de l’ONPES sont incontestables. Mais la disponibilité d’une multiplicité d’outils et d’enquêtes ne suffit pas à dégager une vision suffisamment synthétique de la pauvreté.

Le besoin dune batterie d’indicateurs utiles à l’action publique

Le besoin existe d’une batterie d’indicateurs qui permettent de percevoir en temps réel le niveau et l’évolution des différentes dimensions de la pauvreté. A partir de l’ensemble des propositions existantes, il est souhaitable d’identifier un nombre précis d’indicateurs qui soient, pour la France, régulièrement publiés et qui permettent de partager une vision équilibrée de la situation intrinsèque des personnes pauvres et de l’évolution de leur position dans la société.

La description des situations et des trajectoires de pauvreté doit être particulièrement attentive aux facteurs d’inégalité qui pénètrent le salariat lui-même. La diversification individuelle des trajectoires professionnelles est porteuse de nouvelles inégalités entre les salariés. Cela peut passer par un cumul inégalitaire des revenus salariaux et des revenus issus de droits sur le capital. Le déclassement générationnel combiné à l’individualisation des trajectoires joue aussi son rôle.

De nouvelles situations de pauvreté émergent, faisant intervenir des variables d’environnement familial. L’hérédité sociale fait retour plus que la mobilité sociale ne progresse. La pauvreté tient au retour du marché dans la détermination des revenus primaires, auparavant soumise à des normes collectives assurant une certaine solidarité. Ces normes collectives sont largement ébranlées, au sein des branches ou des entreprises. L’interaction des basses rémunérations et de la récurrence des situations d’emploi précaire nourrit la persistance de la pauvreté. La défection des normes salariales par des emplois dévalorisés et par des itinéraires dévalorisants fabrique une pauvreté contemporaine. Les outils statistiques doivent nous aider à mieux la comprendre et la combattre.

1) « Quelques réflexions sur la mesure des inégalités et du bien-être social », in Inégalités Economiques, Rapport du Conseil d’Analyse Economique n°33, Documentation Française, 2001.

2) Le Point, n°1683, 16 décembre 2004.

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