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Article de Sandrine CABUTet Guillemette ECHALLIER paru dans Libération le 14 juillet 2006

Les médecins étrangers en grève contre la précarité

vendredi 14 juillet 2006 par Sandrine CABUT, Guillemette ECHALLIER
Ces praticiens veulent être inscrits au conseil de l’ordre et avoir les mêmes droits.

Ras le bol des statuts précaires, de la discrimination, des promesses non tenues. Ras le bol de faire contre leur gré de l’ « exercice illégal » de la médecine. A l’appel de leur intersyndicale, l’Inpadhue [1], les praticiens étrangers ou titulaires d’un diplôme hors UE sont invités à faire grève des « soins urgents » pendant le week-end du 14 juillet. Une grève en forme de paradoxe, à l’image de leur situation. « Comme les internes, nous sommes censés travailler sous la responsabilité d’un senior. Alors ce week-end, nous nous conformerons aux textes. Nous serons là, nous travaillerons, mais ne signerons aucun acte », promet Elisabeth Sow Dione, vice-présidente de l’intersyndicale, qui revendique 600 adhérents. But de l’opération : « Mettre les pouvoirs publics devant leurs contradictions, et obtenir des hôpitaux, eux-mêmes pris en otage, un soutien autre que spirituel. » Pour Georges Bechalany, adhérent au même syndicat, la problématique des « Padhue » (acronyme de cette catégorie de praticiens) tient en deux questions : « Si on est compétent, pourquoi on ne nous régularise pas ? Et si on ne l’est pas, pourquoi on nous laisse travailler ? »

Autorisations. Depuis les années 90, diverses procédures se sont succédé pour permettre à des médecins étrangers ­ arrivés en masse depuis vingt ans pour pallier les manques d’effectifs dans les hôpitaux français ­ d’exercer dans un cadre légal. Près de 10 000 autorisations « de plein exercice » ont été délivrées. La situation est claire aussi pour les nouveaux médecins étrangers qui veulent venir sur le sol français. Depuis 2004, ils doivent passer par la voie de la « nouvelle procédure d’autorisation » (NPA), soit un concours, trois ans de stage puis un passage devant une commission. Actuellement, selon le ministère de la Santé, 7 000 « padhue » exercent sans la plénitude d’exercice (en clair, sans être inscrits au conseil de l’ordre et sans bénéficier des mêmes droits que les médecins français). Parmi eux, 4 000 « sont en formation et ont vocation à rentrer dans leur pays », et 3 000 travaillent en tant qu’« attachés associés » ou « assistants associés » des hôpitaux publics. Ce sont surtout ces derniers qui posent problème. Pour la plupart en France depuis des années et naturalisés, ils n’ont pas bénéficié d’une procédure de régularisation et restent de fait sur des statuts précaires, moins bien payés...

Avaliser. Ces derniers mois, le ministère de la Santé et les syndicats ont planché afin de trouver des solutions pour ce « stock ». En juin, le syndicat majoritaire (la Fédération des praticiens de santé, qui revendique 4 000 adhérents) a jugé « équilibré » un accord proposé par le ministère ; il n’appelle d’ailleurs pas à la grève. L’intersyndicale avait en revanche refusé de l’avaliser, estimant les garanties insuffisantes, et contestant certains points. « Il y a des gens qui exercent depuis des dizaines d’années, qui ont fait des milliers de gardes, plusieurs diplômes universitaires, certains ont déjà été directeurs de thèse, et on leur demande encore de passer un concours, de défiler devant une commission et de refaire des stages ? Il y a de quoi être dégoûté », s’emballe Madjij Si Hocine, également vice-président de l’Inpadhue. Reste à savoir quand le texte pourra être présenté au Parlement, le coche du projet de loi sur l’immigration ayant été loupé. Hier, le ministre de la Santé, Xavier Bertrand, a promis que le projet de loi de financement de la Sécurité sociale pour 2007, discuté à partir d’octobre, servirait de cadre législatif.


« J’ai besoin d’eux dans mon service »

Un hôpital de Bobigny compte 19 médecins diplômés à l’étranger.

Huit heures du matin dans le service des urgences de l’hôpital Avicenne de Bobigny (Seine-Saint-Denis). Les médecins de la garde de nuit croisent ceux du matin dans la salle de détente autour d’un café. Anna, originaire d’Europe de l’Est, achève une nuit plutôt calme. Naturalisée française et inscrite à l’ordre des médecins l’année dernière, cette chirurgienne a connu le difficile parcours d’un médecin étranger venant exercer en France avec un diplôme obtenu hors de l’Union européenne. « Pendant longtemps, il y a eu une nécessité objective de faire appel à des médecins étrangers dans les services d’urgence ou de réanimation car la spécialité d’urgentiste n’a été créée que récemment, explique-t-elle. Mais, avant, le système de santé français était bien content de trouver des médecins volontaires pour assumer les gardes. » Gardes. De fait, dans le service du docteur Philippe Hoang, le chef des urgences d’Avicenne, on recense quatre praticiens à diplôme étranger sur onze personnes, qui font face à 100 urgences quotidiennes en moyenne. Ils travaillent tous à mi-temps, vingt-quatre heures par semaine en théorie, et essayent de prendre le plus de gardes possible pour compléter leur salaire. « J’ai besoin de ces médecins pour faire fonctionner mon service, reconnaît le docteur Hoang. Et l’administration s’y retrouve : quatre mi-temps étrangers coûtent nettement moins cher en salaires et en charges sociales que deux titulaires à plein temps. »

Evolution. Cet hôpital compte 19 médecins diplômés à l’étranger. A qualification égale, leurs salaires sont souvent inférieurs à ceux des médecins français, car leur évolution au sein d’un service est souvent bloquée. « On exécute le même travail, au même endroit, mais la paye à la fin du mois est différente car nous stagnons au même statut, celui de praticien attaché à un service », reconnaît Anna. Le docteur Rachid Mansouri, né français, est parti faire ses études à l’université d’Oran en 1988. Il a dû repasser toutes les équivalences de retour en France et a patienté trois ans avant d’avoir un poste à l’hôpital. « On peut passer tout ce qu’on veut, parvenir à être enfin inscrit à l’ordre des médecins, on a l’impression qu’on sera toujours obligé de travailler plus. On en revient toujours à l’origine du diplôme, constate-t-il. Et les responsables des services ne nous poussent pas à évoluer. »

[1] Intersyndicale nationale des praticiens à diplôme hors Union européenne.

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