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Articles de Muriel GREMILLET, Vanessa SCHNEIDER et Jean-Michel THENARD paru dans Libération le 17 janvier 2006

Les jeunes à l’essai, les vieux en CDD

mardi 17 janvier 2006 par Muriel Gremillet, Vanessa SCHNEIDER, Jean-Michel THENARD
En proposant des contrats spécifiques aux moins de 26 ans et aux plus de 57 ans, Matignon espère faire baisser le chômage d’ici à 2007.

Dominique de Villepin ou le libéralisme à visage humain. Sous un discours volontariste et rassurant, le Premier ministre s’est appliqué hier, lors d’une conférence de presse, à poursuivre son démantèlement du droit du travail avec ses nouvelles mesures pour l’emploi des jeunes et celui des seniors. Rappelant les chiffres catastrophiques du chômage des jeunes (23 % et 40 % pour ceux qui n’ont aucune qualification), il a juré être « dans une logique pragmatique et non idéologique » : « Je n’admets pas (cette situation), j’agis, je modifie, je propose. » Et de répéter : « Ce que je veux, c’est d’injecter du concret. » « Nous sommes à la fin du quinquennat, a-t-il constaté, c’est le moment de faire bouger les lignes. Nous avons la chance inouïe de faire des choses que nous n’avions pas prévu de faire. »

Pour avoir été longtemps dans les coulisses du pouvoir, il sait combien il peut coûter de se mettre à dos la jeunesse. En 1994, Edouard Balladur avait souffert le martyr avec son CIP surnommé « smic-jeunes » par les étudiants en colère. « J’ai en mémoire ce qui s’est passé », a assuré Villepin. Alors, plutôt que de discuter avec les syndicats et d’engager une véritable concertation, il a décortiqué avec ses conseillers tous les points susceptibles de cristalliser la grogne. « Si cette question n’a pas été traitée depuis longtemps, c’est qu’il y a des peurs », a-t-il dit, avant de reconnaître qu’il était « parti de ces peurs et ces incompréhensions » pour élaborer cette deuxième phase de la bataille pour l’emploi. Il estime ainsi que la prise en compte des stages et des CDD pour la période d’essai de deux ans, une indemnisation exceptionnelle du chômage, la mise en place d’un droit à la formation et un accès au crédit et au logement, sont de nature à désamorcer les oppositions.

Pour lui, l’enjeu est de la plus haute importance. Alors que les jeunes représentent le point faible de Nicolas Sarkozy dans les sondages, Villepin veut tout faire pour les séduire en apparaissant comme celui qui s’intéresse à leur sort. Pas sûr qu’il y parvienne.

Les jeunes

Première mesure : le contrat première embauche

Le « contrat première embauche » (CPE) annoncé hier est destiné aux moins de 26 ans, il permet d’être embauché directement en contrat à durée indéterminée, avec une rémunération qui sera la même que celle des autres salariés. Seulement, ce CPE a une « période de consolidation de deux ans au maximum ». C’est-à-dire une période pendant laquelle le jeune peut être licencié sans difficulté, comme pour le contrat nouvelles embauches. Si, auparavant, le titulaire du contrat a effectué dans l’entreprise des stages, ou des périodes en alternance, celles-ci viendront en déduction de la période de consolidation de deux ans. En cas de rupture du CPE après quatre mois de travail, le jeune « aurait droit, en plus de l’indemnité de rupture, à une allocation forfaitaire d’un montant mensuel de 460 euros », financée par l’Etat, pendant deux mois. Le CPE devrait garantir un droit à la formation dès le premier mois de travail et « l’accès au crédit et au logement ».

Décryptage : Malgré les précautions oratoires, le CPE est le frère du CNE. Pour le gouvernement, il doit permettre de faire baisser la précarité chez les jeunes. « A la sortie de leurs études, explique ainsi le Premier ministre, ils mettent de huit à onze ans pour trouver un emploi stable. » Avec le CPE, l’ambition est de ramener cette période à deux ans. Aujourd’hui, 64 % des jeunes de moins de 26 ans débutent leur vie professionnelle par un contrat de travail temporaire, selon les chiffres du Cereq (Centre d’études et de recherches sur les qualifications). Alors, oui, les jeunes qui signeront un CPE seront formellement en contrat à durée indéterminée. A condition de boucler les deux premières années qui risquent de devenir un nouvel objectif à atteindre pour les jeunes embauchés. Une super-période d’essai dérogatoire du droit commun. Pendant ces deux ans, le nouvel embauché peut être licencié sans motif, comme pour le CNE. Un geste de plus en faveur des entreprises, toujours promptes à fustiger les lourdeurs du droit du travail et l’insécurité juridique du licenciement pour expliquer pourquoi elles n’embauchent pas. Le CPE risque également, comme le CNE, d’avoir un effet d’éviction fort sur les autres contrats : pourquoi embaucher en CDD ou même se priver du CPE alors que celui-ci offre des avantages non négligeables en matière de rupture du contrat ? Autre énorme intérêt pour les employeurs, si le jeune est par ailleurs au chômage depuis plus de six mois, l’entreprise bénéficiera d’une exonération totale de charges patronales pour trois ans. Un cadeau fiscal d’envergure, que le gouvernement se garde bien de chiffrer. Bien plus grave, le CPE risque de devenir la voie d’entrée générale dans l’emploi pour tous les jeunes, diplômés ou non. Et assure à tous dorénavant une période de précarité d’au moins deux ans, avant un hypothétique CDI.

Réactions : « Les funérailles du CDI », selon François Desanti, secrétaire général de la CGT chômeurs. Une « généralisation de la précarité pour les jeunes », pour la FSU. « C’est incroyable comme procédé : étendre le CNE à tous les jeunes, alors que le seul bilan du CNE, c’est un sondage sur 300 entreprises », a lâché Bernard Thibaut, le secrétaire général de la CGT.

Deuxième mesure : mieux encadrer les stages

Un stage, c’est « une motivation, un talent, une imagination nouvelle pour l’entreprise ». Dominique de Villepin sait trouver les mots qui feront plaisir aux stagiaires. Le gouvernement a donc décidé de mettre fin aux « dérives » des stages. Une charte des stages est en cours de rédaction et surtout, au-delà de trois mois, une indemnité obligatoire leur sera versée. Que les entreprises se rassurent, jusqu’à 360 euros mensuels, elles seront dispensées de cotisations sociales.

Décryptage : Le gouvernement tente de répondre au mouvement des précaires qui a débuté à l’automne. Le 11 janvier, Générations précaires, à l’origine de la protestation des stagiaires, avait profité du lancement des soldes pour relancer la mobilisation. Avec un mot d’ordre : « Toute une génération d’étudiants et de jeunes diplômés est bradée. » Selon l’Apec (Association pour l’emploi des cadres), 90 % des diplômés à bac + 4 ont effectué au moins un stage pendant leurs études, et la moitié au moins trois. L’obligation de verser au moins 360 euros par mois va certes améliorer le quotidien des stagiaires, notamment dans les PME qui ne les rétribuent que très rarement. Néanmoins, la mesure ne bouleverse pas les choses. Jusqu’ici, les gratifications étaient exonérées de charges tant qu’elles restaient inférieures à 30 % du Smic. Grosso modo, les 360 euros annoncés par Villepin hier.

Réactions : « Sur le montant de l’indemnisation, nous avions proposé 50 % du Smic. De façon symbolique, un stage, c’est à moitié de la formation, à moitié de la production. Là, les 360 euros, c’est un tiers du Smic brut, explique Sarah, 25 ans, membre du collectif Générations précaires. On applaudit moins sur la charte de bonne conduite, qui n’est pas assez contraignante. Toutes les entreprises ne seront pas tenues de la signer et ça n’inscrit pas le statut de stagiaire dans le code du travail. » Ce que refusaient hier, les organisations patronales, CGPME et Medef en tête.

Les seniors

La mesure : créer un contrat pour les plus de 57 ans

Le gouvernement propose un contrat spécifique signé à partir de 57 ans, pour une durée de 18 mois, renouvelable une fois. Il entérine ainsi la mesure décidée par les partenaires sociaux lors de la négociation sur les seniors qui s’est tenue à la fin de l’année. L’idée est de faire remonter le taux d’activité des plus de 55 ans en France, qui est l’un des plus bas d’Europe.

Décryptage : Rien de nouveau sur le front de l’emploi des seniors, si ce n’est une philosophie affichée par le gouvernement. Si les entreprises n’embauchent pas de salariés âgés, voire s’en débarrassent le plus vite possible, ce n’est pas parce qu’ils coûtent trop chers, ou qu’ils sont réputés peu productifs et adaptables. C’est juste parce que les entreprises souhaiteraient avoir un contrat adapté à ce type de population. D’où le « CDD vieux », tel qu’il avait été baptisé par certains syndicalistes au sortir de la négociation interprofessionnelle de novembre. Difficile pourtant d’imaginer que l’outil va régler le problème de la concentration de la vie professionnelle des salariés Français, entre 26 ans et 55 ans.

Réactions : Les syndicats ont noté le manque de concertation du gouvernement (« pas un coup de fil » pour la CGT). Au-delà, Ethic, l’association patronale libérale, a critiqué la création d’un contrat de travail pour les jeunes, estimant qu’il réduit les chances d’embauche pour les plus de 50 ans. Montrant la confiance relative que les acteurs sociaux fondent dans le « CDD vieux ».


Balladurisation

Villepin aura eu une période d’essai d’à peine deux ans à Matignon pour convaincre qu’il mérite un boulot de Président. On comprend qu’il considère normal que tout jeune à la recherche d’un emploi stable soit soumis au même régime d’incertitude. Ce qui vaut pour un apprenti présidentiable peut bien s’appliquer à d’autres. Villepin ne craint pas l’incohérence qui prétend incarner une alternative sociale au libéralisme sarkozien mais démontre qu’en matière d’emploi, il surfe la même vague de la pseudo-« modernité », synonyme de précarité. Plus de flexibilité peut-elle offrir aux jeunes un marché du travail moins sinistré que celui qu’ils subissent ? Le Premier ministre répond par l’affirmative, au motif que tout le reste a échoué. Mais il y va au doigt mouillé : il s’était engagé à ne pas généraliser son contrat nouvelles embauches avant une évaluation approfondie, il n’évalue pas mais généralise quand même. Sans concertation avec les syndicats, vent debout contre une méthode qui appelle dialogue social la reprise unilatérale des seules idées du Medef. Le pari de Villepin consiste à espérer que la croissance diminuera dans les prochains mois le nombre des demandeurs d’emploi et qu’on l’en créditera pour avoir démonté un large pan du code du travail. Cela peut faire son affaire pour la présidentielle si les jeunes ne flairent pas dans le CPE des relents du CIP que Balladur leur avait proposé en 1994 et qui les avait poussés à descendre dans la rue. La chance de Villepin, c’est que, douze ans après, l’emploi s’est tant dégradé qu’une régression sociale peut être perçue comme un progrès. Mais il ne faut pas abuser de la chance. Même si l’histoire ne se répète que de façon ridicule, la balladurisation de Villepin pourrait bien avoir démarré hier.

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